ENTRETIEN XVII
Importance de la lecture spirituelle.
Je vous entretiendrai aujourd'hui de la lecture spirituelle, qui est une des manières dont la parole de Dieu nous est tous les jours proposée, puisque tous les jours on nous conseille d'y consacrer une demi-heure, et que c'est un des points principaux <|ui nous sont marqués dans notre règlement et dans l'ordre de notre journée. C'est une action qui est d'une telle importance, que saiirt Paul la met comme un des principaux chefs, dans le règlement qu'il donne à son disciple Timothée ; car, entre les avis les plus considérables qu'il lui propose pour sa perfection, il lui recommande très-particulièrement cet exercice : Attende lectioni. (/ Tim. iv, 13.) Aussi voyons-nous que les saints Pères, suivant les vestiges de ce grand Apôtre, l'ont estimée si utile à tous ceux qui voulaient servii Dieu en réalité, qu'ils leur ont proposé l'assiduité à cette lecture, comme un des plus grands moyens qu'ils pussent prendre pour leur avancement : Usus legendi sit tibi frequens, sit quotidiana lectio pro exercitio... Tenenti codicem somnus obrepat et cadentem faciem pagina sancta suscipiat. Jusque-là qu'ils n'ont point estimé que, sans cela, on pût tendre comme il faut à la perfection : Sine lectionis studio neminem ad Deum intcntum videas; tant ils ont jugé cet exercice nécessaire.
C'est pourquoi on a toujours ici observé d'en faire un des principaux chefs du règlement et une des principales occupations de la journée ; et j'ai cru aussi en devoir faire un entretien séparé, pour vous en faire connaître à fond l'importance, et afin que vous ne tombiez point dans ces malheurs où les Juifs se trouvèrent autrefois enveloppés en se dégoîitant de la manne et la méprisant, pour n'en connaître pas assez le prix et la valeur. La lecture spirituelle, disent communément les saints Pères, est la vraie manne de notre cœur; cependant, par un malheur étrange, les Chrétiens s'en dégoûtent, et il n'y a rien qu'on traite ordinairement dans le monde avec tant de mépris, parce que or.dinairenient il n'y a rien dans le monde dont on connaisse moins les avantages. Pour la lecture d'un roman ou de
quelque liisioirc où il y a de belles aveuiuies, le divertissenient en esl agréable, et on s'y plaît : pour la lecture des livres de science, on y prend goût, car on les croit utiles ; pour la lecture des ouvrages des grands auteursjet des ouvrages des grands hommes, on s'y applique volontiers ; car cela fait paraître qu'on a du génie; cela est honorable ; mais pour les livres spirituels, on croit souvent qu'il y a du temps à y perdre, qu'on ne sera pas plus savant pour les bien lire, qu'il vaudrait mieux s'appliquer à d'autres lectures qui seraient plus utiles ; ainsi on les néglige, on les méprise, et on les laisse.
J'ai dessein de vous détromper aujourd'hui sur ce point ; et pour vous obliger à vous rendre fidèles à votre lecture spirituelle, et à ne manquer aucun jour à la faire, et à la bien faire, je me suis proposé de vous en dire deux choses. La première, que toutes les raisons qui peuvent nous porter à faire quelque lecture , se rencontrent avantageusement dans la lecture spirituelle ; considération qui, étant bien méditée, servira pour vous faire connaître l'importance de cet exercice dont nous parlons. La seconde, les règles que l'on doit prendre pour se bien acquitter de cet exercice.
