CONVERSATIONS ET RECREATIONS
parler toujours comme Jésus-Christ, pour le ré.cuser dans ses sentiments, pour le condamner dans ses maximes , pour le détester dans ses coutumes ; en un mot , en parler toujours pour en donne* hor" reur : c'est le moyen d'en éviter la contagion. H faut donc faire attention aux discours que l'on tient dans la conversation , pour empêcher qu'ils ne la corrompent.
3° Il faut prendre garde à la manière dont on y parle, et je trouve en ceci trois défauts auxquels on peut se laisser aller. Le premier est qu'on parle avec précipitation et chaleur ; ce qui fait ou que Ton parle mal à propos, ou que l'on parle trop. A peine donne-t-on le loisir aux autres de dirt une parole, on les interrompt à chaque moment, ou n'est point content, si soi-même on ne parle. Et cependant le serviteur de Dieu, dit un grand saint, doit et parler peu et parler à propos ; en sorte qu'il n'avance jamais une seule parole, qu'il ne l'ait auparavant diligemment examinée : Pauca verba et rationabilia loquatur... Antequam ea proférât, bis ad limam veniant, quam semel ad linguam. Or, pour cela, il faut éviter la précipitation, c'est le premier défaut. Le second est quand on parle avec contention. On dispute sur tout, on conteste sur tout, on contredit tout, et on se persuade même que c'est une marque d'un bel esprit; or, c'est ce qui mhie absolument le fruit des conversations, et ce qui n'est' bon, dit saint Paul {Il Tim. ii, 14), que pour faire beaucoup de tort à ceux qui nous écoutent : Ad ni" hil enim utile est, nisi ad subversionem audientium. Et s'il y avait ici quelqu'un de cette humeur, nous lui dirions avec le même Apôtre : Si quis vult inter vos contentiosus esse, tios talem consuetudinem non liabemus, nec Ecclesia Dei ; ce n'est point ainsi notre coutume, non plus que celle des serviteurs de Dieu : Servum Dei non oportel litigare. (Ibid., 24.) Il faut donc y éviter la contestation, niliil per contentioncm, c'est le second défaut. Enfin il faut éviter la raillerie, c'est le troisième défaut auquel on peut être sujet en sa manière de parler. On se rit et on se moque et des personnes et des choses dont on parle; on tourne tout en raillerie; on fait le plaisant, le bouffon; esprit railleur, nous vous en avons déjà parlé : Si quis fuliliter garriat, aut in sermone facetias consectetur, per unam hcbdomadam segregetur. (Basil., Animadvers. regul.) Esprit si pernicieux, que, bien loin de le souffrir dans la conversation, on ne le souffrirait pas même dans la maison. Voilà les défauts plus ordinaires de notre conversation, qu'il faut tâcher d'éviter ; et c'est la première chose nécessaire pour la sanctifier.
La seconde, après avoir écarté ces défauts q^ui peuvent corrompre nos conversations, c'.est d'apporter les dispositions et conditions nécessaires pour les sanctifier. Or, pour cela, nous devons faire attention à deux choses : aux vertus que l'on doit pratiquer dans la conversation, et aux actes particuliers que l'on y doit produire. Pour les vertus, il y en
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a trois principales, sans lesquelles une conversalion ne peut être chrétienne : la douceur, la prudence, la modestie. 1° La douceur; Notre-Seigneur luimême nous en a voulu montrer l'exemple : il est venu en ce monde converser avec les hommes : In terris visus est, et cum hominibus conversatus est {Baruck m, 38) ; mais il a conversé, en sorte qu'il n'y a jamais eu rien de rude dans ses conversations : Non liabet amaritudincm conversatio iliius; et sa douceur y a toujours paru si éclatante, queluiméme nous l'a proposée pour nous servir de modèle : Discite a me quia mitis snm. [Matth. xi, 29. ) Ainsi, la conversation doit être douce : 1° quant aux personnes qui conversent, point emportées, turbuicnies, passionnées; 2° quant aux choses que l'on dit, qui doivent être tellement tempérées, qu'elles occupent doucement l'esprit, sans demander une trop grande attention ; 3° quant à la manière dont on les dit, qu'elle soit affable, ouverte, cordiale, douce; car autrement il y a à craindre que Dieu ne se trouve pas dans notre conversation : Non enim in commolione Dominus. {III Reg. xix. M.)
