‹ Œuvres complètes de M. Tronson, supérieur du Séminaire de Saint-SulpiceChapitre 53 sur 303 · ENTRETIEN XVIII · texte numérisé non relu

ENTRETIEN XVIII

Nécessité de la lecture spirituelle.

Ce n'est pas assez de lire les ouvrages des saints pour être saint : Qnid prodest lectione continua tem pus occupare, sanctornm (jesta et scripta legendo transcurrere, nisi ea etiam viasticando et ruminando succum eliciamus, et trunscjlutiendo usque ad cordis intima transmittamiis, ut ex liis diligcnler consideremus statum nostrum, et stiideamus eorum opéra agere, quorum facta cupimus leclitare ? A quoi nous servira, dit admirablement saint Bernard, de nous occuper de bonnes lectures, de passer le temps à parcourir la vie des saints, de nous entretenir de leurs belles actions, de feuilleter leurs ouvrages, si nous ne tâchons d'en tirer le suc nourrissant qui s'y rencontre, si nous n'en fortifions notre cœur, si nous ne nous en servons pour la réforme de nos mœurs ; en un mot, à quoi bon tant de lectures, si nous n'en profitons pas? Or, pour en profiter, il ne suffit pas Seulement de lire, mais il faut bien lire ce que r.ous lisons, et c'est ce que nous avons à dire particu'ièlement aujourd'hui. Dans le dernier entretien, nous vous aVons parlé de l'importance de bien faire la lecture spirituelle, il nous reste à voir à présent ce qui est nécessaire pour la bien fa'ire, et comment nous devons nous y comporter pour en retirer ces grands fruits, que les saints disent que l'on peut retirer de ce saint exercice.

Pour bien faire la lecture spirituelle, il y a particulièrement quatre choses auxquelles nous devons faire attention, et qui, dans les sentiments des saints Pères de l'Eglise, sont tout à fait nécessaires pour bien profiter de cet exercice : Quid legis? ad quid legis? quando legis? quomodo legis? C'est l'avis qut donne le bienheureux Gerhard, dans u'h traité admirable qu'il a fait De l'avancement spirituel, et qui est rapporté dans la Bibliothèque des Pères : c'est de ce traité que nous tirerons la plupart des pratiques que nous avons à vous donner sur ce sujet. Il dit donc que celui qui désire de s'avancer dans la perfection • doit particulièrement s'applicjuer à la lecture spirituelle : Affectn et dcsiderio ascendendi inflammatus Icctionem tibi arripe ad tuum profectum, ita vidclicet ut te semper ad ascendendum admoneat, ad proficiendum liortetur ; c'est son premier avis. Maisajoute-t-il, sane ut lectio pro spiritali asccnsu sit tibi fructuosa, multa sunt tibi attendcnda, qtiid legis? ad qnid leyis^ quando legis? quomodo legis?

\" Quid legis? Il faut prendre garde aux choses que vous lisez ; car tout ce que vous lisez, quoi(iue bon, ne vous est pas toujours utile ; et quoique v(ms ayez dessein de vous avancer, vous n'y profilerez l>as toujours également. Il y a des goûts et des dispositions différentes ; il y aussi des livres qui sont bons à (juelques esprits, et dans de certains temps, ([ui ne sont pas avantageux ni expédient» en quelques autroii. Il laul donc boiUK'Oup de prudence rf

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un çraml ilon de disoornoinent, afin de ne prendre qu« les livrei. et les leeturcs qui sont les plus utiles. Or, pour pouvoir prendre sur cela quelques justes mesures, il me semble qu'il y a deux choses que nous devons particulièrement considérer : la première quels sont les livres, quoique bons, dont nous devons nous abstenir dans la lecture spirituelle; la seconde, quels sont ceux principalement qui nous y doivent servir.

