‹ Œuvres complètes de M. Tronson, supérieur du Séminaire de Saint-SulpiceChapitre 46 sur 303 · ENTRETIEN XVI · texte numérisé non relu

ENTRETIEN XVI

Des conversations et récréations.

Entretenons-nous aujouru'hui de la conversation cl de la récréation que nous avons accoutun»é de prendre tous les jours. C'est une matière d'une telle importance, que saint Chrysostome (hom. 5, in Matth.) croit que le peu de profit que l'on fait de la parole de Dieu, et de toutes les bonnes instructions que l'on reçoit, vient de ce que l'on ne prend pas garde à ses conversations, et l'on ne fait point assez d'attention pour les bien faire, ex conversatione pumm attenta. C'est ce qui m'oblige de vous en parler à fond dans cet entretien, et de vous faire voir l'importance et la manière de la bien faire.

Four l'importance, il y a trois motifs qui nous en

peuvent convaincre. Le premier se tire de ce que cette action est une des plus ordinaires de notre vie. La grande voie pour se bien perfectionner, et qui a fait plus de saints dans l'Eglise, est de bien faire ses actions ordinaires; car la perfection demande que l'on se forme une habitude des vertus. Or l'habitude ne se forme que par des actes souvent réitérés; il faut donc pour cela que l'occasion s'en présente souvent ; et c'est ce qui arrive dans nos actions ordinaires. Les actions extraordinaires et plus considérables portent bien en elles plus de grâces, mais elles n'arrivent pas si souvent ; les occasions en sont plus rares. S'il y en a aujourd'hui quelqu'une qui arrive dans la prati(jue, il faut ensuite attendre longtemps, avant que d'en trouver une autre ; en sorte que toutes les bonnes impressions que nous avons reçues de la première, se trouvant effacées, avant que nous ayons occasion d'en pratiquer une seconde, il est difficile que nous eu formions jamais une habitude. Mais pour les actions ordinaires, quoiqu'elles ne portent pas avec elles tant de grâces, on y trouve pourtant cet avantage que, comme on est obligé de les réitérer souvent, on en forme aisément une habitude, et on se trouve bientôt afïerini dans la perfection, lorsque l'on veut se rendre fidèle à les bien faire. Ajoutez que les actions extraordinaires, quoiqu'elles portent avec elles plus de grâces, comme elles ont plus d'apparence et plus d'éclat, il y a aussi plus de sujet d'y craindre la vanité : Magna et rara virtus profeclê est, dit Saint Bernard (serm. 15, in Cant. 1}, ut magna licet operantem, magnum te nescias; et manifestam omnibus, tuam te solum latere sanctitatem. Oh ! qu'il est difficile de faire de grandes œuvres, et de ne pas s'estimer grand ! qu'il est rare de voir une personne frapper les yeux de tout le monde par la gloire de ses belles actions, et n'en être pas soi-même ébloui le premier ! c'est un miracle : Hoc ipsis virtutibus mirabiliusjudico. Et de là vient que, quoique ces grandes actions et plus considérables soient en elles-mêmes plus capables de nous sanctifier, ce sont pourtant celles qui, pour l'ordinaire, nous sanctifient le moins, à cause que la superbe et l'amour-propre, qui y prennent toujours quelque part , nous en font perdre tout le fruit, ou au moins en diminuent beaucoup le mérite. Il y a plus : comme ces actions éclatantes sont ordinairement plus difficiles, on s'en rebute aussi plus aisément, on s'en dégoûte, on les laisse ; et on fait comme ce peuple infidèle', qui s'arrêtait à murmurer dans ses travaux, au lieu de se faire violence pour les vaincre : Orttim est murmur populi quasi dolentium prœ labore contra Dominum. (Num. ii, 1.) C'est le malheur qui accompagne les grandes œuvres : la peine qu'on y rencontre fait souvent (ju'on les quitte. Or il n'en est pas ainsi des actions ordinaires; car remarquez que presque toutes sont fréquentes et sont sans éclat et sans pein(\ Fréquentes; ainsi on peut, en les léilérani souvent, y attirer beaucoup de grâces ; sans éclat, ainsi ii n'y a

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