‹ Œuvres complètes de M. Tronson, supérieur du Séminaire de Saint-SulpiceChapitre 54 sur 303 · ENTRETIEN XIX · texte numérisé non relu

ENTRETIEN XIX

Sur le coucne. .

Je me propose. Messieurs, de vous entretenir au jourd'hui sur le coucher : je vous montrerai qu'il est de la dernière conséquence de se coucher chré liennement, et je vous proposerai les moyens utiles et nécessaires pour faire cette dernière action de la journée avec de saintes dispositions.

Trois motifs considérables nous font voir qu'il est très-important de nous coucher saintement. Le pro mier, sont les suites fâcheuses de cette action quand elle n'est pas bien faite; en voici trois qui méritent vos plus sérieuses réflexions.

La première suite, c'est que si notre sommeil n'est rendu méritoire par le soin que nous avons de nous coucher chrétiennement, nous perdons une très-notable partie de notre vie. Tous les jours nous sommes environ huit heures au lit; de vingt-quatre heures de la journée, c'en est le tiers ; or c'est ce que nous perdons absolument, quand nous manquons d'en faire un saint et bon usage en nous couchant. De trente années de vie , dix de perdues I Et de soixante, en voilà vingt de perdues ! Quelle grande et inestimable perle ! et celui qui connaîtra le prix et lu valeur du temos, que ne fcra-t-il Ui»s DourTévilerl

MANIKL nu SEMINARISTE. — XIX. SUK LE COLCUEU.

Ajoutez que non-seulenieni nous perdons la troisième partie de notre journée, mais nous la perdons irréparablement quand nous manquons à nous coucher chrétiennement. Il n'en est pas de môme des actions du jour; car si on les a mal commencées, cl si on les fait par quelque mauvais principe , on peut réparer ce désordre en redressant ses vues, et condamner dans la suite d'une action les mauvaises dispositions qui l'ont fait entreprendre , et se remplir de saintes intentions; mais pour l'action dont nous parlons, si l'on s'en acquitte mal, c'en est fait, parce qu'elle est suivie immédiatement du sommeil, où, pendant sept ou huit heures, on n'a plus aucune connaissance, ni usage de liberté, et ainsi l'on n'est pas en état de réparer ce qu'il y a eu de déréglé ; c'est donc le tiers de la vie irréparablement perdu.

Mais on en perd bien davantage , et voici comment. 11 y a un tel rapport entre le lever et le coucher, qu'on voit que la plupart du monde se lève ordinairement comme il s'est couché ; si l'on s'endort dans les pensées du monde , on y songe à son réveil ; si l'esprit s'occupe de Dieu en se couchant , il s'en trouve occupé en se levant ; s'il ne prend le repos et le sommeil de la nuit que pour réparer ses forces, faire la volonté de Dieu et lui plaire, il ne se lèvera pareillement que pour accomplir sa sainte volonté et employer ces mêmes forces à son service ; en un mot, on se trouve presque toujours rempli , en se levant, des mêmes pensées auxquelles on s'est arrêté en se couchant. Durant le jour , les pensées qui nous viennent dans l'esprit n'y font pas ordinairement de si fortes impressions , parce que souvent elles ne s'y arrêtent pas, et ne font que passer, à cause qu'elles se chassent les unes les autres ; et la vicissitude continuelle des objets qui nous passent devant les yeux fait que l'impression que nous avait causée l'idée d'une créature est efl'acée par celle qui lui succède. Mais en se couchant, comme l'àme jouit d'une paix plus profonde , et que même elle ferme la porte à tous les objets extérieurs en s'endormant, l'idée des choses qui l'occupent en ce moment demeurant plus fortement imprimée , elle lui revient aisément à son premier réveil ; et comme de cette première pensée dépend le bon usage d'une grande partie de la journée , ne pouvons-nous pas dire que celui qui ne se couche pas chrétiennement s'expose à perdre non-seulement le temps de la nuit qu'il donne au sommeil, mais encore la plus grande partie du jour?

