ENTRETIEN XXI
De l'examen de conscience.
Les médeci-.ies les plus excellentes et les plus fortes demandent toujours une grande préparation ; il faut préparer avec soin le remède, alîn de mélanger tellement les choses qui le composent, qu'il puisse avoir une vertu propre pour l'effet que l'on prétend ; il faut encore préparer le malade, de peur que le remède, ne trouvant en lui aucune disposiuon à son effet, n'augmente le mal au lieu de le guénr. Nous vous dîmes dans le dernier entrelien que la confession était une médecine ; il faut donc la piéparer. Or c'est ce que l'on fait dans l'examen qui la doit nécessairement précéder, selon l'a- >'is que nous en donne le Sainl-Espril dans l'Ecriliire sainte : Anle judicium intcrroga teipsum, et i» conspectii Dei invenics propiliationem {Eccli. xviu, 20) ; avant le jugement, c'est-à-dire, selon l'expli-
(S. Cup.vsosT., in Psal. ; S. B.vsii. , S. Ephrem. , S. Aie, S. Bf.rn. ), très-religieusemenl observé pai tous les saints, et encore aujourd'hui trés-exaciemcnl pratiqué par toutes les âmes désireuses de la perfection, soildans la religion, soit dans le monde. Jugez si la matière est importante, cl si elle ne mérite pas bien que nous y fassions quelque réflexion. J'ai deux choses particubèremenl à vous en dire : l'imporlance de bien faire celle action, la manière de la bien faire.
Pour l'imporlance de bien faire son examen , j'ai trois motifs puissants pour vous convaincre ; ce sont les grands fruits que nous en recevons, quand nous nous en acquittons rulélemenl , les périls où nous nous exposons, quand nous ne sommes pas (hdèles à le bien faire, le compte exact que nous sommes obligés de rendre au jour du jugement.
1" Les grands fruits que nous en recevons : ils sont considérables, les écrits des saints Pères en sont remplis ; ils disent que c'est un admirable secours Contre le péché, soit pour remédier à ceux que nous avons commis, soil pour nous précautionner contre ceux que nous pourrions commettre , suivant le dire de Job : Yisitans spcciem tuam , non peccubis ; si lu le considères et examines loi-même, lu ne pécheras point. Ils ajoutent que c'est un moyen puissant pour conserver la grâce, pour la faire croître dans noire cœur, et pour nous enrichir en toutes sortes de vertus , comme les marchands qui, pour s'enrichir dans leur négoce, examinent souvent leurs dépenses et leurs recettes, et ne laissent guère passer de jours sans regarder leurs livres de compte. (S. Chrysost. ; Cass. ) Ils disent que c'est une voie sûre pour se reconnaître soi-même , pour demeurer toujours devant Dieu dans une humilité profonde, pour arriver bientôt à la perfection, et un exercice nécessaire pour le saluU Mais, pour ne point trop m'élendre sur tous ces avantages, et sur beaucoup d'autres que les Pères ont rapportés sur ce sujet , et que l'on pourrait tirer de leurs ouvrages, en voici trois entre beaucoup d'autres, aux-
caiioii des saints, avant que de vous présenter au quels je m'arrête plus particulièrement , encore
tribunal de la pénitence, et au jugement de la confession, inicnoija teipsum, interrogez-vous vousmême, voyez, ce que vous avez fait, examinez vos (iMivres, et par ce moyen vous obtiendrez de Dieu !.i guérison. El c'est, dit saint Grégoire, ce que font «■\actenient tous les élus : Qnod electi facere omnino non cessant ; c'est leur exercice journalier, c'est leur occupation plus ordinaire : FAcctorum est actus xHosqnotidie ab ipso cnçiilationis {onte disenter e. (Moral.y lib. XXV, cap. 10.) Et c'est aussi ce que nous devons faire tous les jours : Quotidianœ conscientiœ discussioni pars sua diei neganda non est. Hoc examen sintjulis diebns fiai , nec prias dormieris qnam mente versaveris, qna: a te interdiu patrata sunt. (S. Bkrn., Ad fratres de monte Dei. ) Cet exercice fsl d'une lellc, conséquence que nous le .vivyons «Mraordinairement recommandé par tous le^ Pères
n'aurai-je pas le temps de les déduire : je me contenterai seulement d'en loucher les principaux fondements, pour vous donner lieu de les approfondir en particulier par de plus amples réflexions. Le premier est que nous y puisons la plus utile de toutes les connaissances ; le second , que nous y formons la plus salutaire de toutes nos affections ; le troisième, que nous y prenons la plus généreuse de toutes les résolutions. Trois fruits extraordinairemenl considérables que nous retirons toujours de l'examen, quand nous sommes lidèlcs ù le bien faire.
1 " Nous y puisons la plus utile de toutes les connaissances : car nous y puisons la connaissance de nos imperfections vl de nos péchés, et oue pouvonsnous conuaîlr^^ en cette vie de plus utile? Cimnaiskaiice oxtraordinaircmcnl utile, parce qu'elle nous
MANUEL DU SEMINARISTE. — \Vi. DE I. K\AMEN DE CONSCIENCE.
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découvre dairciuonl , cl co que nous sommes H ce homin'tùus $ota per^eclio, si imperfcctoa se eut nove-
que Dieu est. Ce que nous sonunes, qui esl la ciiose rint.
