‹ Œuvres complètes de M. Tronson, supérieur du Séminaire de Saint-SulpiceChapitre 39 sur 303 · XIII. PRATIQUE DE L'ETUDE · texte numérisé non relu

XIII. PRATIQUE DE L'ETUDE

C'est ainsi qu'en ont usé .les saints ; et, par cette vue, tout les portait à Dieu ; un mot de Notre-Seigneur à Madeleine , Maria , la voilà toute en feu ; un mot de Dieu dans l'âme de ses saints, un mot de cette puissance et de cette bonté souveraine dans ces saints amants, saint Augustin, saint Thomas et saint François, un mot, dis-jc, embrasait leurs cœurs. Et nous autres, au milieu des saints Pères, des conciles et de la parole de Dieu, des journées entières, îu milieu de ces fournaises ardentes, au lieu de brûler, demeurer froids comme du marbre! c'est bien une marque qu'on n'étudie pas en esprit d'oraison. On s'applique sur un traité des attributs de Dieu, sur ses perfections adorables et infinies, sur sa sainteté, sa bonté, sa justice et sa miséricorde, sur des questions de sa puissance, de son immensité, de son craour et de sa béatitude ; on s'arrêtera sur le traité des personnes augustes et adorables de la sainte Trinité , sur un traité de la Grâce , le prix du sang du Fils de Dieu : sur le traité des Sacrements, les sources fécontles et inépuisables des bontés et des bénédictions de Dieu sur nous. Ah ! que d'objets capables d'allumer l'esprit d'oraison dans un cœur, et que de saints se sont nourris longtemps de cette viande si solide ? Comment peut-on être tout de glace au milieu de tant de brasiers? Toute l'occupation des saints, dans la gloire, est la vue des bontés et des miséricordes de Dieu ; c'est ce qui les embrase et les consume dans l'amour, et nous autres, des matinées, des aprcsdînées, des journées entières à en parler, à en disputer, à les étudier, pas le moindre regard, pas le moindre mouvement d'amour ! aridité continuelle, sécheresse malheureuse, insensibilité honteuse! Il faut bien qu'un cœur soit de glace pour ne pas fondre au miheu de tant de i'e'.ix : il faut donc nous efforcer d'étudier en esprit d'oraison. Mais comment faut-il faire? Voici, pour le comprendre, une petite, mais très-sensible comparaison. Considérez la manière dont on se sert d'un compas pour faire un cercle ou d'autres figures : on pose d'abord un des pieds du compas fixe dans le centre , il faut qu'il soit stable, permanent , sans s'en écarter d'un seul point ; mais, pour l'autre , on lui donne la liberté ; tantôt il s'éloigne du centre, tantôt il s'en approche ; il fait ses tours et retours du centre à la circonférence. C'est ainsi que nous devons faire en esprit d'oraison, dans notre étude. Notre âme est un compas dont les deux pieds sont l'esprit et le cœur. Il faut , pour étudier , que l'esprit aille faire ses tours et retours , qu'il fasse ses lignes et ses cercles , qu'il aille . de question en question , d'article en article , de chapitre en chapitre, de livre en livre ; qu'il approfondisse les ma ières ; à la bonne heure , c'est le pied dw compafqui va du centre à la circonférence, et qui doit être dans le mouvement. Mais pour le cœur il faut qu'il soit fixe, il faut qu'il soit stable , toujours en Dieu , ferme comme dans son centre , sans s'en écarter ; il voudrait s'en éloigner parla curiosité; le pied est

au centre, il n'en doit pas sortir , il voudrait s'en écarter par la superbe et la vanité, il le faut ramener tantôt par un regard amoureux vers Dieu, tantôt par une demande de sa lumière , tantôt par un acte d'nommage et d'adoration; pour cet effet, prendre un crucifix ou une image, et la mettre sur son livre ou devant soi , pour y jeter les yeux de temps en temps, ou au moins dans le temps qu'on est obHgé de tourner les feuillets. C'est le moyen de tenir son cœur uni à Dieu , de le faire demeurer fixe dans cet aimable centre , et d'étudier en esprit d'oraison.