2" 11 faut que notre conversation soit prudente; car il faut s'y comporter différemment, selon la différence des personnes avec lesquelles on se rencontre : Aliter cum potentibus mundi, et aliter cum tumilibus ayendum : aliter iterum cum mansuetis, et aliter cum iracundis quibus cedi oportet. 11 faut, dit taint Ambroise, traiter autrement avec les grands, et autrement avec les personnes de basse condition; autrement agit-on avec les débonnaires, et autrement avec les emportés; ainsi des autres. La prudence y est donc bien nécessaire pour le choix
sations, qui n'en soit devenu plus fervent, et au contraire, je n'en ai vu aucun qui ail été ordinairement avec les lâches, qui ne s'y soit enfin perdu ; jusque-là que des personnes qui donnaient de belles espérances, et qui faisaient merveilles dans les commencements, ont échoué, pour n'avoir pas voulu croire cet avis. C'est une chose si constante, que je ne vous demande qu'un mois pour en rendre vous-même témoignage par votre propre expérience. Il faut donc de la prudence pour le choix des personnes ; mais il en faut encore beaucoup pour la manière de converser avec elles. Si ce sont des supérieurs, il faut plus de respect : si ce sont des égaux, il faut plus de franchise : si ce sont des inférieurs, il faut plus de condescendance; si ce sont des personnes de même profession, il faut plus de liberté : si elles sont d'une autre, il faut plus de retenue.
Enfin non-seulement la conversation doit être douce et prudente, mais elle doit être modeste ; eu sorte que, comme dit saint Augustin {in Rey.) il n'y ait rien dans tous nos mouvements qui fasseîpeine, ou qui puisse donner le moindre scandale à ceux qui nous regardent ; mais au contraire, que tout soit tellement réglé, qu'il n'y ail rien qui ne se ressente de la sainteté de notre profession : ne point retrousser la soutane, en sorte que l'habit séculier paraisse : In omnibus motibus nostris nihil fiât quod cujusquam offcndat aspeclum, sedquod nostram deceat sanclitalem. Or, pour cela, il faut prendre garde de ne se point récréer comme les pécheurs, dont tous les divertissements sont dans le péché; ni comme les sécidiers qui se laissent emporter à des paroles In-
des personnes aussi bien que pour la manière de décentes, des gestes dissolus et à des postures ira-
traiter avec elles. Pour le choix des personnes ; car il y en a avec qui nous pouvons plus ordinairement noas récréer ; d'autres avec qui nous ne le devons que rarement, et d'autres avec qui je puis dire que nous ne le devons jamais ; et voici trois avis qui pourraient en ceci nous régler. Le premier, ne nous récréer jamais avec les personnes de sexe différent; et si nous sommes obligés de converser quelquefois avec elles, que ce soit rarement, et encore lorsque la nécessité ne us y oblige ; mais jamais pour nous y récréer. Le s'jcond, ne nous récréer rpie rarement avec des séculiers. Car, comme dans la récréation on se donne un peu plus de liberté, ils se scandaliseront aisément de ne nous plus voir dans cette grande retenue, et nous-mêmes serons en pé- 'ril de nous accoutumer à leurs façons de faire. Le troisième, prendre ordinairement des personnes de notre profession, et même entre les personnes de notre profession, choisir ceux qui sont les plus zélés et les plus fervents, afin que nous puissions aisément nous échaufl'er auprès d'eux. Et ceci est d'une telle conséquence, je vous supplie d'y faire attention, que je n'ai point vu encore personne, quoique je l'aie souvent observé, qui ait été ordinairement avec les personnes ferventes dans les convcr-
niodestes ; ni comme les écoliers qui ne font que se toucher, qui ne font que se frapper, qui se parlent sans respect, et qui sont ravis de trouver quelque petite malice pour offenser quelqu'un de leurs frères. Et comment donc faut-il se comporter ? Un saint l'ère nous l'apprend : Sicut templa Dei cofiversemur, ut Deum in nobis conslet habitare ; comme des temples de Dieu, c'est-à-dire comme des personnes qui portent Dieu en elles-mêmes, et dont tous les déportements se doivent ressentir de la sainteté de sa présence. Modestiavestra nota sit omnibus hominibus. dit l'Apôtre {Philip, iv, 5), et aussi bien dans la récréation que dans le reste de nos actions : Dominus enim prope est {Ibid.) ; ou, comme dit saint Pierre (/ P.etr. n, 12), afin que les personnes, même les plus libertines, voyant h retenue de nos conversations, soient touchées et portées à Dieu par notre modeslie: Conversationem inter ycntes habenles bonam, ut in eo quod detrcctant de vobis, ex bonis operibus vos considérantes , glorificcnt Deum. Voilà les vertus spéciales qui doivent se trouver dans la conversation.