> du monde la plus diflieile , disent les saints : Res -" ^'o"S y formons la plus .salutaire de toutes nos
omnium difficillima, dit saint Basile, et que presque afloclions. C'est peu que de connaître ses.péchcs ;
personne ne connaît : Quis iV/Homt se? cl fortassis '' f""' fl»'»" en ait horreur, et qu'on les déteste. La
omtu's , paucissimis cxccptis. (S. Curysost.) Ce que Dieu esl, qui est la chose du monde la plus relevée , et à quoi la plupart ne pensent pas. Ce que nous sommes, c'est-à-dire néant, imperfection, péché; car c'est tout ce que nous trouverons en nousmêmes, quand nous nous regarderons en vérité. Ce que Dieu est, c'est-à-dire toute perfection, et source unique de tout bien ; car connaissant que de nousmêmes nous ne sonunes que péché , nous verrons nettement que tout le bien qui est en nous , n'est p^s de nous, et qu'ainsi c'est Dieu qui en est le principe et qui nous le donne. Je vois si clair mon néant, disait sainte Catherine de Gènes, que si tous les anges me disaient qu'il y a quelque bien en moi, je ne le croirais pas ; parce que je vois évidemment que tout le bien est en Dieu seul, et que je ne suis remplie que de maux; deux connaissances qui ne manquent pas de se trouver dans une âme qui est convaincue de ses misères; connaissance de Dieu, et connaissance du fond de l'homme ; deux rayons de lumière qui sortent de la vue de nos péchés, et que
marque du progrès que l'on fait dans la vertu, n'est pas de ne point remarquer d'imperfections en "soi, mais de condamner celles que l'on y remarque : Tune se quisque judicet profecisfie , non cnm invetierit quod repreheudat, dit saint Bernard. (Serni. 8, in Cav.t.) Or, c'est <e que l'on fait particulièrement dans l'examen. On y déleste et on y condamne le péché; on en conçoit le regrel et la douleur, et c'est même une des parties qui le composent, et un des principaux actes qu'on y produit. Or , quelle affection pouvons-nous former de rlus salutaire? Regrets, larmes, contrition du péché, douleur loule-puissanie, capable d'effjicer en un instant tous les crimes, et de nous gue ri r elle seule parfaitement ; Lncrijma, tuum est regnum, tua potenlia, aspectum jndicis non vereris, initnicis accusantibus silcnlium imponis ; sola intrus ad regem, sed sola non recedis ; vincis invincibilem, et tigas omnipolenlem. (S. Ace, Dcpœnil.) Larmes, qui servez d'épongé pour efïiicer nos péchés, «ponj/jor />ff. catorum (S. Çhrvsos.), qui êtes devant Dieu comme
nos imperfections reconnues produisent dans notre "" second baptême : lacnjmœ pœnilenlittm pro bapâme : Qui dixit de tenebris lumen splcndescere. {II f'smate reputantur apudDcum (S.Bf.rn., serm. i, De
Cor. IV, 6.) D'où il arrive ensuite un autre avantage, c'est que l'on s'humilie profondément : car l'àme, voyant qu'elle n'a rien d'elle-même, mais au contraire qu'elle n'est pleine que de défauts, et qu'ainsi tout ce qu'elle a de bon lui vient de Dieu, ne peut qu'elle ne s'abaisse, et que, chargée de honte et de confusion, elle ne s'anéantisse devant sa divine Ma-
niodo benc vivendi), et qui même, selon la pensée de saint Jean Climaque, surpassez la force de ces eaux salutaires, major alqne potentior baptismate , post baptisma fous lucrymarum, en c« que vous eflace/. toujours les crimes les plus noirs que le baptême ne saurait efl'acer qu'une seule fois ; contrition qui convertissez en martyrs les plus grands criminels, cor
, jesté. C'est ce que remarque saint Bernard s«r les '"'^"^''itwii^pœn/immut'.it inmarlijrium (S.C\PRiKy.),et Cantiques (serm. 42) : Si tu temetipsum intus ad ^"' «Humez dans les âmes le feu du saint amour qui lumen veritatis, et sine dissimulatione inspicias, et '^' consume, ubi lacrymœ fuerint, ibi spiritalis ignii
accendilur. (S. Bkkn., supra.) Que pouvons-nous concevoir de plus utile? quelle aflection notre cœur pourrail-il produire de plus salutaire? c'est ce que nous devons faire dans l'examen : disons donc qu« nous y formons la plus salutaire de toutes les aflections.