Pour la première, qui consiste à vous faire connaître que toutes les raisons qui nous peuvent porter à lire quelque livre, nous engagent par-dessus tout à la lecture des livres spirituels : je suppose l" qu'il n'y a que la vue du bien qui sott capable d'attirer notre cœur, et de porter notre volonté à embrasser ce qu'on lui propose ; car il n'y a que le bien qui soit son objet ; ainsi, quand elle s'applique à quelque chose, et qu'elle commande aux autres facultés de s'y porter, il faut de nécessité que appréhendât in eo rationem boni. C'est un des premiers principes de la morale ; je ne m'arrête pas à le (prouver , il n'y a personne qui ne le sache, et c'est la première chose que je suppose. Je suppose 2° qu'il n'y a que trois sortes de biens, l'honorable, l'utile, le délectable. C'est une grande division qu'on en a faite dans la morale et païenne et chrétienne : Ilonestum, utile, jucundum. Tout ce qu'on recherche, on le recherche, ou à cause du plaisir qu'on y ressent, ou à cause de l'utilité qu'on en relire, ou à cause de l'honneur qu'on y trouve. Voilà les trois principes des mouvements de la créature raisonnable; voilà les trois grands ressorts de toute sa conduite et de son cœur; voilà ce qui l'excite à toutes ses œuvres. Or, c'est ce qui se trouve tout eilsemble dans la lecture des livres spirituels : rien de plus honorable, rien de plus utile, rien de plus agréable. Trois motifs qui nous doivent engager à nous y rendre fidèles, et c'est ce que nous allons découvrir en peu de mots.
1" Uien de plus honorable que .a ecturc spirilueUe; car, en vérité, quelle gloire peut-on prétendre de toutes 1(!S autres lectures en comparaison de la lecture spirituelle ? Quand vous aurez lu toute l'hislOire, quand vous saurez tout un Arisioie. auaiid
vous aurez lu les ouvrages de tous ces grands honunes de l'antiquité profane , quel nonneur en pourrez -vous attendre? un peu d'estime? un peu de réputation devant les hommes, et puis c'est tout; un peu de louange, c'est-à-dire une ombre qui passe un instant, une rêverie d'un homme qui sommeille , un peu de fumée qui , en s'élevant, se dissipe, et après tout, qu'en reste-t-il? Mais pour la lecture des livres spirituels, quoi qu'en dise le monde, celui qui s'y applique comme il faut, erit ei gloria coram Deo, et coram simul disctimbentibus ; il en a gloire et devant Dieu et devant les saints : car il apprend lui-même à être saint, et c'est en cela que consiste l'unique et la véritable gloire, à être grand devant Dieu : Erit macjnus coram Domino, et non pas à être estimé devant les hommes. Savez-vous bien que la lecture spirituelle nous procure cet honneur, que par elle Dieu nous parle, par elle nous conversons avec les plus grands saints, par elle nous nous entretenons avec tout le paradis? Quel honneur à un homme mortel et à une misérable créature 1 Mon Dieu, que ne fait-on point tous les jours dans le monde pour avoir part aux bonnes grâces des grands, pour corverser avec les princes, peur s'entretenir avec leurs favoris, pour avoir l'honneur d'être entretenu par le roi même ! Ah ! il n'y a rien que l'on n'expose, il n'y a rien que l'on ne quitte : on laisse sa famille, on abandonne ses affaires, on quitte ses repas ordinaires, on se prive du sommeil, on expose sa santé et sa vie. Or, voici bien un autre avantage que nous donne la lecture spirituelle,
1° Dieu même nous y parle. Car qu'est-ce que renferment les livres spirituels? la parole de Dieu même; ce sont ses vérités, c'est sa doctrine, ce sont ses maximes que l'on y trouve. Or, que nous les entendions quand Dieu les prononce , ou que nous les lisions quand on les a écrites, c'est toujours le même Dieu qui nous y parle ; et si nous lisons avec foi, comme faisait autrefois saint Basile, nous croirons entendre Jésus-Christ même : Evangelistas legi~ mus, ut Chrislnm ipsum ititucri audireque videamur. Qu'une personne qui nous est présente, vous parle de vive voix , ou par écrit , que vous importe? c'est toujours la même personne , quoiqu elle se fasse entendre différemment: ainsi, dans les Livres saints que nous lisons , Dieu nous y parle, et nous y parle aussi véritablement que nous lui parlons dans l'oraison: Quandc oras, dit saint Augustin, cum I)co loqueris : qnando Icgis, Dcns tibi loqititur; et saint Bernard : Cum oramus , cum Dec toquimur : cum legimus, Dcus nobiscum loqnitur. Et c'est le grand fondement sur lequel saint Ambroisc et saint Bernard appuient l'avis qu'ils donnent aux âmes fidèles pour converser et s'entrclonir toujours avec Dieu : Que la prière , disont-ils , et la lecture spirituelle fassent votre occupation ordinaire , ou priez, ou lisez : Si vis cum Deo semper esse, semper ora et scmper /cg<?. En priant, vous parlez à Dieu: en