Pour le5 livres dont nous ne devons point nous nous servir, quoique même ils traitent de bonnes njatières, U y en a particulièrement de trois sortes : ceux qui traitent principalement de choses curieuses, ceux qui traitent de matières obscures et difficiles, ceux qui traitent de matières sujettes à la dispute, et à la contestation, ho?! difficilia, noncuriosa, non disputabit'M. V Les lectures curieuses, quœ actiimt CHiiositatcm, comme sont particulièrement les histoires, à moins qu'elles ne soient tirées de l'Ecriture sainte ou de la Vie des saints. Hors de cela il les faut éviter, parce que, dit saint Bernard, quoique la lecture en soit agréable, il faut pourtant avouer qu'elle n'est pas ordinairement beaucoup édifiante : Aliœ historien délectant quidem dtim leyuntur, sed non œdificant, qtiin potius mentem inficiunt. D'ailleurs, elles ne nous servent ensuite que pour nous distraire dans l'oraison : Et in tempore orationis vel spiritalis meditationis, inutilia quœquc vel noxia faciimt scaturire de memoria; lectionis quippe modum similis meditatio sequi solet. Il faut donc retrancher la lecture de ces matières curieuses, «/«m vana Icctio vanas générât cogitationes, et exstinguit mentis devotionem. 2° U ne faut même pas faire sa principale lecture dans de certains livres qui traitent de matières obscures, difficiles, embarrassées, non difficilia. Car la lecture spirituelle, dit saint Bernard, doit servir pour nourrir notre àme et la fortifier; or, difficiliinn lectio [atigat, non reficit tenuiorem animum, frangit intentionem, hebetat sensus vel imjeninm. 5° Il faut éviter encore ceux qui traitent de certaines matières, quoique bonnes, qui sont sujettes à la dispute et à la contestation; car cela empêcherait tout le fruit de la lecture spirituelle, et cela doit être réservé pour le temps de l'étude, où l'on travaille pour éclaircir l'esprit , et pour développer les difficultés qui s'y rencontrent. Et voilà particulièrement les trois sortes de bons livres qui ne sont nullement propres pour la lecture spirituelle, et dont par conséquent il est nécessaire de s'abstenir.

Pour les hvres qui nous y peuvent servir, afin d'en faire un juste choix, comme ils sont en grand nombre, et qu'on est quelquefois en peine de se déterminer à ceux que Ion doit lire, on pourrait observer trois règles pour ne point s'y méprendre. La première, de n'en choisir jamais que de ceux qui nous édifient en même temps qu'ils nous instruisent, qui nous apprennent à devenir meilleurs, et non pas seulement à devenir plus savants, et qui nous portent â Jésus-Christ non pas seulement pour le con-

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naître, mais pour l'aimer et le servir avec une plus grande fidélité : Qui instruunl ae morwus, aiigent devotionem, affectum inflammant ad Cliristnm, et ad cœlestia; en un mot qui nous échauffent le cœur pour mettre tout de bon la main à l'œuvre, et ne nous éclairent pas seulement l'esprit pour avoir de belles pensées et de dévotes concepr.ions. La seconde, entre ceux-là même, choisir ceux que, selon notre état et nos dispositions présentes, nous croirons non pas les plus beaux et les plus spirituels, et capables de nous contenter davantage, mais ceux que nous estimerons nous servir davantage pour détruire en nous plus efficacement le péché, pour y établir plus fortement la vertu, pour nous conduire plus sûrement à la plus haute perfection : Illos prœcipne debes légère qui instruunt te de natura et extirpatione vitiorum, de cxercitiis virtntum, de spirituali profectu, comme un Grenade, un. Gerson, un Rodriguez, et les au'.res livres qui-particularisent les vertus et les vices, et qui ne se contentent pas des spéculations, mais qui traitent à fond de leurs pratiques, qui nous portent fortement à bien prier Dieu, à bien mortifier nos passions, à être bien modestes, bien patients, et bien humbles. Cum lectio sit velut materia et semcn bonœ cogitationis, talis frequentetur, de qiia non sit inutile in oralione cogilare, quœ illuminet ad Dei nolitiam, ucccndat ad ejus amorem, mores bonos instruat, animas, animet'-ad tolerandum adversa, mundi contemptum ingérât, desideria cœlestis patriœ inférât, doceat discernere inter virtutes et vitia, vincere tenlationes et alia ulilia ad salutem. Enfin entre ces livres mêmes que nous croyons nous pouvoir être ainsi les plus utiles, pour nous déterminer avec toute sûreté possible, lâchons de ne le faire jamais que par l'avis de notre directeur ; c'est le moyen de ne nous point méprendre; car recevant ainsi ce livre de la main de celui qui tient la place de Notre-Seigneur, nous y trouverons toujours assurément ce qui nous sera nécessaire dans nos besoins. Voilà pour les livres que nous devons lire qui est la première chose, à quoi nous devons prendre garde pour bien faire notre lecture spirituelle : Quid legis ? Illas libentins scripturas quœ prœcipue erga Cliristum tutim magis in/lammaverunt intellectum,