5° Enfin nous y prenons la plus généreuse de toutes les résolutions. Pleurer dans le monde, rien de plus lâche; pleurer dans le christianisme, rien de plus généreux : \ir fortis non est minus laudabitis in luctu quam in bello.{S>. Bern., De modo benevivendi, c. 1.) Les larmes sont la honte d'un homme, c'est •me marque de sa faiblesse, mais c'est la gloire du Chrétien ; c'e.«t une marque de sa force et de son grand cœur. Regretter dans le monde, et condamner ce que l'on a fait, c'est ce qui est dilficile; on aime trop ses propres œuvres : mais le rétracter, mais l'abolir, mais fi^ire le contraire, en confessant publiquement qu'on a mal fait, c'est à quoi' l'horame ne peut se résoudre ; il périra souvent plutôt que de
sitie palpatione dijudices, non dubito quin liumilieris ; si tu te considères toi-même au flambeau de la vérité, si tu te regardes sans dissimulation, et t'examines sans flatterie, il est impossible que tu ne t'abaisses, et c'est, dit ce même saint {Ibid., serm. 56), la voie la plus sûre et la plus facile pour se bien humilier : Ad se liumiliundum anima nihil inveuire vivacius seu accommodatius potest, quam si se in ve~ ritate invenerit , et statuât contra faciem suam. Ne voir en soi que péché, qu'imperfection, que faiblesse, que misère, et avoir bonne opinion de soi. c'est ce qui ne se peut. 0 homo , dit Dieu par la bouche de saint Bernard {De interiori domo), si te videres, tibi displiceres, et mihi placeres. Voilà, dans la pensée des saints, l'utilité que nous apporte la vue de nos misères , et c'est aussi le premier fruit que nous retirons de l'ex-amen. Nous y puisons la plus utile de toutes les connaiss'ances, la connaissance de nous-mêmes et de nos imperfections. C'est en cela, dit admirablement saint Jérôme (epist. fili, ad Cte-
sipti.), que consiste la perfection de cette vie : llac se dédire. Mais c'est unerésoluiiou digne d'iu^Cht^-
tien, qui, voyant qu'il a offensé son Dieu et commis le pfkhé, se résout de le délruire, de ne lui donne-r aucnne trêve, de le persécuter jusqu'à la mort ; et sans écouter toutes les inclinations de la chair et ûu sang, sans faire aucune attention aux répugnances de la nature, sans être épouvanté par la violence qu'il se laut faire, il prend le parti de Dieu contre soi-même, il veut être l'exécnleur de sa justice : Judicis et tortoris vices assumit (S. Cvprian.) ; pour étouffer cet ennemi jusque dans son cœur, il devient son persécuteur et son bourreau; il recherche toujours de nouvelles peines pour expier ses offenses; il peut bien dire ce que disait un grand saint au rapport de saint Jérôme (??i vita Mnlclii) : Jpse ero milii persecutor et martyr. Se peut-il rien voir de plus généreux ? H faut avouer que ce dessein ne peut partir que d'un grand cœur, la nature n'a point assez de force pour l'entreprendre, il faut une vertu toute divine. Or c'est ce que nous faisons dans l'examen où, après avoir connu et pleuré notre péché, nous prenons la résolution d'y satisfaire, et par toutes les peines qu'il plaira à Dieu de nous envoyer, et par les souffrances que nous embrasserons volontairement. Disons donc que dans l'examen, après y avoir puisé la plus utile de toutes les connaissances, et y avoir formé la plus salutaire de toutes les affections, nous y prenons la plus généreuse de toutes les résolutions. Voilà les avantages que nous tirons de l'examen , et le premier motif oui nous oblige de le bien faire.
Le second motif qui nous presse beaucoup plus fortement, se tire des grands périls où nous nous exposons, lorsque rsous manquons de nous y rendre iidèl;\s. Périls, eu égard aux péchés que nous avons commis , aux péchés que nous pouvons commettre, aux remèdes que nous devons prendre. Aux péchés que nous avons connnis; car nous sommes en danger de n'en guérir jamais. En effet, comment guérud'un mal que l'on ne connaît pas? Qnod ignorât, medicina non curât ; or sans l'examen il y aura beaucoup de péchés en nous que nous aurons peine, disons mieux, qu'il nous sera impossible de découvrir. li en arrive dans le changement de notre âme, dit ic grand saint Grégoire {Moral. , lib. xxv, c. 5), comme dans les changements de notre corps : Sicut non scnlimus (jnomodo crcscnnt mènera , proficil corpus , mutalur species , niijredo capillornm albescil in scnibus ; lia'c quippc omnia nabis nescientibus, agnnlur in nobis : ita mens nostra per momenta Vivendi ipso cnrarnm usu a semelipsn permutatur, cl non aynoscimus, 7nsi vicjilanti custodia ad intcriora nostra résidentes, profcctus nostros (fuotidiè dcfectusque pcnscmus. Nous ne nous apercevons pas delà manière dont nos mend>res croissent ; les traits d'un visage s'altèrent inscnsiblemenl, sans qu'on s'en aperçoive; les cheveux changent de couleur avec l'âge , et personne ne le remarque , à moins que d'y faire une grtmde et continncll*^ attention. Ainsi en est-il de uotre àme ; elle s'altère par la suite du temps, et
contracte une certaine crasse dans l'usage de la vie.
qui la fait déchoir insensiblement et sans que l'on s'en aperçoive, à moins que d'y faire une tiès-parti- ^ culière attention. Ne nous trompons point ici : % très-souvent on néglige l'examen, parce qu'on ne le . croit pas si nécessaire ; on se persuade que l'on a ses péchés assez présents, que l'on connaît assez ses fautes , que l'on a la vue assez perçante , et la mémoire assez heureuse , sans qu'il soit besoin d'en faire une si exacte recherche; c'est une erreur, c'est un abus , c'est une tromperie. Il y a des impuretés si déliées, il y a des déréglemens si cachés, il y a des désordres si subtils; en un mot, il y a des crimes si déguisés et si couverts, que l'on ne les connaît jamais qu'après y avoir fait une extraordinaire attention. H n'y a qu'une discussion exacte et une sérieuse réflexion qui nous en peuvent donner la connaissance , c'est-à-dire, en un mot , qu'il faut un fidèle examen ; sans cela il y en a une infinité qui échapperont à notre vue, et qui, par conséquent, croupiront dans notre àme , sans que nous puissions en obtenir la guérison : Qui enim pcccare se nescit, corrigi non viill. Péril donc en premier lieu , quant aux péchés commis.