5° Enfin esprit de zèle de notre salut, de l'instruction et de l'édification du prochain, de la gloire de Dieu. Nous en avons suffisamment parlé à la fin de notre premier point : j'ajoute seulement qu'il faut prendre garde dans cette vue : 1° de ne dévorer pas les livres, ni les lire en courant, mais posément ; 2" de n'apprendre que la superficie des choses, mais aller au fond, au solide, pénétrer les difficultés jusque dans leurs principes ; 3° de les apprendre distinctement, sans désordres. C'est ce que le zèle et l'instruction du prochain nous inspirent, afin que notre étude lui soit un jour utile ; et voilà les principales dispositions que l'on doit avoir durant l'étude.

3° Enfin en achevant notre étude, il ne faut pas manquer à quatre choses : 1" la finir précisément au temps que l'on nous marque : la cloche sonne, l'heure est passée d'étudier; ponctualité pour la quitter; 2° remercier Dieu des lumières qu'il nous a données dans notre étude ; 3° le prier de ne pas pi^-metlre que nous en fassions un autre usage que pour sa gloire ; 4° remettre le tout entre les mains de îi sainte Vierge : c'est le moyen de finir chrélionnement l'étude que nous faisons dans notre chambre.

2" Pour celle que nous faisons dans la classe, outre les dispositions que nous avons marquées ci-devant, il y en a d'autres que nous devons prendre pour sanctifier notre étude, et que nous pouvons distinguer selon les temps différents que doivent observer ceux qui vont en classe ; car il y a le temps qu'on y va, ou qu'on en retourne ; le temps qu'on écrit la dictée ; le temps de l'explication. Or, ces trois temps demandent de nous des choses particulières. 1 " En allant ou revenant de classe il faut lâcher d'observer: 1" la modestie, 2° la récollection, 5" la religion. La modestie, parce que nous devons paraître, dans les rues aux yeux du monde, et nous devons édifier par notre extérieur. Or, nous ne le saurions faire que par une grande modestie qui doit paraître dans les yeux, ne les ayant point égarés, et ne les portant point iiKliffc'rciiinicnt de côté et d'autre sur tout ce (|iii s»; présente, mais les tenant réglés, baissés etinortiliés; modestie dans les bras; ne les mettant point sur'les côtés ou derrière le dos, ne les laissant point aussi aller île, côté et d'autre, comme les personnes du monde, mais les tr-nant

modestement cachés sous le manteau; modestie dans le marcher, n'allant point trop vite, ne marchant point avec affectation, sur le petit bout du pied comme les abbés du siècle, mais allant avec la gravité nécessaire à un ecclésiastique; modestie enfin dans tout l'extérieur. 2° Il faut être dans une grande récollection. Ordinairement, si on n'y prend garde, on se dissipe, on s'imagine que la récollection est nécessaire dans le séminaire, mais que, dans les rues, ce serait une trop grande captivité ; ainsi on donne la liberté à son esprit, on se laisse aller à la curiosité, on s'informe des affaires du monde, on prend garde à ce qui s'y passe, on épanche universellement son cœur, principalement si l'on se joint avec les nouveaux venus dans la maison ; car, pour lors, on parle du pays, on dit facilement ses peines, on découvre ses vues et ses desseins, on se permet de censurer l'un et l'autre , et on perd ainsi, en allant et revenant de classe, tout le fruit qu'on y aurait pu faire. Or, pour remédier à cela, il faut tâcher d'y garder une grande récollection, et pour éviter toute occasion de s'épancher , prendre ce temps-là pour réciter son chapelet, et s'entretenir ensuite de bonnes choses ; c'est le moyen de se conserver dans la récollection. 3° Y aller avec un esprit de religion. Souvent, si nous ne faisons réflexion sur nous-mêmes, nous n'allons en classe que par un esprit de vanité et de pure curiosité; c'est à dessein de prendre des degrés pour paraître sur les bancs, pour faire son quinquetmum, pour se laire graduer; on en voit même plusieurs dans le monde qui y vont pour obtenir ensuite des bénéfices, à force de chicanes et de procès. Or, ce n'est point ces motifs qui nous doivent porter à aller en classe, mais celui de la religion. Nous ne devons jamais aller dans nos églises qu'avec un esprit de religion : Introibo in domum tuam in liolocaustis ( Psal. v, 8 ) ; c'est le même que nous devons avoir, dans le temps que nous allons en classe ; pourquoi ? C'est la maison de Dieu et le temple de sa vérité ; Dieu doit avoir des temples pour faire honorer tous ses attribut-s ; mais si nos églises sont les temples de sa sainteté, nos classes sont les temples de sa vérité ; ce soiit elles qui sont consacrées pour être le sanctuaire de sa lumière et de sa sagesse éternelle; et s'il veut qu'on n'approche qu'avec respect des temples de sa sainteté, il désire que l'on ait une vénération très-grande pour le sanctuaire de sa vérité : Introibo in domum tuam in liolocitustis. 11 ne faut donc pas seulement aller avec modestie et récollection, mais de plus avec religion. Et, lorsque nous y sommes arrivés, voici les dispositions <pie nous y pouvons l)rcndre : on y dicte et on y explique; or, il faut avoir quel(|ues dispositions pendant la dictée el quehjues autres pendant l'explication,

