XIX. SUR LE COUCHER
lit et que la chandelle soit éteinte pour le plus tard à neuf heures. Car en se couchant on obéit, otlObéissance, que les saints appellent iter dormiendo conj'ectum, fait qu'en dormant on ne laisse pas de s'avancer vers la perfection, parce qu'on y fait ia volonté de Dieu ; au lieu qu'en ne se couclianl pas à l'heure marquée, on suit sa propre volonté, sa fantaisie et son inclination, et ainsi l'on perd tout le mérite de celte action. D'ailleurs, souvent par des veilles inconsidérées on s'expose à s'incommoder et à ruiner sa santé. [C'est ce que l'on a remarqué en quelques-uns qui, pour n'avoir pas eu pour l'heure du coucher l'exactitude nécessaire, se soni mis dans un état tel qu'ils ont été obligés de quitter tous leurs exercices, el il y en a qui en ont été incommodés toute leur vie; et puis on se plaint, et l'on dit que c'est la vie qu'on mène au séminaire qui ruine la santé : il faut plutôt dire que c'est pour n'avoir pas été exact el fidèle à se coucher au temps marqué.] Enfin, c'est qu'en ne se couchant pas à l'heure prescrite par le règlement, on trouble l'ordre de la maison. Car n'esl-il pas vrai que si chacun en faisait de même, ce serait un désordre et une confusion dans la communauté ? Il faut donc être fort exact à l'heure du coucher ; et c'est la première vertu qui doit régler l'extérieur de celte action.
La seconde, c'est la modestie, qui doit être trèsgrande dans toutes nos actions, mais qui ost d'une telle conséquence dans celle-ci, que si elle n'y est très-exactement observée, on s'expose assurément à de très-grands périls. Or il y a principalement trois choses à quoi nous oblige cette modestie. Premièrement, à nous déshabiller de manière que quand on entrerait dans ce temps-là en notre chambre, jamais on ne pût nous apercevoir sans soutane, et pour cela, la quitter toujours la dernière. C'est ainsi qu'en usait le grand saint Charles, de qui ''on rapporte qu'aucun même de ses domestiques ne l'a jamais vu sans cet habit. Et il est d'autant plus important de nous accoutumer à celte pratique, que, quoiqu'elle ne nous paraisse pas ici de grande conséquence, parce que nous sonmies seuls dans notre chambre, conmie néanmoins on peut se trouver en voyage, dans des hôtelleries ave( des personnes qui ne sont pas toujours dans la retenue qui serait à souhaiter, on s'expose à bien des choses indécentes et qui blessent souvent la pudeur, quand on n'est pas accoutumé à cette pratique. Je ne les marque pas ici en détail, parce que vous pouvez facilement vous en faire une idée, sans que je le dise.
Modestie, en second lieu, en se déshabillant de manière qu'on ne nous voie jamais nus en aucune partie du corps qui doive être couverte ; c'est là le grand soin des serviteurs de Dieu, par l'amour qu'ils ont pour la pureté, par la crainte des Icntations auxquelles on s'expose quand on n'est pas en cela assez sur ses gardes, et par le respect qu'ils se doivent à eux-mêmes en qualité de membres deNotre- Seicncur et connue temoles du Saînt-Esurif. Ce qui
doit nous obliger î» nous rendre fidèles à cet avis d'un grand sainl : Teipsunt, ctiani cum soins es, revererc.
Modestie en troisième lieu, quand oh est dans le lit, s'y niellant dans une posture modeste et bienséante, ne se couchant jamais sur le ventre, ni jamais sur le dos, sans une véritable nécessité ; ne se découvrant jamais la nuit dcsbonnètement , quelque chaleur qu'il fasse et quelque commodité qu'on y trouve. Le grand moyen pour prévenir bien des inconvénients contre la modestie, qui pourraient arriver Ja nuit, est de ne coucher jamais sans caleçon ; t'est ainsi qu'en a usé saint Fulgence, et qu'en usent encore plusieurs serviteurs de Dieu, et presque tous les religieux, pour éviter bien des surprises fâcheuses et dangereuses. Voilà ce que demande la modestie, qui est la seconde vertu qui doit régler l'extérieur de notre coucher.
La troisième, c'est le silence, qui est encore bien imporlant, mais dont je ne crois pas qu'il soit nécessaire de parler présentement, parce que comme on se retire après la prière dans sa chambre, où l'on est seul, cela donne une si grande facilité <le garder le silence , qu'il faudrait qu'une personne fût tout à fait irrégulière pour ne pas se rendre exacte à cette pratique pendant qu'elle est dans k maison ; voilà ce qui regarde l'extérieur du coucher.
