‹ Œuvres complètes de M. Tronson, supérieur du Séminaire de Saint-SulpiceChapitre 38 sur 303 · XIII. PRATIQUE DE L'ETUDE · texte numérisé non relu

XIII. PRATIQUE DE L'ETUDE

vous peul-il être suspect? voilà l'ordre qu'il a observé dans son étude : la pureté de conscience, l'oraison, la retraite. Après tout, prélendez-vous acquérir plus de science et de lumières que ce saint docteur ? Croyez-vous qu'une autre voie soit plus courte, plus facile et plus sûre? C'est le chemin de saint Thomas, de saint Bernard et de tous les saints, et c'est celui-là même que nous sommes obligés de garder dans nos études. On attend bien souvent à travailler sérieusement à son salut après un examen, après une lentalive, après une hcence et une prise de bonnet : ce n'est pas commencer son édifice par le fondement, mais par le comble. On préfère souvent le temps de l'étude aux exercices de dévotion ; on étudie avec plus d'application et de ferveur qu'on ne dit la sainte Messe el le (Hvin Office ; on s'imagine que les pratiques de piété doivent céder à l'étude ; et c'est en quoi on se trompe , on s'abuse : Illud prius, quoa malurius ad salutem.

De là vient que des ordres considérables, dont la science, comme des rayons de lumière, éclaire et embrase l'Église, demeurent des années entières 5i s'adonner uniquement el solidement à la vertu, avant que de s'appliquer à l'élude. On demeure des Quatre années chez les Capucins à travailler à mortifier les passions, avant que d'avoir la liberté d'étudier. On doit être deux années entières dans le noviciat des Jésuites avant qu'on ait permission de vaquer à l'étude. L'esprit de leur ordre et de leur institut est de vivre toute leur vie dans l'étude, et de vaquer à l'instruction de la jeunesse : n'impone; il faut qu'ils fassent deux années de noviciat, quoique les autres ordres, même les plus austères, n'y en emploient qu'une. Pourquoi? pour mettre un bon fondement à leurs éludes ; pour détruire leurs passions , el pour s'afiermir dans les exercices et. dans la pratique de la vertu . Ah ! s'écrie saint Bernard, muUi quœrunt scientiam, pauci conscienîiam. Si vero tanto studio et solliciludine quœreretur conscientia quanto sœcularis et vana scientia, et ciliits apprelienderelur, et citius retinerctur. Que de personnes qui recherchent la science, et qu'il y en â peu qui s'appliquent solidement à purifier leur conscience 1 Si vero, poursuit ce grand saint, tanto studio et solliciludine quœreretur, etc., qu'arriverait-il? el

citius apprekenderetur Sans aller dans les cloîtres

et dans les maisons religieuses, pour prouver celle grande vérité, sans sortir de ce sémhiaire, pour en reconnaître des exemples palpables et sensibles, qui sont ceux qui dans celte maison ont plus profité en peu de temps dans l'élude, et qui, comme des torrents impétueux, ont, dans l'espace de quelques années, parcouru la sainte Écriture et la théologie, l'histoire ecclésiastique, les conciles, les saints Pères? ouvre/, les yeux, et jetez-les sur ceux qui ont paru sur les bancs depuis sept ou huit licences avec le plus d'éclat; et vous verrez q le ce sont ceux qui, suivant l'avis de saint Bernard et de saint Thomas, se sont adonnés d'abord à la sainteté, à l'oraison et

à la retraite. Ce sont ceux qui, après avoir ucincuré quelque leiiips dans la solitude, et avoir été fidèles à tous les exercices de piété, ont élevé sur la mortiJeation universelle de leurs passions le fondement solide de leur étude. Sans ce moyen efficace, assurément ils n'auraient jamais fait un progrès si avantageux dans Fétude ; ou, s'ils s'y fussent avancés, il y a bien de l'apparence, qu'au milieu de la superbe et de la vanité, des sécheresses et des dissipations que donne cet exercice, ils se seraient évanouis dans leurs pensées, et se seraient perdus. 11 faut donc commencer son étude par l'oraison, par la retraite et par les choses qui nous peuvent servir à assurer le salut : Qiw ordine. Illnd prius, qtiod inaturiits ad salutem. Première pratique.