Péril en second lieu , quant aux péchés qu'on pourrait commettre ; car enfin on y tombe avec une bien plus grande facilité, quand on néglige son examen. Une âme qui ne s'examine point est en péril en toutes sortes d'occasions; les moindres tentations sont capables de l'abattre; et, comme elle ne pense guère à ce qu'elle fait, il n'y a rien qui ne soit à craindre à son t-^ard. Ajoutez que, ne s'examinant point, elle entre dans un assoupissement où il est aisé de la surprendre ; et enfin, comme dit saint Grégoire, dans cet état elle perd insensiblement toute sa force, et tombe d'elle-même, sans s'en apercevoir, eu défaillance et en faiblesse : Cum indiscnssa mens relinquitnr , in quodani scnio torporis sopifiir, quia sui nc(jliijcns,ct propositum robur iusensibiliter perdens , a forma prioris forlitudinis , dum nescit, scnescit. (S. Grecor., Moral., lib. xxv.) Coyilavi vias meas, et converti pedes mecs in testimonia tua, dit le Psabr.iste {Psal. cxviii , 59), autant qu'il est diificile de faire tomber une àme dans le pèche, qu' fait tous les jours son examen, autant il est facile d'y faire tond)er une âme qui le néglige. Péril donc t*n second lieu , quant aux péchés que l'on peut connuettre.
Enfin, péril quant aux remèdes que l'on ooit prendre. Nous avons deux remèdes contre le péché, la componction et la confession : la componction, qui quelquefois est si grande, qu'elle seule nous donne une parfaite guérison ; la confession (lui sup|)lée, lors(iue la componction n'est pas si forte, et qui achève ne qu'elle seule, dans sa faiblesse, ne ferait pas. Or une personne qui ne fait pas son examen, n'es» guère en état de profiter ni de H'une ni de lautre. Pour la coi>q)()nction, elle ne se diurne, dit saint Giégoire, qu'à celui qui connaît la grandeur
«âS MANUEL nu SEMINARISTE. — X\I.
de son péché: Coinpunctionis yrutia menti noninfundil'ur, tiisi prius ipsa ei peccati mayiiilnao monstrclur. Or, couunonl celui qui n'y fail point d'attention, cl qui ne l'examine pas, la pourrait-il connaître? S'il en a quelque lumière, elle sera faible, et elle ne tirera jamais assez de larmes de son cœur pour efl'aecr son crime. Pour la confession, bien loin de lui être fort utile, il ne se confesse point qu'il ne se mette en danger de profaner ce sacrement. Pour se confesser comme il faut, dit le concile de Trente (sess. li, cap. 3), il faut se confesser après s'èlre examiné soigneusement : Post diligentcin snl discussionem, après avoir sondé le fond de sa conscience, et en avoir développé tous les replis , dit le même concile. Postquam qtiisque dilhjcntius se exciisscril et exploraverit. C'est, continue-t-il, ce que l'Eglise demande aux pénitents : Ab Ecclesin a pœnhcnlibus exigi : autrement ils sont en danger de ne tirer que peu de fruit , ou même quelquefois de profaner tout à fait ce remède. Péril donc très-considérable de ne pas bien faire son examen, et c'est le second motif qui nous oblige de nous y rendre fidèles.
Eulîn le troisièmeest ce qui arriveraau jour du juge- «enl. Une des plus grandes peines des pécheurs à ce jour épouvantable, c'est le châtiment dont Dieu les menace par son Prophète : Arguam te et stutuaviconlra faciemtuam. (Psa/. xlix, :21.) Dieuprendrale pécheur et le mettra lui-même devant sa propre face, c'està-dire qu'il l'obligera de se regarder soi-même ; il lui tiendra toujours les yeux ouverts sur ce qu'il a fait et sur ce qu'il est, et, lui ôlant tous les voiles qui l'empêchent maintenant de bien envisager ses péchés, et de découvrir le fond de sa conscience, il les lui fera connaître pour lors tels qu'ils sont. Hélas, quelle vue 1 il n'y a point de monstre plus hideux, il n'y a point de fantôme aussi horrible, il n'y a point de spectre si épouvantable, il n'y a point de démon si affreux. Oh ! si nous pouvions bien connaître cette peine ! C'est là, disent les saints Pères, un des plus grands supplices des damnés. Un seul péché connu dans sa laideur et te! qu'il est, serait insupportable à notre vue ; il est si horrible, dit sainte Catherine de Gênes, à qui Dieu l'avait fait connaître, que ce serait assez pour faire mourir un homme. Elle-même, quoique soutenue de la grâce, ne put pas le souffrir , et elle fut obligée de demander à Dieu de lui ôter cette vue. Oue sera-ce donc à l'heure de la mort et au jour du jugement, lorsque rame, se voyant elk-mème et par nécessité, sera contrainte de regarder fkement , attentivement, continuellement et clairement tous ses péchés, dont maintenant la pensée seule, quoique confuse, lui donne de l'horreur, et la charge de honte et de confusion : Arguam le et statuam contra faciemtuam. Que ne donnerions-nous point pour ne pas tomber dans ce malheur ? Or en voici une voie sûre : faisons maintenant par amour la même chose que Dieu ferait pour lors par justice : Non guim punit bis Christus in idipsum : « Si nosmetipsos
DE L'EXAMEN DE CONSCIENCE. ^>i
dijudicaremus, non utique judicaremur. ( / Cor. m Zl.) Omnis iniqidlas panui, magnave sil , puuialiir necessc est, attt ub Itomine pœnitente ant a D?o vindicantc. Vis non puniat? puni tcipsuni;si non pu7m, punit ipsc. (S. Ati(;.) C'est le secret que nousdoinie encore saint Augustin : Constituât se ante (aciem snam, n.' hoc ci fiât; nam miuatur hoc Deus peccutori diccus [Psdl. X1.1X, "21) : i Arguam te, et statuam contra faciem luam. » Il faut présentement nous regarder nous-mêmes, et considérer la face de noire âme ; nous ne le pouvons pas directement, dit saint Bernard. {De domo interiori, cap. 25.) Faisons doue tout de même, comme quand nous voulons voir notre visage : nous ne pouvons pas le voir directement, que faisons-nous ? nous prenons un miroir qui nous représente. Ainsi en devons-nous faire pour notre âme : Anima non novit se sine spécula. Or ce miroir est la conscience, spéculum clarum et purum religionis tutins ; c'est elle qui nous représente notre élat : In speculo conscicniiœ status hominis dignoscitur ; c'est elle qui nous fait voir à nousmêmes tels que nous sommes : JSon immerito conscienliam speculo comparavimus, quoniam in ca tanquam in speculo ralionis oculus tam quod dcccus quant quod indecens est in se, claro aspcclu apprehendere potest. [Ibid.) C'est par ce moyen ensuite que nous nous réformons : Sicut mulier in intuitit speculi imaginem oppositam rcddeutis, décorent et pnlchriludinem faciei suœ componit, etc. (Ibid.) Il faut donc mettre ce miroir de la conscience devant nous, et nous y regarder nous-mêmes ; et c'est ce que nous faisons dans l'examen, où nous nous mettons nous-mêmes devant nos yeux, nous corrigeons avec amour tous nos dérèglements, que Dieu serait obligé un jour de punir par justice.
