‹ Œuvres complètes de M. Tronson, supérieur du Séminaire de Saint-SulpiceChapitre 41 sur 303 · ENTRETIEN XIV · texte numérisé non relu

ENTRETIEN XIV

De l'examen particulier.

Un des plus grands malheurs auxquels la plupart du monde se trouve sujet en cette vie, dans le sentiment des saints Pères, et que les païens mêmes ont reconnu comme la source la plus féconde de nos plus grands désordres, est cette prodigieuse négligence que nous avons à faire réflexion sur notre vie, à nous examiner nous-mêmes, et à reconnaître nos péchés : Hoc nos pessimos facit, quod nemo iram suam respicit, nemo se avartim esse intcllicjit, nemo cupidum, nemo elatum. (Senec, epist. 85.) Nous sommes ravis de remarquer les fautes de nos frères, nous recherchons avec une extraordinaire curiosité toutes leurs faiblesses, nous avons les yeux ouverts sur toutes leurs actions pour y observer jusqu'à leurs moindres imperfections, et cependant nos péchés nous sont cachés; nous n'y faisons aucune attention, et souvent même nous fermons les yeux, ou nous les détournons dans l'appréhension de les connaître : Aliéna discutienles, propria non aspicientes, dit saint Chrysoslome. C'est pour remédier à ce désordre que tous les auteurs spirituels, parmi les moyens de la perfection qu'ils nous donnent, nous proposent diverses sortes d'examens, afin que l'àme faisant attention sur elle-même, suivant le commandement de l'Apôtre (i Tim. iv, 16), Attende tibi, puisse connaître par ce moyen' ses propres maux, et ensuite chercher avec ferveur les moyens pour en guérir.

Nous parlerons bientôt de l'examen général qui doit précéder la confession ; nous avons à parler à présent de l'examen particulier, qui est une action qui nous est expressément marquée dans notre rè- {jiement, et que nous devons faire tous les jours. Cet exercice ne paraît pas d'abord fort important, et ceux qui n'en ont pas beaucoup d'expérience n'y apportent pas aussi pour l'ordinaire une grande fidélité, parce qu'ils le considèrent avec une grande indifférence. Et cependant les maîtres de la vie spirituelle et les docteurs, qui nous en ont expliqué les fondements et les principes, nous le proposent comme un des principaux instruments de la perfection, et le considèrent comme une divine semence oui, étant petite en apparence, ne laisse pas de porter néanmoins de très-grands fruits. C'est un exercice, disons plutôt un combat, comme vous verrez, où ceux (|ui se rendent lidèles se mettent en un tel état, par lt!s victoires qu'ils remportent tous les jours sur leurs vices et sur eux-mêmes, qu'on peut leur appliquer ces belles oaroles de saint .\inbroise : Priui

SUNUEL DU SEMINARISTE. — XIV. DE L'EXAAffiN PARTICULIER.

retjitanl m seipsis, ut regnum possint diripere Sall'iHoris ; ils rognent prcuiièrement sur eux-mêmes, et s'étant ainsi accoutuniës à se faire violence, ils enlèvent ensuite aisément le royaume de Jésus- Christ, nam violcnti rapiuut illud. C'est cet exercice, dont l'imporlance est très-peu connue, que j'ai choisi pour servir de matière à cet entretien, et pour ne point sortir de notre méthode ordinaire, j'ai dessein de vous en dire deux choses : l'importance de cet examen particulier, la manière de le bien faire.

Pour l'importance, il me semble que nous la connaîtrons suftlsamment, si nous voulons faire réflexion sur le nom de combat, que tous les auteurs spirituels donnent à cet exercice. Cette seule qualité, attentivement pesée, est assez, à mon avis, pour nous convaincre, et c'est aussi la seule à laquelle je m'arrête : il ne faut que la développer. C'est un combat, c'est beaucoup dire ; car c'est dire l'obligation la plus essentielle et la plus indispensable d'un Chrétien. Savez-vous ce qu'est un Chrétien ? c'est un soldat de Jésus-Christ, comme dit saint Paul (// Tint. II, 5), miles Chrisli : et sa vie, qu'est-ce? un combat spirituel; il faut qu'il combatte sans cesse, et il ne doit pas attendre un moment de relâche. Les soldats, dit un saint Père, après avoir combattu, ont quelquefois la paix ; s'ils n'ont point de paix, ils peuvent espérer quelque trêve, et quand même il n'y aïK'ait point de trêve, ils ont toujours leur quartier d'hiver, où ils ne combattent point ; ainsi, ils ont toujours quelque temps de relâche et de repos. Mais pour le Chrétien, nul relâche pendant sa vie, ni paix, ni trêve, ni repos; il faut qu'il combatte sans cesse ; dès le moment qu'il ne comoat plus, il est défait ; mais pourtant, dans cette nécessité, il combat avec cet avantage, que, s'il continue de combattre, il est assuré de vaincre, car son combat est sa yictoire. Disons donc que l'examen particulier est un combat, et que le Chrétien qui le pratique y combat contre le vice. Mais ce n'est pas tout, il faut ajouter à l'avantage du combat dont nous parlons, et pour faire connaître plus en détail l'excellence de cet exercice, que c'est un combat où on surmonte et plus facilement, et plus sûrement, et plus glorieusement que dans les autres. Trois circonstances qui nous peuvent servir de motifs pour faire connaître rmportance de l'examen particulier, et que nous allons vous découvrir en peu de mois.