Pour ce qui est de l'intérieur de celte action, afiji de mieux comprendre et de ne pas confondre ce que nous avons à en dire, il faut remarquer qu'il y a trois temps que l'on peut disti<igner : le temps où l'on se déshabille, celui où l'on se met au lit, et le troisième où l'on s'endort. Or, selon ces trois temps, il y a des intentions et des dispositions particulières que nous pouvons prendre pour accomplir parfaitement cette action.
Pour lé premier temps, où nous nous déshabillons, comme nous ne saurions faire plus saintement toutes nos actions que de les faire en l'honneur de pareilles que Notre-Seigneur a faites ou de celles qui y ont quelque rapport, en sorte que nous nous révélions des mêmes disoositions qu'il a eues ; nous pourrions, en nous déshabillant, adorer Jésus- Christ se dépouillant de notre humanité au moment de sa mort ; car quoique le Verbe incarné ait été toujours uni au corps et à l'àmc qu'il avait pris en son incarnation, et que cet axiome soit très-véritable : Quod semel siinipsit, nunquatn dimisit, il est néanmoins aussi très-vrai que l'union du corps et de l'âme , qui fait riiommè , a été perdue au moment do sa mort, cl qu'il en a été dépouillé.
Or c'est en l'honneur de ce dépouillement, qui est infiniment honorable à Notre-Scigneur, que nous pouvons nous dépouiller de nos habits, ou bien offrir cette action en l'honneur du Fils de Dieu dépouillé éc SCS babils en sa passion. Oh ! qucccl état
mérite d'hommages et de respects! Or, pour cela il faut tâcher d'entrer dans les mêmes dispositions qu'il a eues en cet état; en voici deux particulières dont nous devons tâcher de nous remplir : la première est de pénitence, la seconde, de religion.
Premièrement, de pénitence ; car Jésus-Christ en ce monde se considérant comme pécheur, c'est-àdire comme chargé des péchés de tous les hommes et dans l'obligation d'y satisfaire, s'estimait indigne de la vie ; il voyait qu'il ne méritait pas même en cette qualité d'y avoir les vêtements qu'il portait; car le pécheur, en se privant volontairement de la grâce qui revêlait son âme, mérite d'être privé malgré lui des habits qui couvrent son corps : ainsi Notre-Seigneur, se voyant chargé de nos obligations, souflre qu'on le dépouille , et le souffre en esprit de pénitence; or, c'est en cet esprit que nous devons nous déshabiller, reconnaissant avec confusion, mais avec douleur, l'élat de nudité où le péché nous a réduits; avouant devant Dieu que nous ne sommes pas dignes d'être revêtus, et nous présentant à lui en cet état comme de pauvres criminels qu'o,-» met nus en chemise pour faire amende honorable avant que de les mettre à mort. Disposition donc de pénitence : Lavabo pcr singidas noctes lectum mcum; Utcnjmis mets slratuni meiim rigabo. {Psal. vi, 7.)
Mais disposition, en second lieu, de religion, nrtis offrant ainsi que Jésus-Christ lui-même a fait en cet état, comme des victimes qui doivent honorer Dieu par la privation de tout ce qu'elles ont, aussi bien que par le sacrifice de leur personne. Voilà les deux dispositions qu'on pourrait prendre en se déshaliillant , auxquelles il serait important d'en ajouter une troisième, qui serait un grand désir do se voir dépouillé du vieil homme, suivant cet avis de saint Paul : Exuentes vos vêler em liommem. (CoL III, 9,) Ah î si nous pouvions nous en dépouiller en même temps que nous nous dépouillons de nos habits, que cette action serait sainte ! ce doit être là le désir de nos cœurs, et la grande disposition du Chrétien qui se couche.
En nous mettant au lit, qui est le second temps que nous devons distinguer, nous pourrions adorer Notre-Seigneur dans .e mystère de sa mort et de sa sépulture. C'est pour cela que nous disons tous les jours dans la prière du soir : Mon Dieu, nous vous offrons notre sommeil en l'honneur de votre mort et de votre sépulture. En effet, c'est ce que figure notre lit et le sommeil que nous y allons prendre ; le lit est une figure de sépulcre, et le sommeil, une image de la mort. Jésus-Christ-mème s'est servi du terme de sommeil, quand il a voulu nous exprimer par son Prophète qu'il était mort : Ego dormivi, et soinnnm ccpi, et exsurrexi. {Psat. m. G.) C'est la manière de parler du Saint-Esprit, fort ordinaire dans l'Ecriture sainte, particulièrement pour nous exprimer la mort des saint;» : Donniunt in soimio pacis; non-seulement parce <|uc le sommeil nu>t.| pour un temps une personne dans le même état que
•2îj MANt'EL DU SEMINARISTE
i'ait b nwrt, c'esl-à-ilire qu'il la prive de l'usage des sfus, de la raison et de la liberlé, ce qui est couunun aux saints et aux pécheurs ; mais encore parce que les saints ont cela de particulier dans le sonnneil aussi bien que dans la mort, qu'ils reposent enNotre- Seigueur, en qui ils trouvent de quoi se délasser des travaux de cette vie ; c'est pourquoi saint Paul exprime h mort des Chrétiens par ces mots : Qui dormiuMl in Cliristo [I Cor. xv, 18) ; et saint Luc, dans les -If/fs (vil, 59), parlant de la mort de s;iinl Etienne, dit : Obdormivit in Domino; et parce que, comme assure saint Ambroise, Jé>us-Ohrist est le vrai lit de repos de tous les saints, où leur àme aussi bien que leur corps trouve une parfaite quiétude : Lectttlits Salomotiis, in quo fe^sa sœcularibus curis corporn sanctorum requicscunt.