Vous voyez donc qu'il est d'une très-grande impoctance de faire son examen : Si per singulos dies hoc feceris, dit saint Chrysostonie {Ilom. in Gen., et i'i Matth. xii), cum fiducîa stabis ante trettiendum iltud tribunal. Et partant, concluons avec ces belles paroles de saint Bernard {De domo interiori, cap. Go) : Relinque ergo eœtera, et teipsum discute, per te curre, et in te consiste ; a te incipiat cogitatio tua, et in te finiatur ; nec frustra in alia distendaris, te negtecto. Quittons plutôt tous nos emplois extérieurs, renonçons à nos occupations, laissons nos autres affaires, plutôt que d'omettre cet exercice et manquer à bici, faire notre examen.
Mais que faut-il pour le bien faire? deux choses principales auxquelles nous devons faire une particulière attention : ta première , les condifions générales qui sont nécessaires pour le bien faire; la seconde, les actes particuliers que l'on y doit produire. 1" Les conditions nécessaires qui le doivent accompagner ; or j'en trouve trois principales que les saints Pères nous marquent : il doit être exact, profond , sévère. Exact, pour examiner chaque action l'une après l'autre, rationem cujuslibel facti a seipso extorqucrc (S. Doroth,, doctr. II); maissoigneuseineni,
OtUVKES CONNUES I>E M. TRONSON.
2r.fi
.hais atlenliTcnient; caule pensare, el sollicita inqui' iitione discutere, comme dit saint Grégoire {Moral., rap. 6), afin de découvrir toutes les fautes que l'on a commises, et non-seulement les grandes el les plus considérables, mais même les plus petites : Nec re$ parvas contemne , sed macjnas etiam earum rationes répète, dit saint Clirysostome à ce sujet. Vnusquisquescopet conscientiam suam, qiurrat in anyulis cordis, circumeat latebras tne)\tis. (S. Bern., Senn. in Cœna Domini.) Autrement, si nous n'avons cette exactitude, nous ne découvrirons que les plus lourdes fautes, et i! y en aura une infinité d'autres qui échapperont à notre vue. 11 faut donc qu'il soit exact, et pour cela il faudrait s'y comporter comme si ce devait être le dernier de notre vie. 2° Il faut qu'il soit profond ; et pour cela il faut s'y appliquer avec ferveur comme à un exercice des plus importants de notre vie. Souvent l'extérieur de nos actions nous déçoit, et, à ne les considérer que superficiellement, on se trompe et on n'aperçoit pas ordinairement tout le mal qui s'y rencontre. Il faut une réflexion attentive, profonde, pénétrante, et telle que la décrit saint Bernard : IS'on remanet extra, non lnvrcl in superficio, iitterius pedcm figit, interiora pénétrât, singuta rimatur, attente considérât..., II faut lâcher de pénétrer jusqu'au fond, envisager attentivement tout le mal qui se rencontre dans chaque action, actionnm latebras perscrutari (S. GREG.,3/ora/.,lil». \xii) ; à chaque péciié qu'on y remarque, s'arrêter pour en découvrir toute la malice, s»6n7ih'r indaganlcs; fouiller jusqu'à la racine, pour en découvrir la source et le principe, ab ipso fonte discutere. (Ibid,) Par exemple, je découvre un mensonge; mais d'où vient ce mensonge? je vois bien que j'ai menti ; mais est-ce assez? il faut tâcher de voir pourquoi j'ai menti; esl-ce par méganle, ou de propos délibéré ? est-ce pour m'excuser? est-ce par superbe? n'est-ce point par haine ou par envie? et ainsi pour les autres fautes. C'est le moyen de se bien acquitter de l'examen et de le faire profond. Eiilin, il faut qu'il sojt sévère, c'est-à-dire s'examiner avec; rigueur, et sans compassion, de peur que l'amour-propre et la tendresse naturelle, que nous avons pour nous-mêmes, nous cache à nous-mêmes nos propres fautes, et nous empêche d'en bien porter le jugement. Et pour cela il faut nous examiner comme si nous avions reçu la commission d'en examiner un autre : Pane omnes iransgressiones tuas anteocnlos tiios, statua te ante te, tanquam ante ulium. (S. IBern., Médit.) Enfin il faut, dit saint Augustin, nous représenter que nous sommes les accusateurs, les juges et les bourreaux: accusateurs, qui dénoncent et découvrent les crimes sans déguisement; juges qui prononcent l'arrêt sans miséricorde; bourreaux qui l'exécutent sans compassion : c'est ce qui est nécessaire pour l'examen. Et voil.i les trois conditions que nous ne devons jamais manquer d'y apporter pour le bien faire.