De plus, il est difficile qu'en se couchant et s'eiidormant sans penser à Dieu et sans aucune vue chrétienne, on ne donne beaucoup de lieu aux tentations dans le sommeil ; et quoique pour lors on ne soit pas libre, et qu'ainsi l'on ne soit pas en état de pécher dans ces illusions, cependant on s'éveilfe quelquefois , on sent, de temps en temps qu'on ne dort pas tout à fait, on voit la tentation et on l'aperçoit assez pour appréhender ; mais on ne raisonne pas assez pour la combattre et s'en défaire.

Oh ! que ces moments sont périlleux ! oh ! qu'il y a d'âmes qui y périssent! oh! qu'il est difficile de s'en préserver, surtout quand la chair est émue, les sens tout occupés, l'imagination toute pénétrée de la malignité de la tentation! Quel remède, Messieurs? €'est de se mettre , en se couchant , entre les bras de Dieu, afin que, comme il veille continuellement sur nos besoins, il nous protège pendant que nous dormons. Or, c'est à quoi manquent ceux qui ne se couchent et ne s'endorment pas chrétiennement. Voyez par là à quoi ils s'exposent. Une place sans nmnition ni défense , où fous les soldats sont endormis, et où il n'y a pas de sentinelle qui veille , quel moyen de se défendre de ses ennemis?

Ainsi en est-il d'une personne qui s'abandonne au sommeil sans se munir de saintes disposition^, sa perte est presque inévitable : il n'y a plus moyen de garder la règle ni la modération nécessaire dans le sommeil, quand on le prend comme une bête. On s'endort quand on a envie de dormir ; on se couche parce qu'on trouve bien de la satisfaction dans le repos , on se laisse aller au sommeil , parce qu'on suit le penchant de la nature qui nous y porte ; et qu'arrive-t-il de là ? que souvent on a peine à se lever le matin, qu'on s'imagine qu'on a mal aux yeux , que la tête est pesante , et qu'on a encore quelque besoin de dormir ; ainsi , après qu'on a fait quelques légers efforts pour se lever, qu'on a bâillé deux ou trois fois et qu'on s'est frotté un peu les yeux, on se laisse enfin retomber sur le chevet, et on se rendort ; on va au delà de ce que demande l'obéissance et la nécessité. Savez-vous, dit saint Bernardin de Sienne, qu'il n'y a rien qui rende une âme plus fainéante, plus lâche, plus hébétée et plus disposée a succomber à toutes sortes de tenlalioas? Voilà les principaux malheurs que s'attirent toutes les personnes qui négligent de se coucher et de s'endormir chrétiennement ; voilà les suites fâcheues de la négligence à bien faire celte action ; et c'est ce qui nous doit servir de premier motif pour nous obliger à nous en acquitter comme il faut.

Le second motif qui nous engage à apporter une vigilance particulière et à employer tous nos soins pour la bien faire, c'est la grande difficulté qu'il y a de s'en acquitter comme on doit ; difficulté qui vient, premièrement, de ce que cette action est une des dIus terrestres, des plus grossières et des plus animales de la journée : elle demande aussi qu'on fasse plus d'effort et qu'on y apporte plus d'application pour la bien faire. Ces actions plus terrestres et plus grossières sont comme ces pierres massives qui demandent qu'on fasse d'autant plus d'effort pour les élever de terre, qu'elles sont plus grosses et plus pesantes en elles-mêmes ; ainsi en est-il de nos actions, qui ne peuvent être élevées à Dieu que par un effort d'autant plus grand que ces actions sont plus terrestres et plus animales.

En second lieu , nous avons d'autant plus de peine à apporter dans celte action raitcnlion m>-

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cessaire, que rànie, dissipée par tous les objets de la joul-née, lassée par tous les exercices et par le nombre de ses emplois, fatiguée par ses occupations diflerentes, ne demande plus alors qu"à se reposer et à se relâcher dans son travail. Elle s imagine qu'il n'y a plus rien à fitire ; elle croit qu'il n'y a plus qu'à prendre du repos : au lieu de penser que ce repos même qu'elle va prendre est une des principales occupations de la journée, elle se laisse aller à le prendre sans y penser, et sans y avoir aucune intention sainte, et s'y animer d'aucune disposition chrétienne.