Or, pour faire un saint usage de toutes ces vues en nous couchant, il faudrait penser tous les soirs sérieusement à la mort, en nous couchant, considérant notre lit comme notre bière, nos draps comme notre suaire, notre corps étendu, comme un cadavre puant, sans beauté, sans vie, sans mouvement, qui va être réduit au néant. Il faudrait penser qu'un jour viendra , et peut-être plus tôt que nous ne pensons , et peut-être dans celte nuit , où notre corps étendu ne se relèvera plus, si ce n'est pour paraître au jugement dernier. Il ne faudrait méditer qu'un jour dans le sépulcre, Dorviienles in sepulcris {Psal. lxxxvii, C), nos corps n'auront plus d'autres matelas qu'une fourmilière puante de mille insectes, ni d'autre couverture que les vers : Subt&r te sternetur linea , et operimentum ttuim erunt venues {Isai. xiv, 11) ; car il n y a rien de plus puissant pour faire qu'un homme se couche saintement et se mette au ht dans les mêmes dispositions dans lesquelles il voudrait être trouvé à l'heure de la mort. H faudrait accepter cet état où nous serons réduits, avec les mêmes dispositions que porte cet état même , et avec le même esprit que Notre-Scigneur nous fait trouver dans son sépulcre, et qu'il nous communique par ce mystère. Ainsi , après nous être séparés en esprit de tout le inonde, nous devrions désirer que tout le monde se séparât tellement de nous , qu'il nous eût en horreur et nous oubliât pouc jamais; car ce sont là les deux choses que la sépulture ajoute à la mort : l'horreur du siècle et l'oubli du monde ; c'est-à-dire qu'on eût horreur de nous comme on aurait horreur d'un corps mort qui est pourri dans le sépulcre , et que le monde nous oubliât entièrement, comme ou oublie les morts qui sont pourris dans le tombeau.
Enfin, pour le dormir, qui est le troisième temps jl que nous devons distinguer, il y a trois dispositions que nous pourrions prendre : la première serait d'adorer le repos éternel que Dieu prend en luimême, et celui qu'il prend et prendra à jamais dans la très-sainte Vierge et dans les saints. Nous en faisons l'acte tous les jours dans notre prière : Mon Dieu , disons-nous , nous vous offrons le repos que
- \\X. SLR LE COUCHER.
vous prenez en vous-même , dans îà très-sainte Vierge, dans vos saints angos et dans vos saiiils; ou bien adorer le repos que Jésus-Christ a pris luimême étant sur la terre. Oh ! qu'il était saint ! il ne le prenait que pour la gloire de son Père; il regardait en cela ses ordres et ^es adorables volontés : consi<lérant ce repos comme une chose qui ne lui était pas due, il le prenait avec des sentiments d'une grande reconnaissance pour les bontés qu'il avait de le lui accorder. Or, ce sont là les dispositions et les intentions qui sanctifieront bien notre sommeil : nous endormir parce que Dieu le veut et nous a assujetti à cette nécessité, parce que ce repos est nécessaire pour réparer nos forces, afin de travailler pour sa gloire ; remercier le bon Dieu de ce qu'il nous donne encore ce temps de repos, après que nous l'avons si souvent offensé, et mérité, par nos crimes énormes , d'en être privés pour jamais, et de n'avoir pas un moment de repos pendant toute l'éternité, mais d'être continuellement tourmentés au milieu des flammes dévorantes de l'enfer.