2" Pendant la dictée efforcez-vous d'avoir beaucoup d'altention, d'exactitude et de patience. D'attenliim ; car si \<»us cause/, et* faites du luiiil, le inoven do

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pouvoir 6cnre ? c'est mal édifier ceux qui vous entomleut, et c'est même incommoder ceux qui sont le plus près de vous. Une grande exactitude pour écrire, soit pour les mots, soit pour les titres, soit pour les citations ; autrement vos cahiers seront pleins de fautes, et vous ne pourrez les étudier qu'avec dégoût, ne pouvant plus aisément le? comprendre. Une grande patience qui arrête cette impétuosité naturelle qui nous chagrine et nous emporte, sitôt qu'on nous presse et qu'on nous inconnnode, ou que nous n'entendons pas quelque mot. Or, pour entrer plus facilement dans ces dispositions pendant la dictée, pensez que vous pouvez, par cette action, rendre hommage à Dieu qui voulut écrire lui-même de son propre doigt la loi pour son peuple, et la graver sur la pierre qu'il mit entre les mains de Moïse, sur le mont Sinai : que cette écriture est adorable ! Ou bien adorez Notre-Seigneur qui voulut lui-même prendre la peine de se baisser, pour écrire de ses propres mains les paroles qui servirent à ne plus condamner la femme adultère ; que ces traits, ces caractères marqués sur le sable méritent de respect ! et ils devraient être profondément gravés dans nos cœurs. Ou bien, considérez tes dispositions de saint Jean dans son Apocalypse, lorsque l'ange lui vient commander de la part de Dieu d'écrire sur un livre tout ce qu'il voyait; quelle attention, quelle exactitude, quelle patience! Ce sont les trois dispositions que vous devez avoir pendant la dictée.

3° Pour l'explication, vous pouvez vous servir des trois suivantes, par rapport aux trois choses que vous y devez considérer : par rapport au sujet de l'explication , prévoyance ; par rapport à celui qui fait l'explication, profond respect; par rapport à vous-mêmes, grand silence. 1° Par rapport au sujet de l'explication, avoir prévu le matin, ou dès le soir précédent, ce que l'on doit expliquer, ou au moins avoir vos cahiers devant vos yeux , pour suivre votre professeur ; car, sans cela, tout ce que vous entendrez ne sera que des paroles en l'air , dont vous n'aurez que peu d'intelligence, et dont vous ne tirerez pas tout le fruit que vous devez. 2" Par rapport à celui qui fait l'explication, grand respect. C'est on prêtre, c'est un docteur, c'est un homme qui vous doit être l'interprète des desseins et des secrets de Dieu, un homme qui n'a point d'autre mission que de vous ouvrir le sein de Dieu , pour répandre sur vous ses lumières, et vous annoncer ses vérités, dont il est par sa charge le dépositaire ; ces tilres ne méritent-ils pas beaucoup de respect ? et vous ne manquerez pas assurément à le lui rendre, si vous le considérez comme Notre-Seigneur même dont il vous tient la place, et qui veut vous éclairer par son ministère. Car c'est Jésus-Christ qui est le grand docteur des Chrétiens : Dedil nobis doctorem fustitiœ {Joël ii, 23), et c'est dans son école qu'ils doivent toujours étudier : El erunt onvies docibiles Dei. (Joun. vi, 43.) Ainsi adorez en lui le P'ils de

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