Premièrement on y remporte la victoire plus aisément. Dans cet exercice, nous combattons nos vices séparément, nous ne les prenons pas tous à la fois, mais l'un après l'autre ; et c'est la différence qu'il y a entre cet examen et celui dont nous vous parlerons au sujet de la confession. Celui dont nous vous parlerons est un examen général, celui-ci est un examen particulier ; en celui-là, on fait une recherche de tous ses péchés, au moins de ceux qu'on a commis depuis la dernière confession : en celuici, on ne s'arrête qu'à quelques-uns; en celui-là l'àme, à la fa\eur de la lumière divine, va parcou-

rant sur toutes ses actions, ses paroles, ses pensées, ses désirs et ses affections, même les secrètes, pour découvrir jusqu'au fond de son cœur les imperfections qui s'y rencontrent ; en celui-ci, elle se contente de s'arrêter à un seul vice, et de le prendre séparément pour le déraciner de son cœur. De sorte que le premier, disent les saints Pères, est comme un combat général, où on attaque ensemble tous ses ennemis; et le second est comme un combat particulier, où l'âme ne s'attaque qu'à un seul à la fois, et les prend tous l'un après l'autre, afin de s'en défaire. Or, en les prenant ainsi l'un après l'autre, il est assuré que nous les surmontons plus aisément, car nous trouvons en eux moins de résistance, et en nous plus de force et de vigueur. Ainsi il est évident qu'il nous est bien plus facile de les vaincre. N'est-il pas vrai qu'une armée, quelque nombreuse qu'elle puisse être, n'est jamais moins en état de se défendre, et que jamais elle n'a moins de force que dans un défilé, où les soldats ne peuvent se soutenir, et où on les prend l'un après l'autre? De même en est-il de nos vices : lorsque nous les attaquons séparément, nous en venons plus aisément à bout; car nous n'y trouvons point tant de résistance ; et comme leurs forces sont partagées il faut de nécessité qu'ils soient plus faibles, virtus enim imita fortior est seipsa : mais; au contraire, notre âme y est plus forte et y combat avec plus de vigueur. Car par ce moyen n'étant point obligée de se partager elle-même pour attaquer tout à la fois plusieurs ennemis différents, mais réunissant toutes ses forces, pour en attaquer un seul, il est évident qu'elle combat avec avantage, et qu'elle est semblable à ces capitaines expérimentés, qui varias hoslium muni' tiones, non u7io impetu aut assultu divisis copiis, sed sensim singulatimque adoriutitur ; au lieu de partager leurs troupes pour attaquer tout à la fois celle? de leurs ennemis, qu'ils voient séparées, il les réunissent, et les ramassent pour les combattre l'un après l'autre, et les défaire ainsi plus aisément.

Voilà justement comme l'âme se comporte dans l'examen particulier. Elle a plusieurs vices à combattre : si elle les attaquait tous à la fois, elle se rait assurément en péril d'être accablée par leur grand nombre : Abstractœ vires spiritiiales animœ, quœ uni expugnando vix sœpe satis esse soient, ab omnibus obruerentur, dit un drs maîtres de la vie spirituelle. (Gaudier.) C'est pourquoi elle les prend tous l'un après l'autre, et se servant de la manière dont Moïse avait dit, dans le Deutéronome, que les ennemis du peuple de Dieu devaient être défaits, paulatim atque per partes, donec penitus deleantur, elle trouve, dans cet artifice, que les saints mêmes nous donnent un coup sûr pour les vaincre plus facilement, mais en second lieu pour les vaincre plus sûrement.