Que s'il arrive que nous nous réveillions durani la nuit , nous pourrons nous renouveler doucement et sans effort dans quelqu'une de ces saintes dispositions, ou penser à quelque principale vérité de notre religion , comme à la passion douloureuse de Notre-Seigneur, aux grandeurs et aux vertus de ia sainte Vierge, à la mort, au jugement, au purgatoire, à l'enfer ou au paradis ; ou bien concevoir un désir ardent de parvenir à ce repos éternel qui n'aura jamais de fin ; implorer la miséricorde du Tout-Puissant , le secours de l'auguste Marie , et la protection des saints et principalement de nos patrons, lorsque nous sommes tentés pendant les ténèbres de la nuit, où la chair étendue sur un lit est en butte à tous les traits de l'ennemi de notre salut: où le corps depuis peu rassasié est toujours prêt à se révolter contre l'esprit qui , étant enveloppé dans le sommeil et comme hébété par le travail de la journée , est très-peu en état de se défendre, de s'élever à Dieu et de vaincre la tentation.
Il serait encore très-utile de jeter de l'eau bénite sur notre lit avant de nous coucher, nous souvenant qu'on en jettera un jour sur notre bière quand nous y serons renfermés et exposés dans une chambre, ou devant la porte de la maison, et quand on sera sur le point de nous mettre dans la fosse, qui sera notre demeure et notre habitation, jusqu'à ce qu'à la fin du monde nous ressusciterons pour comparaître en corps et en àme devant le redoutable tribunal de Jésus-Christ, qui portera et prononcera une sentence définitive et sans appel contre les réprouvés, et en faveur des p>-édestinés. Le bon Dieu nous fasse la grâce d'être de ce nombre des bienheureux !
2î5 ŒL'VRES CONMLS DE M. TRONSON
KNÏRETIKN XX.
De la co7ifi'ssion
La confession, dont je dois vous parler dans ce discours, est, au langage des saints Pérès, le sceau de notre rédemption, dans le secret duquel est renfermé le salut de tous les hommes : Signaculum siib quo todns liumanœ sniutis stimma continelur. (S. Bernard., sept. grad. Confess., grad. i. ) C'est la seule médecine que Dieu a laissée aux pécheurs après le baptême, sola purcjatio peccatoribits relicta post baptismum. {Cor^c. Trid., sess. li, cap. 2. ) C'est pourquoi nous devons .èlre extrêmement soigneux de la bien prendre, JSidla res fideiibus adeo curœ esse débet. {Cutccli. Rom., part, ii, cap. 5.) îJt nous avons d'autant plus d'obligation d'y apporter tous les soins imaginables, que nous étant donné comme un remède de vie, remedium vitœ, dit le concile de Trente (sess. 14, cap. 1), nous devons appréhender qu'il ne nous soit un instrument de mort, et que ce qui nous était donné comme un puissant secours, ne devienne, selon la pensée de saint Ambroise, le triomphe de nos ennemis : Cavere debemus ne remedium nostrum sil diaboli triumphus. ( Lib. Il De pœnit., cap. 1.) Sur cet éloge que tous les saints ont fait de la confession, lorsqu'ils l'ont appelée notre remède; et sur cet avis que saint Ambroise nous donne, pour ne la point profaner, je fonde les motifs qui nous peuvent obliger à bien faire celte action ; je vous suppUe de les écouter avec attention, car ils me semblent de grand poids et d'une grande conséquence. Ensuite , pour ne point quitter notre méthode ordinaire, nous vous montrerons la manière de la bien faire.
Le premier motif qui nous fait bien connaître Timporlance de la confession est l'excellence de ce remède et son admirable vertu. Lorsqu'une personne se trouve attaquée de quelque maladie, la meilleure raison dont on se puisse servir pour l'obliger à prendre les remèdes qu'on lui donne, et de les prendre avec toutes les précautions nécessaires, est de lui en représenter la vertu et de lui faire connaître qu'ils sont excellents contre sa maladie ; il n'y a point de raisonnements plus capables de persuader, il n'y a point de conviction plus forte, c'est la meilleure rhétorique : si vous le prenez comme il faut, vous en serez guéri. C'est assez, s'il est persuadé de cette excellence ; et il n'en faut pas davantage pour l'obliger à le prendre. Or c'est le premier motif dont je me sers maintenant au sujet de la confession dont nous parlons. C'est un remède contre le péché, mais excellent, mais incoinparalile ; et comment ne le serait-il pas, puisqu'il nous applique si avantageusement les fruits de la mort de Jésus-Cbrii^i , comme dit le concile de Trente ( sess. li, c. 2) : Sacramenlum quo lapsis post baptismum bcncftciuni mortis Clirisli upplicatur, cl puis(|u'il est ccmiposc; des mérites infinis et du sang atlora!)le diiii Dit'u, dont la moindre goutte serait capable d'effacer les péchés de mille inondes ?