2° Ad quid legis? Quelle est l'intention qu'on doit avoir dans la lecture spirituelle? Lisez-vous pour en devenir plus savant et remplir votre curiosité, pour être plus estimé et contenter votre vanité ? ou bien plutôt lisez-vous pour eu devenir meilleurs , et satisfaire à ce que demande la piété ? Ce sont les trois intentions les plus ordinaires et les plus générales que la plupart ont en lisant. On est ravi de savoir un peu de tout ; ainsi , on s'applique aux livres spi rituels, comme on ferait à d'autres ; l'esprit se con tente dans la découverte qu'il y fait de nouvelles lu mières, et il est bien aise d'y apprendre ce qu'il faut faire pour être dévot et spirituel, quoiqu'il n'ait pas envie de le faire ; et de là vient que souvent on ne s'arrête déterminément à aucun livre: on ne fait

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que les parcourir l'un après raiitre, on se conlejile môme quelquefois de voir les titres des chapitres : enfin, pourvu que l'on sache ce qu'ils traitent, on est content, et pourquoi? on les lit par une vaine curiosité, et seulement pour être plus savant. C'est ' la première intention qu'il faut rejeter • Non leganl causa cmiositatis, nec tantnm ut doctiores fiant; que ce ne soit jamais la vanité qui nous y porte : Non tantnm ut scL-is, mnlto minus ulsciaris, pour paraître plus dévot, pour parler mieux des choses spirituelles, pour en être plus estimé. C'est un horrible abus de profaner ainsi une chose si sainte ; la lecture spirituelle nous est donnée pour nourrir nos bons désirs et nos saintes affections , non pas pour les étouffer, et nous en donner de criminelles. Philosopha Chnsliatio lectio débet bona desideria pascere, non necare.

Et c'est pourquoi, renonçant à ces nouvelles intentions que la nature ou le péché vous pourraient donner dans votre lecture spirituelle, tâchez de vous y appliquer, principalement dans le dessein d'en devenir meilleur: Sic ad leyendum accédas, non tam (juœras scientiam, quam laborem, et seulement dans la vue de plaire à Dieu, de faire sa sainte volonté, de l'aimer (' /antage : Principalisintentio tua débet esse, puritas c<. rdis, non vanitas, non tantum ut \scias, sed mullo minus ut sciaris, sed ut tibi proficias. Avec cela, dit saint Bernard, tout vous profite dans la lecture spirituelle, mais sans cela tout vousy nuit. Intcntioni servit lectio, si vere Deum cjuœrit qui legit, omnia cooperantur inbonum, et captivât sensus legcnlis, et inservitutemredijit omnem inlellectum in obsequium Christi ; si autem m uliud déclinât sensus legentis, jmnia trahit post semctipsum, nihilquetam sunctum,tani pium invenit in Scripturis quod seu per vanam gloriam, seu distortum scnsum , seu per pravum intellectum noti applicet vel malitiœ, vel vanitali. Il est donc de la dernière conséquence de prendre garde à cette pureté d'intention «.jui est la seconde chose nécessaire pour bien faire la lecture spirituelle : Ad quid Icgis ? ■ 0° Qnando Icyis? Le temps où vous lisez : or cela demande particulièrement trois choses. La première de ne laisser passer aucun jour sans lire quelque chose d'un livre spirituel. Saint Thomas, tout docteur et tout éclaire qu'il était, n'y manqua jamais aucun jour de sa vie ; saint Benoît l'a ordonné dans sa Règle, et saint Ignace dans la sienne; c'est ce qui a toujours été observé dans les communautés les plus ferventes et les plus saintes ; mais surtout c'est une pratique qui a été si commune parmi les saints, qu'ils l'ont donnée communément comme une chose dont un serviteur de Dieu ne devait jamais se dispenser. C'est la première chose nécessaire à observer quant au temps. La seconde chose est d'avoir chaque jour «lueique toirq)S déterminé pour cet exercice, auquel on se rende fidèle. Vous en avez l)ien un réglé pour la nourriture de votre corps, pourquoi n'en auriezvous pas ({uelqu'un d'arrêté pour la nourriture de votre àmu? Ainsi, ccrtis horis lectiom vucaudum est.