La seconde, quo studio, avec quel esprit étudiezvous? lien est de l'étude, qui est l'aliment de l'âme, comme delà nourriture du corps; on s'y peut comporter en trois manières : 1° sans appétit. Une personne faible, languissante, qui sort de maladie, dans le commencement de sa convalescence est encore abattue, dégoûtée, ne saurait rien prendre; ou, si elle mange, ce n'est qu'à contre-cœur et à dégoût ; pourquoi ? elle n'a point d'appétit. 2° Il y en a d'autres qui ne manquent point d'appétit, mais ils ont une faim canine , un feu intérieur qui les dévore ; ils ne pensent qu'à manger , qu'à trouver de quoi éteindre cette faim dévorante qui les presse : s'ils soml à table, ils donnent sur toutes les viandes sans règle et sans mesure ; ils s'imaginent qu'ils n'en auront jamais assez, et mangent jusqu'à se faire mal. 5° Il y en a d'autres oui mangent, non pas avec dégoût comme les premiers, ni avec empressement et gourmandise comme les derniers ; mais avec un appétit tellement réglé, qu'ils ne s'emportent jamais au delà de ce que demande la raison. Us considèrent leurs besoins, ils se contentent de la nécessité, sans rien donner au plaisir ni à la sensualité : et ce sont ceux qui sont sobres et bien réglés. C'est là l'image de l'esprit avec lequel on étudie, quo studio.

i" Il y en a qui étudient sans goût, sans appétit, à contre-cœur : esprit de paresse. Rien de plus dangereux en toute la vie , car c'est la source de tous les vices ; mais rien de plus pernicieux dans l'étude, car c'est ce qui fait qu'on la quitte, et qu'on se perd. Quand un prêtre est dégoûté de l'élude , à quoi estil bon? que peut-il faire? Car enfin il ne peut pas toujours clre'dans l'exercice de ses fonctions; il lui faut une occupation douce, et qui lui puisse servir en même temps de relâche. S'il ne se plaît pas à la lecture et à l'étude, s'il en est dégoûté, s'il ne veut pas se donner la peine de s appliquer, quelle occupation pourra-l-on lui donner? Quel relâchement poiirra-l-il prendre ? 11 n'en aura aucun, si ce n'est des relâchements scandaleux, qui sont la profanation •le sa profx;ssion cl de son ministère. Vous le savez, ce désordre n'est que trop commun et trop ordinaire. Vous voyez des prêtres passer la plus grande partie de la journée à jouer aux cartes cl aux dés

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dans les compagnies, à la chasse et à la promenade, etc.... La Messe dite, s'il faut les chercher pour porter les sacrements, on ne les saurait trouver autre part que dans les jeux, les visites de personnes de différent sexe; point de différence de leur vie d'avec celle deslaïques les plus fainéants et les plus libertins ; encore pourvu qu'ils ne les surpassent point dans leurs désordres , c'est beaucoup : d'où vient cette vie si irrégulière ? de la paresse de ces prêtres qui, n'ayant point de goût pour l'étude, ne peuvent s'y appliquer, prennent en aversion la lecture et ne savent que faire, ni à quoi se divertir. 2° 11 yen a d'autres qui étudient, mais par gourmandise, et ce sont les empressés. Rien de plus contraire à l'esprit de dévotion , rien qui le combatte et qui le dissipe davantage, rien qui soit plus capable de l'éteindre. Considérez un homme qui a un procès : dans sa maison, dans les rues, chez ses voisins, ses amis, à la campagne, à la ville, à la table, dans le lit, cette affaire l'accompagne toujours; il. n'a, pendant le jour et la nuit, la tête remplie que de procureurs, d'avocats , de rapporteurs, de raisons qu'il peut alléguer contre sa partie ; point d'autre pensée que son procès. Pauvre ecclésiastique , qui le presses dans ton étude sur le point d'être bachelier, d'être en licence, de prendre le bonnet de docteur ; pauvre prêtre, qui que lu sois, qui n'étudies qu'avec précipitation, voilà ton portrait. Dans la maison, dans les rues, dans la chambre, point d'autres occupations que cette étude empressée; on parcourt les livres; on dévore les cahiers, sans même se donner le temps d'offrir son étude à Dieu ; durant le dîner, la récréation, on ne s'occupe point à d'autres choses ; on envisage les exercices de dévotion et les promenades avec peine ; les grandes Messes, les Vêpres et les saluts importunent; ils sont à dégoût : point de temps pour étudier, dit-on, on ne fait que prier Dieu; temps perdu qui n'est point consacré à l'étude. On s'imagine qu'on n'en aura jamais assez; l'oraison, le Bréviaire, les examens ne sont remplis que des idées de l'élude ; et plût à Dieu que la sainte Messe, les communions, les actions de grâces , n'en fussent point souillées ! plùl à Dieu qu'elles ne pénétrassent pas jusque dans le sanctuaire pour y ravir l'esprit d'un ecclésiastique, et d'un prêtre, lorsqu'il a Jésus-Christ présent devant les yeux , et la bouche toute teinte de son sang ! Oh ! quel maudit esprit 1 qu'il est dangereux et qu'il est à craindre ! Que de bons désirs étouffés, que d'inspirations rejelées, que de grâces méprisées, que de résolutions inutiles pendant tout ce temps! que d'œuvres faites avec négligence, qui attirent les aiiathèmes et les foudres sur sa tète ! Empressement damnable, et (|u'il faut éviter.