m) MANUELDU SEMINAIUblh. —
lisant , Dieu vous parle; ainsi , vous vous entretenez toujours avec lui : Cwr non illa tempora , quibus ab fcclesia vacas, lectioui impeudas? Cur non Clvistum révisas, Christum alloquaris , Chrislum andias? Illum alloqu'nnurcum oramus ; illum audimus, cum divina Icgimus oracula. Quel avantage et quelle prérogative 1
2^ Par cette même lecture on s'entretient avec les plus grands saints. Car en lisant leurs livres, H se rendant attentifs à ce qu'ils disent, on les écoute, on entend leurs maximes , on apprend leur doctrine. Ainsi, ils nous instruisent, et ils nous parlent; et, pour ainsi dire, nous les faisons revivre, pour avoir l'honneur de nous entretenir encore avec eux après leur mort. N'envions donc plus inutilement le bonheur des temps passés et les avantages de ces siècles des Chrysostome, des Basile, des Ambroise, des Augustin et des Jérôme. Voici un heureux charme et un divin enchantement, par lequel nous pouvons les faire venir au milieu de nous, pour nous entretenir encore avec eux comme s'ils étaient en vie : In illo clioro sanctissimo atque facundissimo Patrum, tibi cum eliqcre poteris cum <,uo suavissime colloquaris. Jamais, pendant leur vie, vous ne les auriez si bien entretenus , jamais avec «ne si grande facilité, jamais à votre gré et à vos heures , comme vous le pouvez faire à présent comrrodément par la lecture de leurs ouvrages.
5° Enfin par ce moyen, nous conversons encore en quelque manière avec tout le paradis. Car nous n'y entendons parler que delà gloire que les saints y possèdent , de la félicité dont ils jouissent , de ce qu'ils ont fait pour l'acquérir; et, comme si nous étions déjà citoyens de l'autre monde et habitants du ciel, nous ne nous entretenons plus que de ce qui appartient au paradis : en sorte que nous pouvons dire :Nostra conversatio incœlisest. {Philipp. m, 20). Jam non estis hospites et advence , scd estis cives sanclorum etdomesticiDei. (Ephes. ii, 19.) N'est-ce pas là un grand honneur ? que l'on converse avec les grands, qu'on s'entretienne avec les princes, que le roi dise quelques petits mots , on s'en tient si honoré dans le monde , qu'on est tout consolé pour plusieurs jours. Quel sujet donc de nous tenir honorés , de pouvoir nous entretenir tous les jours par la lecture spirituelle avec tant de saints , avec tout le paradis, avec Dieu même I
Enfin , pour comprendre plus sensiblement jusqu'où va cet honneur, considérez les sentiments que l'on eut autrefois, et que vous auriez eus comme les autres, au sujet de ce pauvre homme disgracié^ dégradé , que le roi voulut aller chercher lui-même dans un petit coin de son royaume, où il était réduit dans un village à la dernière mendicité. Qui est-ce qui n'aurait pas envié son bonheur ? Le roi luimême, pour le rendre digne d'être parmi les princes et les plus grands seigneurs de sa cour , voulut s'appliquer à son éducation ; il prenait un soin particulier de lui parler , de l'entretenir et de l'instruire, et il lui faisait voir tout ce qu'il devait
Wll. LECTURE SPIRITUELLE. lîM)
faire, et tout ce qu'il devait éviter pour être un jour en état de le servir dans les premiers ministères, et dans les principaux offices de sa couronne. Il allait même jusqu'à ce point de bonté que, dans le soin qu'il prenait de son éducation , pour ne le point trop gêner en lui parlant toujours, il lui envoyait de temps en temps des princes de sa cour pour le civiliser, pour régler ses mœurs, pour adoucir ce qu'il y aurait de rustique dans son humeur , pour polir ce qu'il y aurait de sauvage dans sa conduite; en un mot, pour le mettre en état, par la conversion fréquente qu'il aurait avec eux, de paraître dans sa cour avec tout l'applaudissement, et avec toute la bonne grâce qui pourrait être désirée. Enfin, en attendant qu'il pût l'avoir auprès de lui, il chargeait ses principaux officiers et ses sujets les plus alfidés de contribuer de tout ce qu'ils pourraient à son avancement, d'employer leurs travaux et leurs soins pour son service, et de ne rien négliger de ce qui pourrait le rendre capable de soutenir avec honneur la gloire qui lui était préparée. En vérité, qui est-ce qui pourrait aimer le monde avec sa gloire, et ne pas envier la félicité de ee pauvre homme ? or, cela n'est qu'une chimère , ce n'est qu'une rêverie , ce n'est qu'un songe. Venons à la vérité.