2IG Aussi, lorsque les saints Pères nous en panem, ils nous assurent que la confession a une telle force, que de se conftîsser seulement du péché, c'est en avoir le pardon : Pcccati confessio est abolitio delictorum. (Chbysost , hom. 2 ni Gt'H. ) Peccati confessio est peccati sohilio. ( Idem, in psal. xiv. ) Quando Itomo deteijit, Deus tecjit ; quando homo celât, Detis révélât ; quando homo aijnoscit, Deus ignoscii. ( AuG., in psal. xxxi.) N'est-ce pas là une vertu admirable et toute extraordinaire de ce remède ? Mais pour la mieux comprendre, ajoutons qu'il y a trois avantages qui y sont renfermés, qui ne se rencontrent jamais dans les remèdes les plus rares et les plus précieux que nous fournit la médecine.
Le premier, c'est qu'elle a la vertu de guérir tous nos maux. Tous les remèdes corporels sont extrêmement bornés dans leur activité, et, quelque recommandables qu'ils puissent èlre pour leur excellence, ils sont toujours limités dans leurs effets. L'un aura la vertu de guérir une fièvre ; l'autre, une goutte ; l'autre, une pleurésie ; chacun a ses effets déterminés : mais d'en voir qui guérissent de plusieurs maux, surtout s'ils sont contraires, c'est ce qui es: très-rare ; et d'en trouver qui guérissent de tous, c'est ce que la médecine n'a point encore rencontré dans ses trésors, et c'est un secret dont nous sommes redevables à l'amour de Jésus dans la confession. Car ce charitable médecin nous y fait trouver le remède universel à tous nos péchés ; il n'y en i pas un qu'elle ne guérisse : qu'ils soient plus grands ou qu'ils soient moindres, qu'ils soient contraires ou qu'ils ne le soient pas, qu'il y en ail beaucoup ou qu'il y en ait peu, pourvu qu'on s'en confesse, et conmie il faut, on en obtient également pardon. Radit, verrit, foras abjicit, dit Tertullien de la pénitence ; elle arrache, elle balaye , elle pousse dehors les humeurs mauvaises et corrompues qui font notre maladie ; elle arrache du fond de nos entrailles les crimes les plus enracinés, elle nettoie les plus infâmes, elle chasse les plus opiniâtres : radit, verrit, foras abjicit; en un mot, il n'y a point de péché qui puisse échapper à l'elficace de sa vertu : Non manet in judicio condemnandum, quod fuerit in confessione purgatum. (Auc; Gkeg.) Nullum est tam grave et nefarium scclus quod pœnitcnliœ sacramento non deleatur [Catech. Rom.,\)nr[. u, c. 5); c'est une sentence générale qui efface tous les crimes.
Mais elle guérit toujours ; c'est le second avantage de ce remède, c'est-à-dire qu'il ne manque jamais scm effet, quand on le prend comme il faut. Quelque excellente que soit une médecine, on ne peut j)as toujours assurer quel en sera l'ellet, car il y a deux choses qui en peuvent arrêter la vertu : la première, lorsque la maladie est si grande ou telleinenl invétérée, qu'elle est plus forte quo le remède; la seconde, lorsque le remède est plus for! que la maladie, mais le malade est si faible, qu'il ne peut p!i:s en supporter l'effet; tous les remèdes pour lors lui deviennent inutiles. Or ces deux obstacles ne se peu-
2!7 MAMKL DU SEMINARISTE.
veiU roHioiitriT dans la Cvonfossion. Ni la violence ilu
mal. ni la faiblesse An malade ne peiivcnl arrêter
l'effol de ce remède, dit le grand saint Cyprien : AVe
ril(P enormilas cl qualitas crimiuis , ncc liorœ exlre-
mitas excliidit a venta. (Cyprivx., Serm. de Cœna
Domini.) La violence du mal ne le peut pas, car la
médecine est encore plus forte, c est le sang d'un
Dieu, qu'est-ce qui peut résister à sa vertu? Pour la
faiblesse du malade, quand il serait aux portes de la
mort, quand il n'aurait plus qu'un moment de vie,
quand son âme, prête de sortir, serait déjà, pour
ainsi dire, sur le bord des lèvres, etinm aim anima
festinat ad exilum , et egrediens ad lab'ia exspivantis
emerserit , pœnilenliam Dei clemcntissimi berikinitas
non aspernatur (IIieron. , epist. 7); qu'il prenne ce
remède , il aura toujours son effet : Etiam animant
ejjlans , dit saint Chrysostomc. {In vsal. v.) 11 est
d'une telle nature qu'on ne le prend jamais trop
Lird, pourvu qu'on le prenne : Nunquani sérum est
iuod verum est. {Ibid.)