Pour Ifs actes particuliers que l'on y doit produire, il y en a six. Le premier Cil d'adorer N'otr«-
Seigneur Jésus-Christ comme notre juge. Ipse enim constilutus est judex vivorum et mortuorum {.\ct. x, 42) ; il est le juge de tous les hommes. Pater non judicat quemquam, sed onme judicium dédit Filio {Joan. V, 22) ; son Père lui donne cette autorité générale , et, en récompense de ce qu'il s'est soumis pour son amour au jugement des hommes, il a mérité nue tous les hommes fussent soumis à son jugement. C'est donc lui qui est le juge de tous, et c'est là un grand sujet de confiance pour les Chrétiens, de ce que celui qui est venu en ce monde pour prendre leurs intérêts, est celui-là même qui est leur juge. C'est ce que David demandait avec instance, comme une faveur très-signalée : Deus judicium tuum régi da, et justitiam tuarn filio régis (Psal. xlyii, 12) ; et en effet quel autre jugement plus favorable pourrions-nous désirer? Ne pourrions-nous pas dire avec l'Apôtre {Rom. viii, 53, 54) : qui se rendra partie contre les élus de Dieu : « Quis accusabit adversiis electos Dei? Deus est qui justificat. Quis est qui condemnet ? Cliristus Jésus qui mortuus est et qui resurrexit^ qui etiam interpellât pro nobis. » Quel avantage d'avoir pour notre juge notre avocat! C'est un sujet de confiance, mais un grand sujet de crainte eu ce qu'il nous jugera selon toute la loi de l'Evangile; il nous jugera, non pas selon les maximes relâchées du siècle, mais selon la pureté des vérités que lui-même a prêchées. Sujet donc de crainte et de confiance ! C'est ce qui est utile au pécheur qui, marchant entre ces deux mouvements, est poussé d'une part par la confiance à rechercher toutes ses fautes pour en faire pénitence, et en espérer le pardon, et de l'autre est porté par la crainte à ne se point flatter. Il est doue très-utile de commencer toujours son examen, par adorer Jésus-Christ comme juge.
Le second acte consiste à lui demander lumière pour bien connaître nos péchés : Quanlas habeo iniqnitates, el peccata mea et delicta mea ostende milii. {Job xiii, 23.) Et ceci est encore d'une très-grande conséquence; souvent on croit se connaître assez, et ou se persuade avoir ses fautes assez présentes pour pouvoir aisément les discerner, et dans cette confiance on s'applique d'abord à en vouloir faire la recherche, sans auparavant demander à Dieu sa lumière, ce qiri fait qu'ordinairement on ne les connaît pas toutes : ou si on les connaît toutes, on ne les connaît pas dans toute leur laideur, on n'en a pas toute l'aversion que l'on devrait ; souvent mêuic on voit qu'en voulant penser à ses péchés, au lieu d'en concevoir de la haine, on est en danger d'y prendre de nouvelles attaches. La pensi'e d'un péché qui nous devrait donner de l'horreur, et que nous rappelons même dans notre mémoire à ce dessein, nous sera souvent dans l'examen nno matière et une occasion de nouvelle tentation ; d'où vient cela? de ce qu'on recherche pan sa propre lumière. Mais la lumière de sainteté que Dieu nous donne, nous lait eonnailrc nos péchés, cl nous les tait coq-
- \\t\. NECESSITE DU DIRECTEUR. 25^
que Dieu demaiulait? i° Celle recherche, ainsi faite, 11 nous faut exciter à la douleur ol tâcher de faire un acte de contrition de tous nos péchés ; c'est le quatrième acte de l'examen, ol qu'il faut bien prendre garde de ne jamais oublier, car il est essentiellement nécessaire pour la confession : Recoijitaho (ibi omîtes aunos meos in amaritudiiie animœ meœ. (Ixai. XXXVIII, 15. j Sans la douleur, notre confession es: sacrilège ; et si nous ne lavons dans l'examen, nous sommes souvent en danger de ne l'avoir pas dans la confession. On diffère quelquefois, et on pense qu'on formera cet acte de contrition aux pieds du prêtre; et souvent ou on est attentif ailleurs, ou on l'oublie;
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naiire comme il faut, et saus déguisement, et elle nous les fait connaître avec horreur : aussi c'est celle lumière que nous devons demander avec instant eà Dieu, Domine, illumina tencbras meas... (Psal. XVII, 29.) Illumina oculos meos, ne unquam obdormiam in morte. (Psal. xxii, 4.) Etnitte Ivcem tuam et veritatem. (Psal. xlii, 5.) Dieu a deux sortes de lumières qu'il donne aux hommes ■ h\ première est de justice, telle qu'il la donnera même aux réprouvés à l'heure de la mort ; lumière qui leur fera voir leurs péchés, clairement, nettement, dîslinclemenl; lumière pourtant qui ne leur en donnera point d'aversion, et qui ne sera pas capable de les en séparer. H y en a un autre qui, portant une impression de ou les scrupules, la pein.c, la honte même quelque-
bainleté dans l'âme qu'elle éclaire, lui donne horreur du péché qu'elle fait connaître, et nous devons demander que Dieu nous donne cette lumière, mais telle qu'il nous la donnera à l'heure de la mort. C'est pourquoi, tous les jours dans notre examen, après avoir fait le premier acte, après avoir adoré Jésus- Christ comme noire juge, et nous être mis en esprit devant lui comme de pauvres criminels, nous lui demandons la lumière qu'il nous apportera à l'heure de notre mort, pour nous faire connaître nos péchés, cette lumière de sainteté, qui les fait voir avec honte, et qui en donne horreur et contrition, afin de prévenir son jugement par noire pénitence.
