‹ Œuvres complètes de M. Tronson, supérieur du Séminaire de Saint-SulpiceChapitre 48 sur 303 · CONVERSATIONS ET RECREATIONS · texte numérisé non relu

CONVERSATIONS ET RECREATIONS

sittus est, imphigtiatus, dilatutus et rccalcitravit; 2" du côté de l'esprit, car c'est l'heure où il est le plus faible, et à cause des viandes (pii l'offusquent et qui l'appesantissent ; la chair y étant plus vigoureuse, il faut de nécessité que l'esprit y soit affaibli. C'est une suite inséparable de l'opposition qui est en nous entre la chair et l'esprit ; il est impossible de fortifier l'un , sans affaiblir l'autre ; si la chair est forte , l'esprit est faible ; si l'esprit est fort, la chair est faible ; et comment pendant ce temps contenir l'un et l'autre dans son devoir ? Avouons qu'il faut pour cela une extraordinaire fidélité , et qu'à moins d'y apporter une très-grande vigilance, nous passerons certainement les bornes d'une sainte retenue , et nous irons au delà de ce que demande une liberté chrétienne.

3» Enfin elle est périlleuse, si nous considérons le temps et les occupations qui la suivent. Car si nous n'y prenons garde, dès le moment suivant, nous serons surpris, et nous serons coupables de peu d'obéissance et de fidélité. C'est ce qui se remarque SIM-tout dans les personnes qui commencent, voici ce qui arrive : lorsque l'on sonne la fin de la récréation, si on se trouve dans quelque entretien qui agrée ; si on est avec des personnes dont l'humeur nous revient, mais surtout si on a commencé quelque discours agréable et qui nous plaît, on a peine à l'interrompre et à se séparer au premier coup de la cloche ; on veut demeurer encore quelque moment ; on dit encore quelque petit mot : ce qui est une infidélité contre le règlement qui nous appelle ailleurs ; et la ponctualité demande (jue nous quittions au premier coup. Or, pour cela il faut une très-grande attcnlion , et veiller extraordinairenient sur cette action pour la bien faire , autrement nous y sommes surpris.

11 y a donc à craindre dans ce premier moment , mais encore dans les suivants. Car pendant la récréation, si peu qu'on s'y donne de liberté , l'esprit aussi bien que la chair prend une certaine pente, qui fait que l'on a peine ensuite de le ramener à une occupation sérieuse : comme nous voyons que les flots d'une mer agitée ne s'apaisent pas dans le même instant que le vent cesse , mais qu'il faut ensuite quelque temps pour lui rendre le calme : et oomme un corps suspendu que je remue ne s'arrête pas aussitôt que je cesse de lui donner le branle , mais il ne revient ordinairement que petit à petit à son repos et à son assiette. Ainsi en pouvons-nous dire de notre esprit suspendu dans la récréation; la liberté que l'on y prend lui donne un certain branle et une certaine impression, qui ne cesse pas ordinairement avec la récréation ; on a peine de l'arrêter encore dans les moments suivants. Disons plus : il y a même à craindre pendant tout le reste du jour; car tous les discours que nous aurons tenus pendant une récréation , toutes les choses que nous y aurons entendues, tous les objets (jue nous y aurons vus, nous revenant ensuite et se reorésentani

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à noire esi^ril , nous nieitronl dans le péril d'une continuelle distraction. Et ceci se vérifie tous les jours par l'expérience ; il n'y a personne qui n'en ait assez pour s'en convaincre. N'est-il pas vrai lorsque nous avons été un peu trop libres dans la conversation, lorsque nous nous sommes un peu plus relâchés qu'à l'ordinaire dans une récréation , lorsque nous n avons apporté aucun soin pour nous tenir sur nos gardes, ni aucune attention pour la ;bien faire, n'est-il pas vrai que nous avons eu ensuite pendant ce jour plus de peine de nous rappeler en la présence de Dieu, que nous avons ressenti de plus fortes tentations, que nous avons été dans un plus grand dégoût des exercices de piété ; en un mol que nous avons eu ensuite plus de diiiiculté à nous rendre fidèles à notre devoir? Il n'y a personne qui ne l'éprouve.

Je dis plus : si nous examinons bien toutes nos fautes, et si nous voulons en découvrir la source, nous verrons que presque toutes viennent de la conversation. D'où vient que cette personne est tiède? c'est qu'elle converse avec des personnes tièdes; d'où vient qu'elle a toujours ses pensées dans le monde ? c'est qu'elle en parle toujours dans la conversation; d'où vient qu'elle a tant de peine à goûter les maximes pures de l'Évangile? c'est qu'elle les conteste sans cesse dans la conversation; d'où viennent la plupart de ces vaines complaisances, ces mensonges, ces médisances, ces paroles piquantes, ces contentions, en un mot tous ces dérèglements de notre vie? N'en cherchons point d'autre cause que celle que nous avons dite : Ex convcrsatione parum attenta ; c'est qu'on ne fait point assez d'attention sur les conversations. Jugez donc s'il n'est pas de la dernière importance d'y apporter tous nos fejins.