Troisièmement, quand l'âme même veut y penser sérieusement, se rendre plus fidèle et se vaincre, elle se trouve dans des assoupissements si profonds, qu'emportée par la douce violence du sommeil, elle n'est pas souvent en état de penser même à ce qu'elle fait. Rappelez en votre esprit l'état où vous vous trouvez ordinairement à la fin de la journée : combien peu d'attention et d'application à ce que vous faites! combien, au contraire, de négligence et do tiédeur ! Elle va jusqu'à un point qu'à peine savcz-vous ce que vous y faites , tant votre engourdissement est extraordinaire ; et cependant combien de fois avez-vous résolu de vous y rendre fidèle ! combien de desseins fonncs d'y être plus attentif! combien de propos sincères et d'efforts même pour n'y pas être distrait ! mais on ne le peut, on est tout assoupi, le sommeil emporte ; on le veut toujours , et cependant presque jamais on ne le fait.

D'où vient cela ? De la difficulté que l'on y troirve, et c'est ce qui doit nous obliger à apporter tous nos soins pour nous coucher chrétiennement; c'est le deuxième motif qui nous engage à nous faire un peu de violence pour bien faire cette action, autrement jamais nous ne nous çn acquitterons parfaitement.

Enfin, le troisième motif qui nous oblige de nous coucher saintement, c'est que cette action, qui est la dernière de la journée, est aussi très-souvent la dernière de notre vie; nous avons donc une obligation spéciale de la donner à Dieu ; car quoiqu'il demande que nous lui offrions toutes nos actions, parce que c'est un tribut dont nous lui sommes indispensablement redevables, il est vrai néanmoins qu'il n'y en a pas une qu'il exige plus particulièrement que le lever et le coucher, qui sont la première et la dernière action de la journée : nous devons lui offrir la première comme à notre premier principe, et il faut lui consacrer le coucher comme à notre dernière fin : Ego sum Alpha et Oméga, principium et finis. (Apoc. i, 8.)

C'est pour cela qu'il avait établi autrefois dans l'ancienne loi deux principaux sacrifices qu'on ne mancpiait jamais de lui offrir tous les jours , l'un le malin et l'autre le soir : Sacnficiiim mulHlintim et tanificium vespertinum. El l'un et l'autre étaient indispensables : c'est pour cela que l'Eglise dès son origine assemblait les fidèles le matin et le soir; le

malin pour leur faire dire ce psaume : Deus, Dcu.' meus, ad te de luce vigito {Psal. LXii, 2) ; et le soir, pour chanter : Domine, clamavi ad te, exaudi me, fittt orctio mea sicut incensum in conspcctu tuo ; eL~ vatio manuum inearum sacrificium vesperlinum {Psal. c\L, 1,2). Et même cette dernière action est d'une plus grande conséquence que la première, parce qu'il est plus important de bien achever que de bien commencer ; car c'est la fin et non pas le commencement que Dieu couronne : In CInisiianisnon initia, sed finis coronatur, disent les saints. D'ailleurs, la dernière action étant bien faite peut réparer les défauts de toutes les autres; et, au contraire, étant mal faite, peut corrompre tout le mérite des autres et les rendre tout à fait inutiles : car enfin de quoi sert devant Dieu d'avoir bien commencé , si l'on achève mal ? 11 faut, dit saint Bernard, que la queue delà victime soit jointe à la tète, si Ton veut que Dieu f accepte : Capiti jungatur cauda liostiœ. Il faut que la fin, aussi bien que le commencement, soit sainte. Jugez de là, Messieurs, de quelle importance il est de se coucher chrétiennement, cette action étant la dernière de la journée.

ÎMais vous serez encore plus fortement convaincus qu'on ne doit rien omettre pour la bien faire, quand vous verrez qu'elle est aussi très-souvent la dernière de la vie. Car combien qui se couchent et ne "se relèvent jamais ! qui se mettent au lit en pleine santé, et que la mort surprend ! qui s'endorment le soir, et qui, du sommeil, qui est f image et f ombre de la mort, se trouvent passer en un instant dans la vérité, sans se réveiller pour ainsi dire, que quand ils ressentent les flammes de l'enfer, où ils sont précipités!