ù° Non-seulement il guérit de toutes sortes de péchés; non-seulement il en guérit toujours, mais d en guérit en un instant. Oh ! que la médecine ne peut-elle donner de ces remèdes! Souvent la longueur des remèdes est plus ennuyeuse, plus fâcheuse, plus difficile à supporter que le mal même ; mais pour celui dont nous parlons , in quacunque hora inqemuerit peccator, non recordabor {Ezech. XYMi, 22) ; dans la même heure qu'on le prend, in quacunque hora , dans le même moment il guérit : Dj.rj ; Confitebor adversum me injnstitiam nieam, et tu rcmisisii impietatem peccati mei. {Psal. xxxi, 5.) l! n'y a aucun intervalle entre la confession et le pardon du crime, car, comme dit le grand saint Léon (epist. 91) : Apud Deum nuUas patitur moras veru conversio. Et en cela il me semble que la confession de nos péchés a quelque avantage même pardessus la confession de la foi de Jésus-Christ devant les tyrans ; car celle-ci, à moins que d'être consommée dans la mort, ne donnp pas la rémission de nos péchés. Ce n'est, dit saint Cyprien, que le comniencement, et comme le premier titre de la victoire, primus victorice tilulus ; mais celle-là nous donne la victoire même et le triomphe. Voilà l'excellence de ce remède, et le premier motif qui nous obUge à en bien user.
Mais en voici un second sans comparaison plus louchant, au moins, je n'y pense jamais sérieusement que je ne tremble ; je ne sais s'il fera la même impression sur vos esprits : c'est que tôt ou tard la plupart trouvent la mort dans le remède de la vie, la plupart tôt ou tard se perdent en le prenant. Lorsqu'on présente une médecine à un malade,' et qu'on lui donne assurance qu'elle le guérira, s'il la prend comme il faut, c'est un motif assez puissant pour l'obliger à y apporter beaucoup de soin. Mais lorsqu'on ajoute qu'elle est puissante, et même que c'est la seule qui le peut guérir, Tuais aussi qu'il faut y apporter de grandes précautions, parce que
— XX. DE LA CONFESSION. îfS
la plupart tôt ou tard y perdent la vie : oh ! c'est bien assez pour l'obliger à y apporter tous ses soins, et à la prendre avec toutes les précautions imaginables. Or c'est ce que je remarque dans la confession, car la plupart tôt ou tard y trouvent la mort; je ne doute point que cela ne vous surprenne, mais cependant en voici une preuve qui pourra vous convaincre.
Il est assuré que la plupart des hommes sont damnés. Patici electi (Matth. xxii, 14), il y en a peu, dit l'Ecriture sainte, qui soient sauvés, même parmi les Chrétiens, comme l'expliquent les saints Pères. Sur ce principe, voici comme je raisonne : la plus grande partie des Chrétiens sont damnés, cependant la plupart des Chrétiens se confessent môme à la mort, comme l'expérience nous l'apprend ; il faut donc que la plupart des Chrétiens se confessent mal, et qu'ainsi ils trouvent la mort dans le remède de la vie. Et ne me dites pas : que cela est vrai, mais seulement pour les personnes du monde, qui ne cherchent que les divertissements du siècle, qui ne pensent guère à leur salut. Plût à Dieu que cela ne fût vrai que pour ces aveugles. Mais lorsque je vois celte proposition, panci electi, restreinte parmi les prêtres, que j'entends un saint Chrysostome qui nous crie : Peu de prêtres, peu de prêtres * sont sauvés, j'avoue qtie je me trouve dans le dernier saisissement : Non existiwo inter sacerdotes multos esse qui salvi fiant. ( Hom. in Acta. ) C'est un saint qui parle, c'est un grand saint, c'est un saint qui ne parlait pas de sa tête et de son caprice, c'est un saint qui connaissait bien les obligations du sacerdoce, et qui parlait dans un temps où les prêtres n'étaient point encore dans un si grand relâchement; et cependant il y en aura peu de sauvés, dit-il : qu'aurait-il dit dans le temps où nous sommes? Reprenons donc encore une fois, el disons que la plupart des prêtres sont damnés; et toutefois la plupart des prêtres se confessent en mourant ; il faut donc que la plupart même des prêtres tôt ou lard abusent de ce sacrement.