Dans les autres exercices que notre âme entreprend pour surmonter ses vices, il y a trois choses qu'y s'y rencontrent ordinaircmeni, ou au moinà

Tune des trois, qui nous rendent incertains de la victoire , et qui font que presque toujours Tévénemenl en est douteux, quelque forte résolution que nous ayons formée. La première, c'est qu'ils n'attaquent pas directement les imperfections et les vices qui sont en nous. Combien de pratiques saintes , combien d'occupations de piété , combien d'emplois de charité qui , quoique excellents et très-recommandables en eux-mêmes, n'empêchent pas néanmoins celui qui s'y exerce de se laisser aller à ses colères, à ses impatiences, et aux saillies ordinaires de son humeur? Nou n'en avons tous les jours que trop d'expérience ; tant de dévotes qui servent les pauvres, qui vont dans les prisons, qui visitent les maladeSy qui fréquentent les hôpitaux, qui se consacrent aux tonnes œuvres, et qui pourtant ne laissent pas de s'échapper au moindre mot ; elles sont aussi médisantes, aussi vaines, même après plusieurs années de dévotion ; peu ou point de victoires sur leurs passions et sur leurs vices : d'où vient cela? Ces exercices sont saints , sont admirables , sont tous divins, mais ils n'attaquent pas directement leurs imperfections et leurs défauts ; et de là vient qu'elles y croupissent , et qu'elles n'en triomphent presque jamais. Ce sont des flèches jetées en l'air, et qui ne frappent personne que par hasard : Maie enim arcus validi cornua siringit, qui sagitlam fortiter dhicjens, nescil quem ferh. (Greg.)

H y en a d'autres qui attaquent directement le vice, mais qui n'ont pas assez de force, d'eflicace ei de vertu pour le vaincre : telles sont les mortifications et les austérités corporelles ; elles attaquent directement les vices de la chair, elles en combattent les dérèglements, elles s'opposent à l'injustice de ses désirs : mais elles ne le font que faiblement, elles ne touchent que l'extérieur, et ne pénètrent point jusqu'au fond ; elles frappent rudement le corps, mais elles ne font que de légères impressions sur le cœur, où est pourtant le principal désordre et la source du vice; et de là vient que nous voyons des personnes, transportées d'une sainte fureur contre elles-mêmes, se déchirer le corp& et pratiquer des austérités qui font horreur , qui cependant demeurent pleines de passions et vivent dans d'étranges désordres; elles font le capital de ces austérités, et ces austérités ne sont point assez fortes pour vaincre le vice : Exercilatio corporalis ad modicum ulilis est, dit l'apôtre saint Paul (/ Tim. IV, 8) ; elles le combattent trop faiblement.

Enfin nous avons d'autres exercices qui seraient assez forts pour le vaincre, mais ils soulTrent plusieurs difficultés, qui font que la plupart s'en rebutent, et n'y persévèrent pas avec fidélité. Voilà les trois choses qui font que, nonobstant tous les exercices de piété que l'on propose, on remporte si peu d(; victoires sur le vice; et que, lors même que T'tn combat, on est toujours incertain de lévéïu;uienl; et c'est aussi ce qui f;;ii connaître la sùretc

DE M. TRONSON, iOO

du combat dont je parle, et l'excellence de l'examcu particulier.

Premièrement on y attaque le vice directement , car c'est l'essence et la nature de cet exercice ; on y prend un vice particulier et déterminé , et tout ce qu'on y fait est pour le combattre et pour le vaincre ; tous les actes que l'on y produit sont autant de plaies qu'on lui fait , toutes les résolutions que l'on y prend , sont autant de coups qui le terrassent, en un mot, il n'y a point de coups qui ne portent; on l'attaque donc en premier lieu directement. Laudabiliter spicula ernittil , qui priusquam ferlât, conspicit. (Greg.) Mais de plus on l'attaque fortement. Car cet exercice a une telle vertu et une telle efficace , qu'appelant tous les autres à son secours , il fait qu'ils tendent tous à combattre et à vaincre l'ennemi qu'il se propose. S'il veut par exemple attaquer la superbe , il se résout de demander l'humilité à Dieu dans ses oraisons ; il dirige ses jeûnes pour en obtenir la grâce; il offre le sacrifice de la sainte Messe à cette intention ; il communie dans ce dessein ; en un mot, il fait tous ses exercices dans cette vue, comme nous pourrons vous dire bientôt; de sorte que, combattant ainsi le vice avec une telle force, il en remporte sûrement la victoire.