DE M. TRONSON. SCO

dit saint Bernard ; sans cela on lira par fantaisie , par humeur, par caprice, par rencontre, et on sera en danger de perdre tout le fruit de la lecture : Vl cnim lectio sit p-uctuosa, non débet esse ex abrupto et casu (ortuilo , sed tempore ad hoc fixo. La troisième est de suivre en cela ce que nous marque notre directeur et notre règlement. Il faut que chacun prenne au moins sa demi-heure de lecture spirituelle à un temps déterminé , selon ce que son directeur lui aura marqué dans son règlement particulier ; je dis au moins, car quelquefois le directeur en pourrait marquer davantage , selon les dispositions et les besoins qu'il verrait dans chacun ; voilà pour ce qui regarde le temps où nous le devons faire; quando legis?

4" Pour la manière, quomodo?qm est la dernière chose à laquelle nous devons faire attention pour bien faire notre lecture spirituelle, il faut prendre garde particulièrement comment nous nous y comportons en commençant, dans la suite de la lecture et à la fin. En commençant , nous devons faire trois choses. 1° Nous renouveler dans la pureté d'intention que nous y devons prendre , et que nous venons de vous marquer ; car si nous n'y prenons garde, il ne manquera presque jamais de s'en mêler quelque autre , qui en empêcherait le plus souvent tout le fruit. 2° Demander à Dieu instamment l'assistance de son esprit, et la grâce pour bien profiter de notre lecture. 5° Commencer toujours par quelque prière ; saint Ephrem se servait ordinairement de celle-ei : Révéla oculos meos, et considerabo mirabilia ae lege tua. Saint Grégoire avait coutume de dire : Discedite a me, maligni, et scrutabor mandata Dei mei [Psal. cxviii, 115); saint Bernard se servait de ces paroles (/ Reg. m, 9) : Loquere, Domine, quia audit servus tims. Nous pourrions nous servir de quelques-unes de ces paroles ou de quelques autres semblables; mais particulièrement ne commençons jamais notre lecture sans nous mettre à genoux , et sans dire un Veni, sancte Spiritus, auquel nous pourrions ajouter un Ave, Maria , pour nous retrancher dans notre asile ordinaire, et la faire particulièrement sous la protection de là très-sainte Vierge ; et voilà ce que nous devons faire au commencement de notre lecture.

Pour la suite de la lecture , c'est-à-dire pendant le temps que nous Usons, il faut prendre garde à lire, n'glément, attentivement, posément, dévotement. I " Règlement, pour ne pas lire de celte manière irrégulière et déréglée qui fait qu'on ne peut s'arrêter longtemps à une niêuie lecture, qu'on lit tantôt dans un livpc et tantôt dans un autre, qu'on prend quelquefois au commencement, quelquefois au milieu, quehiuefois à la fin ; c'est un dérèglement qui nuit beaucoup dans la lecture: Ccrtis horis, ccrtœ lectiom vacandum est , fortuila enim, varia lectio et quasi casu repcrta non a'dificat , sed reddil animam instubilem, et leviter admissa levius recedit a memoria : fastidienlis est stomachi mulla deguMare, qutc ubi varia suul et divcna, iuqninant , non alunt. Il

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MANUEL ru SEMINAKISTK

XMII. DE LA LECTURE SPlRiTUELLE.