Ne nous flattons point : la confession n'est pas un jeu d'enfant. Ce n'est pas le tout de confesser ses péchés aux pieds d'un prêtre ; ce n'est pas le tout de témoigner extérieurement quelque regret ; ce n'est pas le tout de répandre des larmes, et de frapper sa poitrine : cela est bon au jugement des hommes ; mais c'est autre chose au jugement de Dieu : il examine sévèrement toutes nos actions, dit Terlullien (De pœnit.) ; il pèse jusqu'aux moindres circonstances, et fait comme ces marchands qui vendent leurs denrées : Prius nummum quo paciscuntnr examinant, ne sculptus , neve rasus, ne adulter. (Ibid.) Ainsi croyons- nous que Dieu se comporte à notre égard : Etiam Dominum credimus pœnitentiœ probationem prius inire, tantam nobis mercedem perennis scilicet vitœ concessurum. Comme notre pénitence est la monnaie dont nous achetons de Dieu notre immortalité, pretium nostrœ immortalitatis, selon le lan-
^ITJ
(¥1 VUES CONNTES
gage de saint Ambroise (lib. iv, in Luc. v, 4), il examine et pèse «xactement toutes les pièces de ce payement. Où est cette amertume de cœur? où est ce l)on propos ? où est cette résolution ferme de fuir tout péché, et d'en éviter toutes les occasions? N'y a-t-il point de respect humain dans ces larmes ? N'y a-l-il point de déguisement dans ce bon propos ? n'y a-t-il point de tromperie dans ces desseins pour l'avenir ? Oh ! lorsque toutes nos confessions seront examinées à ce poids du sanctuaire, qu'il y aura sujet de craindre, qu'il y aura de feintes découvertes 1 qu'il y aura de dissimulations reconnues! qu'il y aura d'hypocrisies que l'on fera paraître ! en un mot, que l'on verra pour lors de ces fausses confessions dont parle saint Bernard (scrm. IG, in Cant.), quœ veniam non merentur, sed provocant iram; et de ces confessions, même à la mort, qui n'auront servi à un pauvre mourant que d'un faux prétexte pour lui donner une fausse paix : Operiuntur morieiitium ruinera, et plaga letlialis altis et profundis visceribus impressa dissimtilato dolore contegitnr, dit saint Cypricn, de ces sortes de confessions. {De lapsis.) Enfin , ce malheur extrême dont je viens de vous parler, où la plupart des hommes , même des prêtres , font tôt ou tard im funeste naufrage , est celui où nous-mêmes sommes en péril évident de nous trouver enveloppés : c'est le troisième motif dont je rnc àcrs pour nous obliger à veiller beaucoup sur nos confessions, et à apporter une extraordinaire vigiîance à les bien faire.
D'où pensez-vous (jue vienne le malheur de ceux qui se damnent en se confessant de leurs péchés, et qui trouvent leur condamnation au lieu de leur absolution aux pieds du prêtre? d'une secrète attache qu'on ne peut rompre , d'une affection déréglée , d'une passion qui n'est pas bien mortifiée; on ne veut point se contraindre dans ses inclinations, on suit ses appétits, on se laisse aller à son humeur, on ne veut point se faire violence ; on a peine à regretter ce qu'on a fait, on ne se résout que froidement à se corriger pour l'avenir; ainsi on se confesse toujours , et on ne se corrige jamais. Or, où il n'y a point d'amendement il n'y a point de marque de pénitence : IJbi emendalio uulla , ibi pœuitentia necessario vana. (Tektui.i,., De pœnit.) El si cela est, où en sommes-nous? il y a dix ans que nous nous confessons de cette promptitude et de ces mouvements de colère : qu'avons-nous fait pour les vaincre ? Il y a longtemps que nous nous accusons de cette épouvantable négligence dans le service de Dieu, qui fait qu'à l'oraison, au bréviaire, à la sainte M(^sse, dans nos examens, en un mot dans tous nos exercices de piété, nous sommes dans des dissipations continuelles ; nous ne faisons que passer d'une distraction à une antre; qu'avons-nous fait pour nous y rendre plus fidèles? Nous nous sommes confiasses mille et mille fois de n'avoir pas la vue assez mortifiée , de n'être pas assez retenus dans nos regards : et depuis un si long temps , quel
changement? In imagine pertransil omnis liomo, sed et frustra conlurbntur {Psal. xxxvui, 7) ; toutes nos pénitences sont en image. En vérité , n'avons-nous pas sujet de craindre pour nos cimfessions? n'avonsnous pas sujet de craindre que Notre -Seig.neur ne nous fasse ce reproche : ISon es reversns ad me in loto corde tuo, sed in mendacio. {Jer. ni, 1.) N'estce pas une raison pressante pour nous obliger dorénavant d'apporter tous nos soins pour les bien faire? Mais que faut-il pour les bien faire ? le voici.