3° Ensuite il faut examiner notre conscience, faire réûcxion sur notre conduite et notre vie, et y re- .niarquer plus particulièrement trois choses : Le mal que nous avons fait et que nous ne devions pas faire ; le bien que nous n'avons pas fait et que nous étions obligés de faire ; le bien que nous n'avons pas bien fait et que nous devions bien faire, comme le bien que nous avons fait par respect humain , avec tiédeur, négligence et lâcheté ; et tout cela soit par pensée, soit par parole , soit par œuvre : examiner le tout exactement, prenant les actions de la journée l'une après l'autre, lâchant de découvrir en chacune tout le mal qui s'y rencontre , et de pénétrer jus(|u'.\ la racine. Or, pour cela, dit Cassien (collât. I, c. 2), il faudrait faire comme ceux qui examinent !a monnaie : ils prennent garde à chaque pièce qu'on leur donne, et pour n'y être point trompés, ils y observent trois choses; si chaque pièce est de bon or, s'il n'est point falsifié, n'ayant seulement que la couleur de l'or, si elle a la marque du prince , si elle est de poids. Ainsi en devons-nous faire à l'égard de nos actions; c'est la monnaie dont uous achetons le paradis. Examinons chaque pièce et cha<|ue action. 1° Voyons si elle est de bon aloi ; est-ce une bonne oeuvre? Sicut probabile$ trapezitœ, proba, quœ colorem tantum auri liabent. S-" Est-elle faite à bonne intention , pour l'amour de Dieu, c'est la marque du prince, an legiti. me fiyurata ? N'y a-l-il point quelque respect humain, quelque vaine complaisance? 5" Est-elle de poids? ac syltabis ad perfectionem informant. (Cass. De ini\« quid a leyitimo pondère diminutum ? est-elle faite stit. , lib. iv.) Pour traiter â fond celle grande matièîe, a-ec'aferveur, ratici'tion, la déNoUouclloullczèlc j'ai dessein de vous en dire trois choses : la pre-
fois, quelque parole morliliante qu'on nous dira et qui nous fera peine, quelque avis contraire à notre inclination et à nos désirs, et une infinité d'autres choses, qui peuvent survenir dans la confession, nous empêcheront d'y faire attention. Ainsi pour éviter le sacrilège, ii est de la dernière conséquence de ne faire jamais son examen, sans faire tous ses efforts pour y produire un acte de contrition.
6" Enfin, après avoir reconnu ses péchés et en avoir conçu la douleur, il faut faire de bonnes résolutions de mieux vivre à l'avenir. StatJte tibi speculam, dit Jérémie (xxxi, 21), voilà la recherche et la vue des péchés; pone tibi amaritudines, voilà la douleur ; et diritje cor tuum in viam rectam, penser sérieusement à l'avenir pour mieux régler notre vie, c'est par là que nous devons conclure notre examen ; " pour cela nous devons nous abandonner à Dieu, pour porter toute la pénitence qu'il lui plaira de nous imposer, et nous en imposer nous-mêmes, selon l'avis de notre directeur.
iN'i7»7 est quod sic quisque debeal coqitare nisi ut in semetipsnm oculos conjiciat, se discat, se inspiciat, se quœrat, se invcuial; et quod displicet Deo, necet ; et quodplacet, aplct et plantet.
ENTRETIEN XXll.
Nécessité du directeur.
La nécessité d'un directeur, le compte que nous sommes obligés de lui rendre, la dépendance que nous devons avoir de sa conduite, voilà une matière que la chair et ie sang ne peuvent digérer ; la prudence humaine a peine à le comprcn;irc ; les sages du monde ne peuvent s'y soumellro. et cependant les saints Pères l'ont toujours cru d'une telle conséquence, qu'ils l'ont proposé aux Chrétiens, comme on fait l'alphabet aux enfants pour leur apprendre à Ure : Optimum ac sulutare alphabetum obedientia (S. Climac, grad. 4) ; c'est-à-dire comme undes premiers éléments du christianisme, et comme un des premiers principes nécessaires pour bien apprendre l'Evangile : His institutis velut démentis quibusdam
25d /15 tVU£S CONNUES DE M. TRONSON.
mière, la néccssilé d'avoir iiii directeur ; la seconde, »i par l'autorité de
quel doit être ce directeur ; la troisième, la manière dont nous devons nous comporter avec lui : trois choses- extraordinairement importantes, et sur lesquelles je vous supplie de faire aussi une attention ' particulière. Mais parce qu'elles sont trop étendues, ■ pour les pouvoir renfer.mer toutes trois dans cet entretien, je me contenterai pour aujourd'hui de vous -, parler de la première, et de vous faire connaître la nécessité d'un directeur. 0«e si vous y trouvez des vérités qui peut-être vous paraîtront d'abord un peu fortes, ne vous en prenez pas à moi, maïs aux saints Pères; car je ne prétends pas vous expliquer mes pensées, mais seulement leurs sentiments et leur doctrine sur ce sujet.