(aul donc lire réglôincnl/Hon totiim pcrcttrrendo, an- (cquam iticipiunl, uou nunc unnm folium, modoaliud...

"t AtlenlivcmeiU, c"esl-à-ilire, qu'il faut penser, appliquer son esprit, et faire attention à ce qu'on lit, pour en saisir le fond, en .omprendre le sens , en pénétrer le mystère, conformément à cet avis que donne le Saint-Esprit dans l'Ecriture sainte : Qui kgit itileUhiat {Matth. x\iv, 15) ; sans cela le temps se perd : après une demi-heure de lecture , on ne sait ce qu'on a lu, tout se dissipe comme le vent, et on n'en relire aucun fruit. Lire donc attentivement; modkum enim sapida est Icctio exterioris liltera' nisi giossam et intcriorem scusum sumat ex corde.

ô" Lire lentement et posément; car à peine peuton être attentif quand on se presse et on se précipite : ainsi lire posément, faisant réflexion sérieuse sur ce qu'on lit, le goûtant à loisir, se l'appliquant particulièrement selon ses besoins. La lecture spirituelle est un miroir, di< saint Augustin ; or vous savez ce que dit l'Apôtre de celui qui passe si vite devant un miroir : Consideravit se, et abiit, et statint oblitus est qualis fiterit. C'est ce que nous devons dire de ceux qui vont si vite dans leur lecture spirituelle, qui sont impatients qu ils ne soient au bout de leur livre, qui ne sont point en paix ni contents, quand ils en ont commencé quelqu'un qu'ils ne l'aient achevé, qui lisent tant qu'ils peuvent à perte d'haleine, et qui ne se donnent pas le temps de respirer ; il est impossible qu'ils en profitent, la viande qui n'est pas bien mâchée, cause ordinairement des crudités. Afin qu'un drap soit bien teint, il faut le laisser longtemps dans la couleur. L'abeille ne fait pas son miel des fleurs qu'elle ne fait que flairer, mais de celles où elle s'arrête. Ce n'est pas l'eau qui ne fait que couler, mais celle qui s'arrête sur la terre et qui la pénètre, qui la rend plus féconde. Ainsi, en lisant posément, les vérités s'impriment et pénètrent plus avant dans notre cœur ; c'est pourquoi en lisant il est bon de s'arrêter même de temps en temps, et de ne point craindre de lire la même chose deux ou trois fois, selon l'avis de saint Ephrem : Et non studeas, duntaxat libri foiia evolvere ; sed, ut opus fuerit, non pigeât bis terve ac sœpiiis eumdem repetere versum, vi vim orcitionis inlclliyas.

Enfin lire dévotement; dévotion qui demande trois choses. 1° Un grand respect ; car nous devons considérer ce que nous lisons comme des lettres que Dieu nous envoie, dit saint Jérôme, comme des missives que les saints du paradis nous écrivent, dit saint Augustin, comme une nourriture sacrée, laquelle vous ne sauriez prendre avec trop de religion, disent communément les Pères de l'Eglise : ainsi faut-il y apporter un grand respect. 2' Un grand désir de profiter ; c'est un aliment, il faut le prendre avec appétit : c'est le moyen de bien faire prrf'ler 'a nourriture : Si enim corporis cibus, dit kainl Bernard, cum absquc appetitu et satialiis ilium yj.mi$, non modo non prodcsl, $ed et nocet pturimum;