Dieu vous fournit trois sortes de livres pour votre lecture spirituelle : les livres de l'Ecriture sainte, les livres des saints Pères, les livres des personnes spirituelles, et de ses serviteurs les plus éclairés. Dans les premiers, lui-même vous y parle ; dans les seconds , les princes et seigneurs de sa cour vous entretiennent; dans les troisièmes, ses serviteurs les plus fidèles vous y servent. Et pourquoi tout cela? Suscitât de pulvere egemim, et de slercore élevât pauperem. (IReg. ii, 8.) Tout le dessein de Dieu n'est que de vous relever de votre bassesse, de vous attirer à sa cour, de vous mettre parmi les saints, et de vous rendre participant de sa gloire : Vt sedeat cum principibus , et sotium gloriœ teneat. (If^id.) Et voilà l'honneur que l'on retire de la lecture spirituelle, que YEcclésiastique a renfermé en trois mots, en parlant de son Sage : // s'appliquera, dit-il, à la vie des grands hommes, a la lecture des prophéties, et à la loi du Seigneur : ISarrationem virorum 7iominatorum exquiret, et in prcphetis va' cabit, et in lege Testamenti Domini yloriabitur. (Eccli. XXXIX, 2.) Et que lui en arrivera-t-il? In medio magnatorum ministrabit (Ibid., A); le voilà parmi les grands, c'est-à-dire parmi les saints : In conspectu prœsidis apparebit (Ibid.); le voilà devant le trône de son prince. ISon recedet memoria ejus, nomen ejus requiretur a generatione in generationem; laus ejus enuntiabit Ecclesia. {Eccli. xni , 14.) C'est le fruit de la lecture des Livres saints; sacros faciunt etdeificant, dit saint Clément d'Alexandrie. Rien donc de plus honorable que la lecture spirituelle, et c'est le premier motif qui nous oblige de la bien faire.
Le second motif, c'est que nous ne trouverons
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vous voulez faire attention aux trois effets particuliers qu'une âme reçoit de celte lecture, quand elle est bien faite, vous verrez qu'un peu de fidélité à vous bien acquitter de cet exercice serait capable d'opérer en vous le même changement qu'elle a opéré dans tous ces saints ; car les lumières abondantes qu'on y reçoit, les affections ferventes qu'on y ressent, la force toute particulière que l'on v trouve, mettent assurément une âme en état de vaincre aisément tout ce qui pourrait l'empêcher de se donner à Dieu.