3" Enfin , il y en a d'autres qui n'éludicnl point avec la paresse cl la négligence des premiers, [ni avec rempressenicnl cl la iirécipitalion des derniers, mais avec une juste et sainte sobriété. C'està-dire qui n'étudient ni trop, ni trop peu : en sorte (|uen r(«glant lei.r étude , ils n'y donnent ni trop

{\r, MANUEL DU SEMINARISTE. -

dé temps, ni trop d'application; mais pourtant ils en donnent autant que Dien demande d'eux , selon k*s desseins qu'il peut avoir sur eux, et selon les talents, la force et l'esprit qu'il leur donne. Et c'est là ce que demande l'esprit de sobriété avec lequel on doit ét'idier. Or, cet esprit se remarque en trois choses. Dans la quantité des viandes que l'on prend, se contenter du nécessaire : Quod cnim atnpiius est, a malo est. Dans la qualité, ne prendre que des viandes communes et ordinaires, qitibus utilur comnutnittts fraternitatis, dit saint Bernard. Dans le temps où on les prend, ne antc horam ; car manger hors des repas , ou passer des demi-journées à table, c'est une intempérance et un défaut que la sobriété ne souffre pas. C'est ainsi que la sobriété paraît dans l'étude. 1° Elle règle la quantité , et se contente du nécessaire. Un homme veut étudier en même temps la sainte Ecriture , la théologie positive, la scolastique, le droit canon et les Pères, voilà trop de viandes apprêtées; votre esprit est bon , je l'avoue , mais ne voyez-vous pas que vous l'accablez de nourriture, et qu'il n'est pas "«ssez fort poiif en faire la digestion? Vous mangez beaucoup, il est vrai , mais il est bien à craindre que cela ne profite pas , *et n'engendre que des crudités. Trop de science dans un esprit, et plus que sa capacité ne porte, ne fait que le corrompre. Que faire donc pour garder sa sobriété ? Considérez avec votre directeur votre capacité, la portée de votre esprit, et voyez avec lui ce qui lui est propre, sans désirer d'autres aliments. Aux uns, ce sera la théologie scolastique , aux autres , la positive , à d'autres , lÉcriture sainte et les saints Pères. Ce qu'il vous conseillera sera votre nécessaire, sans en vouloir ni plus ni moins , ni d'une autre manière : Nec plus , nec minus, nec aliter. J'ai vu quelqu'un dans la maison qui avait beaucoup d'ouverture d'esprit pour la scolastique; mais, comme il avait la tête assez infirme . on lui conseilla de s'adonner plutôt à la sainte Écriture ; il n'en voulut rien faire , il voulut suivre son génie : qu'arriva-t-il ? il se fatigua la tête, il est sorti du séminaire, il a quitté l'état ecclésiastique; il a peut-être manqué aux desseins que Dieu avait sur lui et à sa vocation : d'où vient cela? il péchait dans la quantité. 2° On peut se dérégler dans la qualité de l'étude que l'on fait. On ne se contente pas de viandes communes; on les veut extraordinaires , trop bien apprêtées , plutôt pour contenter notre plaisir et notre goût déréglé, que pour nourrir notre cœur et notre esprit. On se jette dans les opinions du temps ; on quitte le grand chemin battu par nos pères ; on s'écarte des voies ordinaires ; on veut être particulier dans ses idées, dans ses opinions, dans ses discours ; on est ravi de les débiter dans les compagnies, de s'en faire instruire, de les insinuer ; on censure, on critique, et on rejette tout ce qui n'est pas à son goût ; grande intempérance. Cet homme prend de la nourriture , mais il oèchc dans la Qualité ; or. pour carder la so-