mnllo niagis animœ, cibus cnm faslidio sumpius, non scientiœ nutrimenlum, sed magis conscientiœ detrivientum imporlabit. Ainsi ne pas s'appliquer à la lecture spirituelle, par contrainte, avec peine, avrc répugnance et dégoût, mais avec joie, avec amour, avec ferveur. Il faut, pour lire dévotement, s'élever à Dieu de temps en temps, s'exciter souvent à do saintes alleclions, interrompre quelquefois la lecture pendant quelques petits moments, pour donner lieu au mouvement du cœur; ainsi entremêler toujours ce qu'on lit de quelques saintes affections, suivant l'avis que nous donnent les saints : Huuriendus est sœpe de Icclionis série affectus, et formanda oralio quœ leclionem ititerrumpat, et non impediat intcrrumpcndo, quœ puriorem conlinuo animum ad intcl' ligentiam lectionis restituât. Ainsi de temps en temps, quand vous rencontrerez, en lisant, quelque point que Dieu vous fera goûter davantage, arrètojvous, répétez-le plusieurs fois, faites un soupir à Dieu, demandez-lui la grâce de le bien pratiquer, et puis reprenez votre lecture; faites, connue les pigeons ou le? poulets qui mangent; quand ils ont pris un ou deux grains ils regardent en haut, et puis ils en reprennent d'autres ; de même après avoir trou vé dans votre livre quelque bon morceau spirituel, élevez votre regard vers le ciel, tournez votre cœur vers le Dieu qui vous nourrit : Ut lectioncm immédiate dirigas ad purilatem sœpius leclionem oralio interrumpat ; ut de lectione formes affeclum, et dt affectu surgas ad oralionem. Yous n'en lirez pas tant à la vérité , et vous n'aurez pas sitôt achevé votre livre, mais l'importance n'est pas de beau coup lire, mais de bien lire ; tout le fruit dépend non pas du nombre des livres qu'on aura lus, mais de la manière dont on les lit. Lire donc réglé ment, attentivenîent, posément, dévotement, c'e;' le moyen de faire comme le prophète à qui on dii de manger le livre qu'on lui donne : comcde vohimen islud {Ezecli. ui, 1); c]est-à-dire que c'est k moyen de bien profiler de ce que nous lisons, et de le convertir en notre propre substance.

Enfin, à la fin de la lecture, il faut encore fairf trois choses. La première remercier Dieu, 1" de? grâces qu'il a faites à cet auteur doni vous lisez le IL vre, et surtout des lumières et des forces qu'il lui i données pour le composer et le mettre au jour. Ces bien la moindre reconnaissance que vous devez pour le bien que vous en recevez. 2° De ce qu'il vous i donné le mouvement de le lire, et le moyen de l'entendre; combien qui ne savent pas lire, ou qui, le sachant, n'ont pas le moyen d'avoir des livres^ Combien qui, s'ils avaient cet avantage que vous avez, se convertiraient par de pareilles lectures ? 5" Le remercier aussi de tous les bons mouvements et de toutes les grâces qu'il vous a donnés pendan' voire lecture ; il y en a toujours de bien particulières, quoique souvent on ne les remarque pas : il fauJ r^'n remercier, et lui demander la grâce de vous v rendre fidèles.