Enfin , ce qui rend encore cette victoire sûre , c'est qu'il ne se trouve aucune difficulté dans cet exercice. Quel soldat serait assez lâche pour céder dans un combat où il se trouve dans une force extraordinaire, où il est assuré de la victoire, et où d'ailleurs il n'y a pour lui aucune peine? Or, dans le combat dont nous parlons, il n'y a point de peine , car quelle peine de passer tous les jours un petit demi-quart d'heure devant Dieu , pour lui demander grâce contre nos vices? Il n'y a nulle peine, mais aussi n'y aura-t-il nulle excuse, si nous y manquons. Quelque excellente que soit l'oraison, on s'en dispense, et on trouve des raisons, des excuses et des prétextes, pour s'en exempter quelquefois et ne s'y point assujettir. Car ou la peine que l'on a de s'y appliquer, ou le temps que l'on est obligé de donner quelquefois à d'autres affaires, ou l'infirmité qui ne permet pas cette longue attention , nous en éloignent ; mais pour l'examen particulier, nulle excuse ; nulle peine de s'y appliquer ; car nos vices nous sont assez sensibles : nous n'avons seulement qu'à rentrer en nous-mêmes et ouvrir les yeux. Pour le temps , ce n'est qu'un moment ; quelles affaires pourraient nous dispenser <le le prendre? Pour l'infirmité, si grande qu'elle soit, pour l'ordinaire elle n'en dispense pas ; on croit souvent , parce qu'oo a quelque mal de tête ou quehpie autre infirmité qui fait que l'on nous cxenipto.de venir le malin à l'oraison, que nous pouvons avec. la même liberté nous dispenser i\c l'oxaujen particulier; c'est un abus et un pur prétexte pour couvrir notre lâcheté. Il faut accorder ce que demande l'infirmité, mais il ne faut pas accorder ce (|uc oemande la làcticie. Si nous souuues infirmes, et qu'où nous

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dispense quelques jours de venir à l'oraison , ^y venons pas ; mais pour le reste, faisons ce que nous pourrons; et pour l'examen il est si facile, que nous le pouvons toujours faire.

Enfin non-seulement on triomphe du vice et facilement et sûrement dans cet exercice, mais encore on triomphe glorieusement : c'est le troisième motif. Deux choses entre autres rendent une victoire glorieuse, la promptitude de l'exécution et la grandeur de sa défaite. La prompliCudc de l'exécution, lorsqu'en peu de tenips on surmonte les ennemis. Ainsi ce prince superbe, pour relever sa victoire, se vantait autrefois d'avoir défait les siens aussitôt qu'il les avait vus : Yeni , vidi , l'jd ; promptitude de l'exéculion. La grandeur de la défaite, lorsque les ennemis terrassés soiil en grand nombre. Ainsi les Israélites, pour rendre la victoire de David plus célèbre, chantaient qu'il avait défait dix mille hommes. Saiil pcrcussit nulle, et David decem milita. (I Reg. xvin , 6.) Or, ces deux choses, qui rendent un combat célèbre et une victoire signalée, se rencontrent avec avantage dans l'examen ; car nous triomphons en peu de temps de nos ennemis, et on si peu de temps, que saint Chrysostome (hom. 82, in Joan.) semble ne demander qu'un mois pour se défaire de chaque vice : Vida nostra recensentes et tempore corrigamus , et hoc viense unum , et alto aliiid; sic enim tanquam per gradus quosdam ascendentes per scalam Jacob ad cœlum perveniemus. II n'y a personne, pour abandonné qu'il soit dans le désordre , qui ait plus de dix ou douze vices , dans lesquels il tombe : tantôt il tombera dans les uns et tantôt dans les autres ; il les réitérera une infinité de fois : mais au fond, si nous y prenons garde, nous verrons qu'ils se réduiront tous à cinq , six , ou tout au plus à douze : un par mois , c'est pour une année, n'est-ce pas bien peu de temps pour une si grande exécution , une année pour vaincre tous nos vices? Oui, je le dis hardiment, si nous étions fidèles à cet exercice , il ne nous faudrait pas plus de temps , et peut-être même que. souvent il nous en faudrait moins. N'est-ce pas assez pour nous convaincre de l'importance de cet exercice, et pour nous obliger à le bien faire ?

Mais que faut-il pour le bien faire? trois choses auxquelles on doit apporter une particulière attention pour s'y rendre fidèles , et qui sont absolument nécessaires pour s'en bien acquitter, et pour en retirer le fruit que nous en désirons. La première regarde le temps qui devance l'examen et les dispositions qu'il faut y apporter; la seconde regarde le temps même de l'examen elles actes qu'on doit y produire ; la troisième regarde les pratiques qui le doivent suivre, d'où dépend presque tout le fruit que nous en attendons.'jPour la première, qui regarde les dispositions et la préparation qu'on doit y apporter, je trouve trois choses principales, auxquelles il faut; se rendre fidèles.

1° Je dis qu'il faut choisir un vice particulier ; car,

OEUVRES CONNUES DE TrOKSON. I.

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