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briété que faut-il faire? Le plus sûr est de prendre toujours les opinions conmiunes; et, pour les singulières, les fuir comme la peste, comme les sources de la division et des schismes dans l'Église, comme le poison le plus dangereux qui puisse être pour la dévotion. 5° Enfin, la sobriété paraît à ne pas manger hors des temps. Votre étude a son lenips marqué par votre règlement. Toutes vos heures sont réglées ; si vous employez ^out ce temps-là à l'étude, vous en aurez assez ; mais si vous excédez, prenez garde, c'est intempérance. Vous voulez étudier pendant les Vêpres, pendant le chapelet, la récréation, après la retraite sonnée, voilà de l'excès : il y a de l'infidélité ; cela vous paraît peu de chose, mais il attire après soi de grandes suites , et vous devez craindre qu'en punition de votre infidélité, Dieu ne permette que ce que vous avez appris dans ces temps-là ne soit un jour l'instrument de votre perte et de votre réprobation. On vous en nommerait bien qui sont tombés dans d'étranges désordres , et qui , pour avoir étudié hors de temps , se sont incommodés, sont sortis du séminaire, et qui n'ont que trop éprouvé, pour leur malheur, ce que c'est que d'étudier hors les temps qui nous sont prescrits par la volonté de Dieu. Concluons donc que pour étudier chrétiennement, il faut éviter l'esprit d'empressement et de paresse, et conserver l'esprit d'une juste et d'une sainte sobriété. Quo studio.

Mais en troisième lieu : Quo fine. II ne suffît pas de savoir l'ordre que nous devons observer dans notre étude, quo ordine ; ce n'est pas assez de connaître l'esprit que nous y devons avoir, quo studio ; mais il faut de plus prendre garde à la fin qui nous y porte. Jeter un bon fondement de votre étude, étudier même avec une grande sobriété, c'est heureusement commencer ; mais si la fin que vous y avez est mauvaise, travail inutile et temps perdu : In omnibus respice finem; en toute chose prenez garde à la fin, mais principalement dans l'étude. Quelle est donc la fin que vous avez dans cet exercice? Saint Bernard, qui en connaissait bien l'importance, a pris la peine de nous spécifier toutes celles que l'esprit de rhonnne y pourrait prendre, tant les bonnes que les mauvaises, et il les réduit à quatre. On peut étudier, dit ce grand saint, par vanité, par curiosité, par avarice, parcha rite. 1° On étudie par vanité pour se faire connaître, pour faire parler de soi, pour paraître les plus savants d'une province: Ut sciantur ipsi; pour avoir les premières dignités dans le diocèse, pour être un jour un officiai, un grand vicaire ; pour prêcher, mais dans les cathédrales et dans les meilleures chaires : voilà tout le but de leur étude ; et qu'est-ce que cela ? enllure superbe, vanité honteuse : Et turpis vanitas est. Ah! quel malheur! Que cette fin est damnaClo dans un prêtre! pourquoi? Il y a des animaux qui convertissent tout en poison ; il y a des maladies qui dérèglent tellement le tempérament, que toute la meilleure nourriture se corrouiDt au lieu de se digé-