La seconde chose, demander pardon à Dieu dos fautes que nous y avons faites; hélas, il y en a tant oui s'y mêlent ! la lâcheté, la curiosité, le dégoût, la ; /anité et mille autres que Ton n'expérimente que trop, Enfin la troisième, retenir quelque chose de ce qu'on aura lu, dont on pourra ensuite s'entretenir utilement pendant le reste du jour, suivant l'avis que nous en donne saint Bernard, de quotidiana lectione aliquid quolidie in ventrem memoriœ demiltejiduKt est, quod fidclius dicjeratur, et rursum revocatnm crebrius ruminclnr. La lecture spirituelle est une nourriture que Tàme prend, et il faut qu'elle s'y comporte coramç les animaux mondes ; ils ruminent après avoir mangé, et remâchent le même aUment qu'ils avaient avalé ; c'est ce qu'on doit faire dans la lecture ; pour cela, il faut mettre ^quelque bonne vérité dans la mémoire, pour la reprendre ensuite et y penser pendant le jour : Semper de Icctiojie aliquid extrahe, quod proposito tuo conveniat, quod memorium occupet, quod te ad proficiendmn admoneat, ut sis animal mnndum quod consuevit ruminare. C'est un jardin où on se promène que la lecture des bons livres, paradisus est, dit saint Ambroise : il faut donc s'y comporter comme ceux qui se promènent dans un beau parterre, tout rempli de quantité de fleurs et qui en cueillent quelqu'une, pour la porter à la main et pour se récréer ensuite par sa vue et par sa bonne odeur, quand ils en sont sortis. Enfin, c'est un magasin où il faut que vous preniez de quoi vous nourrir pour toute la journée; et c'est pourquoi, aliquid quetidie adversus paupertatem, aliquid adversus mortem auxilii compara, nec minus adversus cœteras pestes ; et cum milita percurreris, unum excerpe tjxiod illo die c0ncoquas. Ne vous amusez pas à remarquer de beaux raisonnements en l'air, de belles pensées spéculatives, de belles imaginations qui n'ont rien de solide, mais quelque bonne vérité et quelque sohde pratique , qui servent à vous avancer dans la perfection ; et entre autres choses que vous pourriez croire vous être utiles, remarquez par-dessus toutes celles qui seront plus convenables à votre état, celles qui seront plus conformes à vos dispositions présentes, celles qui particulièrement serviront davantage à vous recueillir pendant le jour : Quod proposito conveniat, quod intentioni deserviat , quod delineat animiim , ut aliéna coyitare non libeat. C'est la grande règle que donne saint Bernard ; et tâchez, avant que le jour se passe, de pratiquer quehjue chose de ce que vous aurez lu : Quœ lecjimus mcdilcmur imitari, à l'exemple de saint Ephrem, dont la vie écrite par Lnnodius porte que, pimjebat actibus paginam quam teqisset.

Que si après avoir ainsi remarqué ce que vous aurez jugé vous être plus utile, et après avoir même dit en finissant votre lecture le Sub ttnan prwsidium, qu'il ne faut jamais oublier , pour remettre le tout sous la protection de la sainte Vierge : si , dis-je , vous voyez ensuite que votre mémoire ne vous est

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plus fidèle et qu'elle n'a pas retenu ce que vous lui avez confié, ne vous en mettez point en peine : IScn turberis si bona quœ lecjis et audis in memoria non retineas. La lecture ne vous sera pas pour cela inutile ; car, comme dit un Père de l'Eglise, les paroles et les vérités divines que vous y aviez mises, quoiqu'elles ne s'y soient point arrêtées et qu'elles n'aient fait qu'y passer, ne laisseront pas de faire en vous le môme efl"et que fait l'eau que l'on met souvent dans un vase , et qui ne laisse pas de le nettoyer, quoiqu'elle ne fasse qu'y passer et qu'elle n'y demeure pas ; Nam quemadmodum vas, quod aqua sœpius perfunditiir, purum permanet , etiamsi aqua perfusa statim effluat : ita , si mentem benevolam doctrina spiritualis crebro pertransieril,quamvis ibi non persistât, ipsam tamen mentem nitidam Deoque placentem reddit et conservât. Ainsi, quoique vous oubliez tout, vous ne perdrez pas votre temps , et le fruit de cet exercice ne laissera pas de demeurer : Vtilitas tua simjularis non in hoc sita est, ut doclrinœ verba me~ nioriœ commendes, sed ut doctrinœ verborumque effectus in te remaneat , id est, ut tu ex doctrina puritatem interiorem, paratamque voluntatem adimplendi mandata divina consequaris.

Et c'est ce qui nous doit tenir en paix , quand nous nous trouverons avoir oublié tout ce que nous avons lu, pourvu que la lecture ait été bien faite et comme nous venons de vous marquer , nous en reliions toujours le principal fruit, qui est d'éclairci et de purifier de pbis en plus notre âme, et de for ■ tifier notre cœur par l'accomplissement des volontés de Dieu.

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