Le troisième motif, qui nous découvre l'importance de la conversation est que, quand elle est bien faite, c'est une des actions où il y a plus de pratique solide des vertus, la charité, le support du prochain, riuimilité, la mortification, la patience, le renoncement à la volonté et à l'esprit propre, l'abnégation de soi-même, et tant d'autres vertus que vous pourriez découvrir vous-même aisément, si peu que vous vouliez y faire réflexion . Pratique donc d'un grand nombre de vertus, mais bien solide et bien sûre, parce que personne ne s'en aperçoit, pcrsoinie ne les découvre, personne n'y fait attention. Un trésor n'est pas en sûreté, lorsque tout le monde le découvre; pour le posséder sûrement, il faut le posséder en cachette : c'est ainsi qu'il en arrive h l'égard des vertus, disent les saints. C'est un trésor : Simile est reijnum cœlorum thesauro abscondito in fiyro{M(tUli. xiii,M) ; mais ilifant que celuiqui le pos- .sèdc, le cache : qucm (jui invcitit liomo abscondit , et par cette voie, dit saint Gn'goire (hom. 13, in Kvnnij.) , il le possède en assurance : Inventas thcmiirus nbscondilnr, ni scrvclur. Or, c'est ce qui se trouve avanlngcuseniont dans une conversation thré-

tienne. Car quoiqu'on y soit au milieu du monde, et qu'on y pratique toutes les vertus, cela se fait d'une manière si simple, si commune, si familière, si facile, que personne n'y pense : ainsi , on y trouve le moyen d'y accorder deux choses qui partout ailleurs ne se trouvent presque jamais ensemble, et la pratique des vertus, et n'être point en péril de tomber dans la superbe. Dans la retraite, on trouve bien l'un de ces avantages ; car on n'est point tant exposé à la superbe ; personne ne vous y voit : mais aussi, comme remarque saint Basile, il y a beaucoup de vertus qu'on n'y pratique pas, et qui croupissent. Comment, par exemple, y pourrait-on pratiquer le support du prochain , la patience dans les injures, n'y ayant pcr sonne qui nous y persécute ? comment y pratiquer l'obéissance, y étant seul ? D'un autre côté, dans les grands emplois et les occupations plus considérables , on trouve de quoi pratiquer admirablement toutes les vertus ; mais on y est dangereusement exposé à la superbe, par l'éclat qui en rejaillit et qui frappe les yeux du monde ; au lieu que dans une sainte conversation, on trouve la pratique de toutes les vertus et très-peu exposée à la superbe : grand avantage de cette action, et que nous y trouverons certainement, si nous voulons y apporter toutes les dispositions requises. N'est-ce pas assez pour nous obliger de nous y rendre fidèles, et d'apporter tous nos soins pour la bien faire?

Or, que faut-il pour la bien faire ? c'est ce qui me reste à vous dire, et ce qui est le plus important. 1! me semble que , pour conserver chrétiennement et d'une manière qui soit digne de l'Evangile de Jésus- Christ, comme saint Paul demande de tous les Chrétiens {Philip. I, 27), digne Evangelio Cliristi conversatnitii , deux choses sont absolinnent nécessaires : 1° il faut ôter tout ce qu'il y a de vicieux dans la conversation, et qui la peut corrompre ; 2° il faut y apporter tout ce qu'il y a d'avantageux, qui peut la rendre bonne et la sanctifier. Il faut en écarter tout ce qu'il y a de mauvais, et qui peut la corrompre. Je trouve trois choses ordinairement qui la corrompent : les intentions avec lesquelles on converse, les discours que l'on tient dans la conversation ; la manière dont on parle en conversant.

1° Les intentions avec lesquelles on converse; j'en remarque trois qui se rencontrent souvent dans les conversations, qu'il faut absolument écarter; la vanité, la volupté, b curiosité. La vanité, pour faire paraître son esprit, sa science, ses talents; pour attirer les yeux du monde , pour s'établir dans le cœur de ceux qui nous écoutent , pour rechercher leur estime : vanité qu'il faut absolument bannir de toute conversation. Volupté ; je no parle point de ces voluptés criminelles , que les pécheurs recherchent dans les conversations du monde : la pensée même en doit être bannie de notre es|)rit; mais je p.irle d'une certaine joie, une salislaction sensible, une douce consolation (ju'on prend dans le repos de hi tliMir, i[w l'on goût»', et sur quoi (m ri-lléciùt avec

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