rer dans l'estomac ; c'est le funeste effet de la vanité dans un esprit qui étudie par ce principe. Les matières les plus saintes, les traités les plus capables de donner de la piété, les Sacrements, rincarnation, la Sainte-Trinité même, et tous les mystères ensemble ne lui donneront pas le moindre sentiment de dévotion ; il ne faudrait qu'un seul de ces sujets bien médité pour faire un saint. Ce prêtre s'y appliquera toute sa vie, et n'en sera pas meilleur ; il aura vu tous ces traités pendant ses études, il aura lu toutes ces matières dans les saints Pères, il aura découvert toutes ces vérités dans l'Écriture sainte qu'il aura parcourue tout entière ; et cependant que fait-il? il n'a voulu étudier que par vanité, il n'en sera que plus orgueilleux, et plus coupable devant Dieu. Voilà l'effet de.la vanité dans l'étude : elle fait que l'instrument de- notre salut devient le sujet de notre perte: Elturpis vunitas est. 2° II y en a d'autres, dit saint Bernard, qui ont une lin différente dans leurs études; quelle est-elle? c'est d'être fort savants, de devenir de grands philosophes, de grands théologiens, de grands historiens, de grands mathématiciens: Eo tantum fine ut sciant. Voilà le seul et unique motif qu'ils ont dans leur étude : comment doit-on appeler cette fin? damnable curiosité : Et turpis curiositas est. Ah ! vous savez bien ce qu'il nous en coûte de la curiosité de nos premiers parents qui nous a perdus, nous a condamnés à la mort, et qui fait tomber tous les jours les hommes par millions dans les enfers. Eve est curieuse, et sa curiosité la porte à s'entretenir avec le serpent ; elle veut être savante, elle veut connaître le bien et le mal, et elle se perd : curiosité, cause originelle de tous les maux. Vous voulez devenir savant comme elle, vous prétendez entretenir votre curiosité dans l'étude, vous n'y recherchez point d'autre fin que de nourrir cette curiosité qui vous flatte et vous plaît. Prenez garde, vous irez plus loin que vous ne pensez. Écoutez la punition terrible que Dieu veut tirer de votre curiosité: ce pain, cet aliment dont vous avez nourri la curiosité de votre esprit, ce sera un poison empesté et envenimé, un fiel de serpent et d'aspic dans votre cœur, dans vos désirs, dans vos pensées, dans vos actions : Punis ejus vertetur in fel aspidum. Plus de dévotion, plus de ferveur, plus d'amour de Dieu , le cœur sera de glace ; un aspic nous tue de son seul regard ; mais le poison de la curiosité ne sera pas seulement le regard terrible d'un aspic, mais ce qui est de plus envenimé et de plus mortel, son propre fiel, fd aspidum. Qu'y a-t-il de plus à craindre que cette damnable curiosité? et turpis curiosilas est. 3° Les autres, p(tursuit saint Rernard, veulent devenir savants, et pourquoi? Écout(!z le noble motif; pour devenir riches, pour gagner de l'argent, pour en retirer quelque profit ; que cette fin est basse ! Quelle li^cheté 1 quel infâme trafic I Et turpis quœstus est. Je crois (|u'il n'y en a point ici, qui veulent étudier (le la sorte ; c'est pourquoi je ne m'y étends pas. L" Mais enfin, il y on a qui étudient pour une fin bien

sainte, et pour des motifs bien purs, et qui sont-ils? Ut alios œdificent, et ut œdificentur : pour édifier et pour être édifiés ; pour leur salut, et pour celui des autres : et voilà la fin qu'il faut avoir dans l'étude. Ne désirer avoir plus de lumière que pour avoir plus d'amour, et pour en communiquer davantage aux autres ; ut œdificent et œdilicentur ; et cliaritas est. C'est là ce que demande la sainte charité et la fin légitime de l'étude chrétienne : il faut y renoncer à toute curiosité, en écarter toute vanité, bannir ces vices d'intérêt et de gain sordide que l'avarice y mêle, et n'y chercher que la gloire de Dieu et le salut. Et voilà les dispositions éloignées pour sanctifier notre étude et la rendre chrétienne.

Passons maintenant aux dispositions prochaines et à notre second point. Je remarque d'abord qu'il y a trois lieuxdifférents, où nous pouvons nous trouver pour étudier : la chambre, la classe, la salle des conférences et des disputes. Or, selon ces trois lieux, nous pouvons avoir des dispositions prochaines différentes pour régler notre étude. 1° Dans sa chambre, on y étudie ses cahiers, son auteur, saint Thomas, les Pères, les conciles, les casuistes la sainte Écriture. Faisons attention à trois temps différents qui demandent chacun leurs dispositions : avant, pendant et après l'élude. 1° Avant l'étude, oi s'excite à la contrition ; on demande les lumières et le secours du Saint-Esprit; on se renouvelle .dans la pureté d'intention ; pratiques que je n'expliquerai pas ici, parce que, comme elles nous sont ordinaires, et que nous avons accoutumé de nous en servir au commencement de toutes nos actions, je crois qu'il suffit de vous les avoir proposées, et de vous avoir averti que nous ne devons jamais les omettre avant notre étude.