Premièrement les lumières que l'on y reçoit :
jamais de lecture plus utile. Quelle utilité avonsnous retirée de toutes les autres lectures ? Un peu de satisfaction prise, un peu de curiosité contentée, un peu de science acquise ; voilà tout. Mais, au fond, quetn fruclum habuistis ? en êtes-vous meilleur ? en êtes-vous plus saint ? en aimez-vous Dieu davantage ? Hélas ! vous le savez, peut-être bien du temps perdu, et un nouveau sujet de vanité que cela vous donne. Mais pour la lecture des Livres saints, quand je les lis quelquefois, et que je tombe sur quelques traités qui regardent les mœurs et la manière de bien vivre, dit saint Grégoire de Nazianze, en parlant des ouvrages de saint Basile, ils opèrent en moi des elles sont grandes et toutes saintes, car on y ap
effets merveilleux : Cum orationes cas quas de moribus ac de bene vivendi ratione scripsit, in manus acâpio, animo et corpore purgor, templumque Dei capax efficior, atque instrumenlum niusicum a Spiritu pulsatum divinam gloriam et potentiam canens ; per eas corriger et concinnor, atque divina quadam irtimulatione alius ex ulio efficior. A'oilà, par la propre expérience de saint Grégoire de Nazianze, le fruit de la lecture spirituelle. Quand elle est bien faite, un changement total, une divine transformation, un état où le pécheur n'est plus ce qu'il était auparavant : Sacros fadt et deificat. Quel avantage I Si vous eu doutez, et que le témoignage de saint Grégoire de Nazianze ne vous sullise pas, souvenezvous de la conversion de saint Augustin. Qu'est-ce qui le change tout à fait ? qu'est-ce qui, d'un grand pécheur, en fait un grand saint ? 11 y avait longtemps que Dieu l'avait touché ; il ne pouvait supporter sa misère, et cependant il ne pouvait se résoudre de la quitter : il le veut, et il ne le veut pas ; il hésite, il délibère, il attend. Mais d'abord qu'il eut entendu celle voi^^ : Toile, lege ; toile, lege, et qu'il eut pris le Livre sacré qu'il avait auprès de lui pour commencer sa lecture, à peine en a-t-il lu les premiers mots, que le voilii tout autre, le voilà tout résolu, le voilà tout converti. Qui est-ce qui a fait ce coup. Ce seul avis, que l'on vous dit souvent, bien pratiqué, mais auquel vous ne faites pas assez d'attention, toile, lege ; rendez-vous fidèles à la lecture spirituelle. Qu'est-ce qui convertit ces deux courtisans de la cour de l'empereur dont parle saint Augustin? (Confess., lib. vin, c. G.) L'empereur était à Trêves ; deux des gens de sa cour étant entrés dans la maison où demeuraient quelques serviteurs de Dieu, trouvèrent la Vie de saint Antoine, In lu-
prend, dit saint Bernard, ce que l'on doit faire, ce que l'on doit éviter, où on doit tendre ; Docet quid facias, discernit quid caveas, ostendit quo tendus ; trois choses que la lecture spirituelle nous apprend, dont elle nous rappelle la mémoire, qu'elle noue tient toujours présentes de peur qu'elles ne s'échappent;
Secondement les affections qu'on y ressent ; car c'est le propre de la parole de Dieu , soit qu'on l'écoute ou qu'on la lise ; Jgnitum eioquium tuum veltementer {Psal. cxvui, MO) ; c'est un feu dont on ne peut s'approcher, qu'on n'en ressente les ardeurs. Qu'on lise les autres livres , on peut recevoir quelque lumière, mais c'est tout ; et à quoi servira d'avoir l'esprit éclairé, si le cœur est à sec? Opta magis sentire compunctionem, quam scire ejns defmitionetn. Quid prodest tibi alta de Trinitate disputare , si careas humilitate, unde dispHceas Trinitati ? C'est pourtant ce qui arrivé dans la lecture des autres livres; ils éclairent l'esprit, mais ils rie touchent point. Pour la lecture des livres spirituels, elle éclaire, et en même temps elle échauffe par mille saintes affections, qui sortent comme autant d'étincelles de l'amour qu'elle a excité dans notre cœur. Et c'est, dit saint Augustin , le second effet de la lecture spirituelle : Geminum confert donum lectio sanctarum Scripturarum , sive quia intellectum mentis erudit, sive quia a mundi vanitatibus abstractum hominem ad amorem Dei perducit.