1° La nécessité d'un directeur : elle est si absolue, que, dans le sentiment-constant des Pères de l'Eglise, on ne peut, sans un péril extrême et sans s'exposer évidemment à se perdre soi-même, s'en dispenser en cette vie. Que diriez-vous d'un homme qui voudrait apprendre à fond quelque science, et qui, prétendant en développer toutes les difficultés et en pénétrer tous les principes, ne voudrait cependant aucun maître pour s'en instruire? Ne diriez-vous pas qu'il est en péril de tomber dans une infinité d'erreurs, et de ne posséder jamais parfaitement ce q'u'il désire? Si une personne se trouvait assez té- Biéraire pour s'embarquer sur une mer orageuse, et pour entreprendre une longue et périlleuse navigation, sans avoir de pilote pour se conduire, ne pourrait-on pas assurer qu'il y ferait naufrage? Et si un .*li;ugle voulait, sans aucun guide s'engager dans Hn chemin qu'il ne connaîtrait pas, ne serait-il pas impossible qu'il ne tombât dans quelque égarement? Voilà justement ce q«i arrive dans l'affaire du salut. C'est une science, mais irès-imporUinle: c'est ujie navigation, mais extrêmement périlleuse ; c'est un chemin, mais extraordinairement difficile. C'est donc se perdre que de s'y exposer sous sa propre conduite : Consilii expers similis est navigio redore carenti. (S. Basil., OratMe felicit.)Cesl la conclusion ([uc nous trouvons dans les saints Pères : Nec ipse te doceas , nec sine ductore ingrediuris viam qmm uunquam ingressus es, dit saint Jérôme. (Epist. -4.) Un aveugle sans guide, et un Chrétien sans directeur, Ak excellemment saint Augustin (serm. 112, De lempore), ne marcheront pas longtemps sans s'égarer : Sicnl cœcus siiie ductore, sic homo sine doctore reclarn viam vix graditur. Il faut un maître qui nous inslruise, il faut un pilote qui nous dirige, il faut 1111 guide ^ui nous conduise, c est-à-dire, en un mol, qu'il faut un directeur pour le salut. El l'avis adnii-
'Ecrilure «ainle et par le témoignage des saints Pères, et par la pratique des serviteurs de Dieu de son siècle, et même par sa propre expérience, ainsi il ne peut être accusé d'ignorance, ou d'une trop grande crédulité. Voici comme il parle dans une de ses doctrines qui porte pour titre : que personne ne doit se fier à soi-même pour sa conduite, et qui est la pièce la plus forte que j'aie vue dans tous les saints Pères sur ce sujet. Plût à Dieu qu'elle fût dans les mains, ou plutôt dans le cœur de tout le monde!
Prenons garde, dit-il, de nous tromper et de nous persuader que nous sommes suffisants à nous-mêmes, et capables de nous conduire : Ne persuadeamur esse nos satis ad regimen noslrum; c'est une pure illusion et un épouvantable aveuglement : Opus est nabis auxilio prœter Deum, opus est coadjutoribus. Outre le secours et la grâce que Dieu nous donne, nous avons encore besoin de directeurs qui sont les coadjuteurs de Dieu pour notre conduite : Opus est coadjutoribus; et c'est une nécessité de s'y soumettre, mais nécessité si grande, qu'il y va du salut : iVti ctiter licet salvari, conclut le même saint. Se peut-ii rien dire de plus précis sur ce sujet? Ajoutons néanmoins, pour donner plus de jour à celte matière, et pour faire connaître plus en détail jusqu'où va la nécessité d'un directeur, selon le sentiment des saints Pères, que non-seulement la nécessité en esl absolue, mais qu'elle est universelle, c'esl-à-dirc que le directeur est nécessaire à toute sorte de personnes, à chaque personne ; nécessaire pour toute sorte de temps, à chaque temps ; nécessaire pour toute sorte d'actions. Je ne fais que toucher tout ceci, parce qu'il y a trop de matière pour k pouvoir étendre.
1" Le directeur est nécessaire à toute sorte de personnes, en quelque état qu'elles se renconlrcnt. Les saints ne nous en remarquent que trois sortes dans la voie du salut. Ceux qui commencent, qui sont dans la vie purgative, et qui, éu»nt encore remplis d'iniporfcclions et du reste de leurs crimes, doivent travailler principalement à se purger; c'est le premier é!al, incipientium. Ceux qui avancent, qui sont dans la vie illuminativc, et qui, pour faire progrès dans la vertu et ne point s'égarer dans les voies étroites (le l'Evangile, doivent être particulièrement éclairés; c'est le second état, prolicicntium. Ceux ([ui sont parlaits, qui sont dans la vie unilive, et qui, éUxnt liés à Dieu plus particulièrement par les chaînes de l'amour, doivent se consommer sans cesse pour n'être plus avec lui qu'un seul esprit : Qui adhœrct Domino, unus spiritus esl (I Cor. vi, 17) ; c'est le troisième élat, pcrfcclorum. Or je trouve que le directeur est
lable que nous donne saint Doroth.^e mérite une absolument nécessaire pour ces trois étals . Néces-
attention d\iutant plus grande, que c'était un saint saire pour ceux qui commencent, afin de les purger ;
«lui vivait dans les premiers siècles de l'EgUse ; ainsi nécessaire pour ceux qui avancent, afin de les eclai-
il ne peut être suspect de nouveaul.i ; <|ui était ex- ler ; nécessaire pour ceux qui sont parla.ls, afin do
trèmemcnt éclaire pour la vie spirituelle, ainsi il ne les consommer dans l'union divine,
peut être soupronué d'illusion; et qui ne nous le Développons tout ceci en peu de mots. 1" Je dis
donne qu'après avoir été convaincu lui-m'eme, quil est nécessaire pour purger ceux qui commen-
MANUEL DU SEMINARISTE.