Il nous reste à voir les actes principaux que nous y devons produire pour la sanctifier. Il y en a de trois sortes ; les uns, qu'il est bon de faire avant la
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récroation, les autres pendant la récréation, les autres après la récréation. Avant la récréation, il faut l'offrir à Dieu, afin que nous ncla prenions que pour sa gloire; et, pour cet effet, nous pouvons, en sortant du réfectoire, afin de ne point perdre de temps, diriger notre intention pour n'y aller qu'avec celles que Dieu désire. Or, il y en a trois, entre autres, que nous pouvons avoir. La première, pour obéir à l'ordre de Dieu, qui veut que nous nous délassions quelquefois, afin que, reprenant de nouvelles forces dans le repos, nous puissions ensuite le servir avec une nouvelle ferveur. La seconde, par charité envers le prochain ; charité qui nous donne de la joie de pouvoir contribuer au divertissement de nos frères, et qui, pour cet effet, nous fait éviter les rêveries, les partialités, les humeurs mélancoliques, et tout ce qui pourrait faire peine à nos frères. La troisième, pour honorer les saintes et innocentes conversations de Jésus ; car toutes nos actions, comme chrétiennes, doivent être relatives à Jésus, comme nous avons dit bien des fois.
Pendant la conversation , on peut, de temps en temps, mais doucement, mais sans effort ni violence, prendre de petits moments pour élever son cœur à Dieu. On peut encore, de temps en temps, renoncer aux satisfactions de la chair, lorsque nous voyons qu'elle y fait réOexion pour s'y complaire, et surtout s'unir aux trois divines personnes, conversant entre elles dans l'éternité ; ou à Jésus-Christ, conversant de toute éternité avec son Père, et dans le temps avec sa sainte Mère, saint Joseph, ses apôtres et disciples ; ou aux saints, conversant entre eux avec Jésus-Christ dans le ciel. 0 les saintes conversations 1 On n'y voit que Dieu, on n'y cherche que Dieu, on n'y parle que de Dieu, on ne s'y divertit qu'en Dieu. Entrer dans le désir d'avoir part à de si saintes conversations, tâcher d'en attirer l'esprit, remercier Notre-Seigneur d'être venu converser avec nous, pour nous mériter la grâce de bien faire cette action et ainsi, par différents actes dont nous pourrons nous entretenir, nous sanctifierons extrêmement toutes nos conversations.
Enfin, après la conversation, nous pourrons faire trois choses, qu'il est bon de commencer d'abord que l'on sonne la récréation, et les continuer en retournant à notre chambre , car il faut être fidèle pour se séparer au premier coup de cloche, et ne perdre point de temps. 1° Demander pardon à Dieu de toutes les fautes que nous y avons faites : tant de dissipation, tant de légèreté, tant de paroles inconsidérées, tant de vaines réflexions. 2° De prier que toutes les images que nous y avons prises des personnes, des entretiens, des autres choses qui ont passé par notre esprit et qui pourraient nous dissiper pendant le reste du jour, s'effacent de notre imagination, et qu'il ne nous en reste aucune idée. 3° Lui demander instamment que toute la force que la nature a paru reprendre dans la récréation ne soit point pour fortifier en nous la vie, mais que
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Notre-Seigneur en fasse usage pour sa gloire. Voilà la manière de converser chrétiennement ; voilà le moyen, et de nous sanctifier nous-mêmes et de sanctifier les autres par le bon exemple que nous leur donnerons : In omni conversatione vestra sancti sitis. (I Petr. i, 15.) Exemplum eslo fidelium in conversatione. (ITim. iv, 12.) Talcs enim convenit esse Dei cultures et servos, mansuelos, (jraves, prudentes, pios, irreprehensibiles, itnmaculatos:ut qui viderit eos stupcat, et admirelur, et dicat : lli liomines snnt Dei, quorum talis est conversatio. (AiG., De vita Christiana.)