Le troisième est une vigueur et une force tout extraordinaire pour se donner à Dieu ; et c'est là , dit saint Bernard, le grand fruit de la lecture spirituelle . Lcctionis fructu reformandus in vigorcm unimus saginatur. Sans cesse, dit saint Augustin, notre âme s'affaiblit, s'enrouille, et elle est d une telle
rent, et furent si puissamment touchés, qu'au nature qu'elle devient lente et paresseuse, à moins
même instant ils se résolurent de quitter et la coi*r et le monde, et passèrent le reste de leur vie dans la retraite. Qu'est-ce qui convertit ce célèbre magicien honoré dans le Martyrologe, sous le nom de saint Anaslase ? qu'est-ce qui convertit saint Jean- Colomhin, fondateur de la religion des clercs apostoliques ; saint Ignace de Loyola, fondateur de la compagnie de Jésus, et tant d'autres saints qu'il serait trop long ici de rapporter ? un peu de lecture SDiritucUc. Et ne vous en étonnez pas ; car si
qu'elle ne soit souvent excitée et fortifiée par cet exercice : Taie est ingenium naturœ nostrœ , ut torpescat, si usus destiterit lcctionis; quia sicut fcrrum, nisi usutn fucrit, œruginem coiUraliit: ila et anima, nisi fréquenter divinis exerceatur leclionibui. Elle fait, dit saint Chrysostomc, à l'égard de notre ame ce que la nourriture fait à notre corps : elle la nourrit et elle l'engraisse, mais en même temps elle augmente sensiblement ses forces : Quod ad augen dus corporis vires scnsibiles cibus facit, id aniinœ
if?3 MANUEL DU SEMINARISTE. — \V
li'ctio Bibliorum prœstat... Spiritaie alitnenlum forf(*m reddit animam, Icvem, étalant, et in ca'lnm tratisfcrt. N'est-ce pas là un grand avantage de cotte loclurc? et c'est le second motif qui nous doit cnfjager à la bien faire : les grandes utilités qu'on en retire. El ne me dites pas ici que ces utilités seraient à la vérité capables de vous rendre fidèles à la lecture spirituelle, si on ne pouvait pas y suppléer aussi aisément, et aussi avantageusement par d'autres voies ; mais que , quand vous vous dispenseriez de cet exercice, vous pourriez facilement y suppléer par les prédications ou par les conférences qui sont ici fréquentes, et où la même parole de Dieu et ces mêmes divines vérités pourraient produire en vous les mêmes effets, et vous rendre participants des mêmes avantages que vous recevriez en les lisant dans les livres. Car quoique cette divine parole et ces vérités prêcbécs soient extrêmement puissantes étaient un très-grand pouvoir pour loucher les cœurs, et pour emporter les volontés i^s plus endurcies et les âmes les plus rebelles, malleus contcreus petras... penetrabilior onvii gladio (incipiti, perlingens usqnc ad divisionem animœ et fpirilus , compagum quoque et medullarum : il faut avouer qu'il y a quelque chose de considérable dans la lecture, que vous ne trouverez ni dans les préd.cations, ni dans les conférences, je vous prie d'y prendre garde.
Car, 1° comme la prédication passe, il arrive aussi que souvent on l'oublie ; le souvenir souvent en échappe, et aisément aussi tout le fruit s'en dissipe. .Mais les livres spirituels sont, disent les saints, le pitind remède contre l'oubli, ot/iï'iouis medicamenta; ^omme ils demeurent, on les peut lire et relire selon les besoins on on se trouve, et repasser autant de fois que l'on désire sur ce qu'on remarque être plus nécessaire. 2" Quand la parole de Dieu est annoncée souvent, l'âme qui l'écoute est fort touchée, mais souvent aussi elle perd avec une grande facilir.ô l'impression de ces bons mouvements qu'elle a reçus; car, comme elle est attentive à la suite de ce que dit celui qui parle , elle n'a pas le loisir de bien ruminer sur ce qui l'a touchée , ni de le bien imprimer dans le fond de son cœur. Mais dans la lecture d'un bon livre, elle s'arrête quand elle veut, où elle veut, tant qu'elle veut, et comme elle juge qu'il lui est nécessaire ; ainsi d'abord qu'elle est touchée, elle peut s'arrêter, fermer son livre, ruminer ce qu'elle a lu, se l'incorporer, le changer, comme un aliment sain, en sa propre substance. 3° Comme celui qui ne fait que se présenter au feu, et y passe légèrement n'est pas en étal d'en recevoir grande chaleur, et que, pour bien s'échauffer, il faut qu'il s'y arrête, en sorte que sa chaleur augmente à proportion qu'il y demeure ; ainsi la parole de Dieu qui est comparée au feu par le prophète , entendue de la bouche des personnes qui l'annonwnt. passe légèrement, et n'échauffe aussi que superficiellement; mais quand elle est écrite dans les
OEUVRES CONNUES DE M. TrONSO.V. 1