Ah ! si ces malheureux avaient bien profité des avis qu'on leur avait donnés! On leur avait dit cent fois qu'il ne faut jamais se coucher en mauvais état : on les avait instruits de ne se mettre jamais au lit qu'ils n'eussent fait leur examen et leur prière, et surtout qu'ils n'eussent fait un acte de contrition ; ou les avait si souvent avertis de ne point s'endormir qu'ils ne s'abandonnassent entièrement à Dieu, et qu'ils ne se remissent entre ses mains; en un mot, on ne cessait de leurdire que le coucher étant pour plusieurs la dernière action de leur vie, ils doivent se mettre dans le même état où ils voudraient être trou vés à f heure de la mort. Mais ils ont méprisé ces avis; ils se sont couchés dans leur lit sans pensera ce qu'ils faisaient; et maintenant ils y pensent, mais trop tard, en gémissant et se désespérant pour n'y avoir pas pensé en cette vie; ils sont couchés sur des charbons ardents, étendus sur des brasiers effroyables, et abîmés'dans les flammes éternelles.

Pensons-y, Messieurs, de bonne heure, mais pensons-y utilement, et ne nous couchons jamais que dans f état, les sentiments, les dispositions où nous voudrions être trouvés au sortir de ce monde. Il n'y a rien de plus à craindre que funion de la mort avec le péché ; c'est le plus terrible des chàiiments tifl

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nieu ; aussi esi-ce le mallieur dont il menace ses plus grands ennemis : F.t in pcccuto cestro vwricrriini. \,Ezecli. m. 18.) Or il l'aul avouer qu'après la mort dans le péché, il n'y a guère de choses plus à craindre que l'union de la mort avec le sommeil, c'est-à-dire une mort qui nous surprend pendant que nous dormons, et à laquelle nous ne nous attendons pas.

C'est, à la vérité, ce que les anciens philosoplies et les païens ont autrefois souhaité ; la crainte des douleurs qui précèdent ou qui accompagnent la séparation de l'àmcet du corps leur faisait souhaiter de mourir en dormant ; leur joie eût été que le sommeil leur eût ôté le sentiment ; mais les Chrétiens, qui craignent plus la rigueur des jugements de Dieu que les douleurs les plus aiguës d'une maladie, aiment bien mieux souffrir davantage dans cette vie, pour éviter les malheurs mille fois plus épouvantables d'une mort éternelle. Car enfin, quelque bien préparé que l'on puisse être, c'est une chose terrible, surtout a aes personnes qui ont offensé Pieu plusieurs fois, et qui ne sauraient presque répondre de létat où elles sont, d'être surprises de la mort dans le sommeil.

Que la mort nous surprenne dansd'autresaclions, ■{ est rare qu'elle soit si prompte et si %ubite, qu'on n'ait au moins un moment pour se reconnaître : uu moment, c'est bien peu, mais c'est assez pour se donner k Dieu et produire un acte de pur amour ou de contrition parfaite. Je sais que cela est alors trèsdiflicile ; on le peut néanmoins. Mais dans le sommeil, c'est ce qui est tout à fait impossible ; car il n'y a point de connaissance, ni d'usage de hberté. Or, sans Uberié, jamais de conversion; on ne peut pas se purifier de la moindre faute ; quel état pour aller paraître devant Dieu et pour subir son jugement ! Voilà à quoi s'exposent ceux qui ne se couchent pas chrétiennement, voilà le sujet qui fait qu'ils sont surpris ; et c'est le dernier et le plus puissant de tous les motifs qui doivent nous obliger de veiller particulièrement sur cette action 'our la bien faire.

Les trois motifs que je viens de vous proposer en peu de mots montrent qu'il est de la dernière conséquence de se coucher saintement : considénms maintenant quelques movens utiles et nécessaires pour faire cette dernière action de la journée avec des dispositions chrétiennes.

Je remarque dans le coucher deux choses : l'extérieur et l'intérieur, et il faut lâcher de régler l'un et l'autre. Pour l'extérieur, il y a trois vertus principales qui le doivent régler : l'exactitude, la modestie et le silence.

Premièrement l'exactitude, pour se coucher précisément au temps marqué, c'est-à-dire à huit heures et trois quarts , qui est l'heure ordinaire où l'on sonne le coucher. Ainsi, d'abord que la cloche sonne, il faut cesser toute autre occupation , et commencer à se déshabiller, en sorte au'on soit au

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