2" Pour les dispositions que nous pouvons prendre pendant l'étude, il y en a trois plus considérables, auxquelles il est important de faire attention : la première est l'esprit de pénitence; la seconde, l'esprit d'oraison; la troisième, l'esprit de zèle. i" L'esprit de pénitence : l'homme, depuis son péché, est obligé par pénitence de gagner son pain à la sueur de son front. C'est le jugement que Dieu a porté contre l'homme pécheur ; In sndorc vullus tui vesceris pane tuo. {Ccn. m, 19.) Or cela ne s'enlend pas seulement du travail du corps, mais du travail de l'esprit. Depuis le péché, la chair n'a du pain pour la soutenir, e» l'esprit n'a de la science pour le nourrir, que par la sueur et le travail. Dieu l'y oblige par un arrêt irrévocable de sa justice : c'est la grande pénitence qu'il lui impose; la loi es*, indispensable, pas un n'en est Qxclu. Croyez-vous qui! (■(! soit un petit travail que l'étude? Se captiver des trois et quatre heures, et (luehiuofois plusieurs journées entières sur une seule ipieslion ; apprendre des termes obscurs, et presque inintelligibles; développer des matières embrouillées; comprendre des raisons très-difficiles, les réduire en forme, et les pousser jusqu'aux premiers principes; peser lu

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force d une objeclion , et en éclaircir les conséquences et les suites , et examiner si une réponse est juste et solide, s'il n'y a point de raison pour la combattre et pour la détruire : en vérité, il faut du travail, et il faut suer souvent, pour en venir à bout : lu sudore vuU'is lui vesccris pane tuo. Il faut rêver, peiner, creuser, mettre souvent sa tète à Talambic ; ce travail est rude , vous le savez : mais songez que vous devez faire pénitence. Une personne qui prend ordinairement ses aises, et qui n'étant point accoutumée à avoir de la peine, ne veut point se faire de violence , veut trouver les morceaux tout mâchés : ainsi, à la vuedespreiiîièrcs diflicullés qu'elle trouve dans ses cahiers, elle se dégoûte, elle bâille, elle étend les bras, elle s'ennuie , elle se chagrine ; on prend un livre pour en tourner quelques feuillets ; un peu après, on le laisse pour en reprendre un autre ; on s'assoupit, on rêve à ce qu'on deviendra ; on regarde quelle heure il est ; on compte exactement tous les quarts; on est ravi de trouver quelqu'un dans les corridors ou à la porte pour se désennuyer ou se divertir ; si quelque carrosse entre dans la cour, aussitôt la tète à la fenêtre, pourquoi? Le calice de l'étude est trop amer , on ne peut se résoudre à le boire ; on cherche tout ce qui peut adoucir et ôter son amertume : In sudore vnlius tui ve6ceris pane lue. Vous cherchez des mortifications, en voilà une bonne que vous devez faire tous les jours, qui doit durer toute votre vie, et que la Providence vous impose; que ne l'cmbrassez-vous de bon cœut et avec joie? c'est un moyen pour satisfaire à tous vos péchés In sudore. Étudiez donc en esprit de pénitence.

2° Vous devez étudier en esprit d'oraison. C'est la pratique de saint Augustin qu'il marque dans plusieurs de ses ouvrages , et principalement dans le livre de ses Confessions : dans ses doutes et ses difficultés, que faisait-il? Entrant dans l'aveu de son ignorance, il s'adressait amoureusement à Dieu ; c'est ainsi qu'en usait saint Thomas, se levant de dessus ses livres, il s'écriait : Sileanl omnes doctores ; c'est ainsi qu'en ont usé les autres saints. Il y a une grande différence entre les bourdons et les abeilles; ils vont les uns et les autres sur les fleurs ; mais les bourdons ne s'y jettent que pour se remplir le ventre, ils y font bien du bruit, et puis c'est tout; cl même ils gâtent et corrompent les fleurs où ils s'arrêtent ; mais pour les abeilles, elles y volent en silence, elles tirent doucement les sucs, sans altérer la pureté de la fleur où elles se reposent. Ainsi en est-il des personnes d'étude. Il y en a qui, comme des bourdons affamés, se jettent sur les livres, comme sur des fleurs, non pas pour en cueiUir le miel, mais pour le corrompre et pour le changer en poison de vanité, de curiosité et de superbe ; ils ne font que bourdonner, beaucoup de bruit et point de fruit. Mais il yen a d'autres qui feuillettent les livres en silence et en esprit d'oraison, pour en faire distiller une céleste rosée, et pour y cueillir et entretenir le doux miel de la dévotion.

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