Nous pouvons considérer deux choses dans la confession , comme dans nos autres actions, l'extérieur et l'intérieur. Pour l'extérieur il y a trois temps à considérer, avant la confession, pendant et après la confession. Avant la confession, il faut observer particulièrement deux choses, la ponctualité et la modestie. La ponctualité , pour se confesser aux jours qui sont marqués dans notre règlement, et pour se mettre aux pieds du confesseur aussitôt qu'on est prêt. Quelquefois je ne sars par quel respect et par quelle fausse humilité on ne veut pas se confesser le premier ; on attend pour être des derniers, et on fait ainsi attendre le confesseur : de sorte qu'à la fin , il y en a plusieurs qui restent, qu'on est obligé de remettre à un autre temps. Il est vrai que nous devons observer de laisser passer les prêtres les premiers, et ceux qui sont dans les ordres sacrés, par religion et par respect, et parce qu'il est bon qu'ils se soient confessés, lorsque l'on commence le bréviaire, afin qu'ils y puissent assister; mais lorsqu'ils ne sont pas prêts, les autres ne doivent faire aucune dilficulté de se présenter les premiers. Il faut en second lieu une grande modestie, qui doit paraître, 1° en allant vers son confesseur dans une grande retenue, eu silence, les yeux baissés, les sens mortifiés, aussi bien que le cœur humilié, considérant qu'on y va ctmime un criminel devant le tribunal de son juge ; 2" en s'examinant dans une contenance et une posture recueillie; 3° en s'approchant du prêtre, sans le faire d'une manière empressée, lorsque plusieurs sont prêts en même temps.
Pendant la confession, il faut encore observer la modestie qui doit se trouver en tous les temps ; mais de plus nous pouvons distinguer trois temps pendant que nous sommes h genoux aux pieds du prêtre. 1° Le temps où l'on s'accuse; et pour lors il faut prendre garde de ne se point courber, ou baisser la tête, mais la tenir droite, un peu tournée vers l'oreille du prêtre; autrement on a plus de peine à se faire entendre, on est obligé souvent do redire deux fois la même chose, et le confesseur et le pénitent s'incommodent fort l'un et l'autre; de ne parler ni trop haut, ni entre les dents, ni avet précipitation, mais posément et distinctement; de ne point mettre les mains devant sa bouche en parlaiU; autrement on entrecoupe ses mots, en sorte qu'on ne |»eut pas ([uehiuefois entendre facilement. 2" Le temps où le prèlro nous parle; alors il
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faut se tenir en grand silence, et dans une particulière airention, sans rinterronipre, pour lui dire ce qui nous vient dans la pensée ; car ce n'est pas le lonips; il faut le différer et l'écouler avec res})ect. ô' Le temps où nous disons le ConfUeot\ et où nous recevons rabsolution ; alors il faut s'incliner profondément, et témoigner, par son extérieur humilié, les sentiments de pénitence qui sont dans le cœur. Pour le temps qui suit, il faut étant retiré des pieds du prèlre , se remolire à genoux , et y demeurer un peu de lenips dans une grande récollectton, pour remercier Dieu de la grâce qu'il nous a faite, et pour accomplir notre pénitence, ne la remettant point, s'il se peut, à un autre temps. Voilà les principales choses que demande l'extérieur de celte action.
Pour l'intérieur il faut considérer principalement deux choses : les dispositions générales que doit avoir le pénitent, les actes particuliers, qu'il doit produire. Pour les dispositions dans lesquelles il doit être, il y en a deux principales : l'une à l'égard de soi-même, l'autre à l'égard du confesseur. 1° A l'j'gard de soi-même , il doit se considérer comme im misérable, comme un abominable, comme un infâme et comme un criminel de lèse-majesté divine; et, en se considérant de la sorte, ne pas croire que ce soit une simple pensée de dévotion, ou un grand sentiment d'humilité , mais une pure et solide vérité ; car en effet nous avons offensé Dieu, nous sommes donc criminels et redevables à sa justice. Et c'est la disposition, dit le concile de Trente (sess. li), avec laquelle nous devons paraître â ce tribunal : Cliristus ante hoc tribunal tanquam reos sisti voitiit. C'est pourquoi, en s'en approchant, on dépose toutes les marques d'honneur ; les rois quittent leurs sceptres, les princes leurs couronnes ; les grands leurs pompes et leurs ornements ; les prêtres y doivent même quitter leur surplis; c'est que pour lors ils se doivent reconnaître criminels ; c'est la première disposition générale que le pénitent doit apporter à ce sacrement. 2° Il doit regarder le prêtre comme revêtu de Jésus-Christ, ou plutôt nous devons par les yeux de la foi considérer Jésus-Christ juge, qui est en lui pour nous absoudre. Et c'est encore une solide vérité, car Jésus-Christ vit dans les prêtres pour juger les hommes ; il est en eux comme dans un sacrement de vie ; et lorsque nous voyons la main du prêtre étendue extérieurement pour nous absoudre, il faut, sous cet extérieur, comme sous un sacrement, adorer la main mvisible de notre souverain Juge. A ces deux dispositions, nous en pourrions ajouter une troisième, qui est de s'unir à Jésus-Christ, pénitent : car il a fait pénitence pour tous les hommes ; il est l'unique et le véritable pénitent de l'Egli'se, et nous ne saurions faire de véritable pénitence qu'autant que nous avons de ses dispositions et de son esprit ; en un mot, qu'autant que nous lui sommes unis. Voilà trois grandes dispositions Gue doit avoir le pénitent.