XXII. NECESSITE DU DIRECTEUU
les icinàles qui nous sont les plus propres. Tous les remèdes, quoique excellents en eux-mêmes, ne sont pas égalenienl bons pour toutes sortes de maladies : il laut en faire et le choix et Tapplicalion avec un grand discernement. Or, ceux qui conmiencenl, ne sont jamais capables de ce discerncmonl; ils recherchent la conversation pour se délivrer d'une peine dont ils ne trouveront la guérison que dans la retraite ; ils travaillent lorsqu'ils devraient vaquer à la prière ; ils croient trouver dans le service du prochain le remède à leur superbe, dont ils ne seront délivrés qtie dans réloiguemcut du monde et dans la solitude. En un mot, ils prennent un remède lorsqu'ils ont besoin d'un autre; et comme Tamour-
ceut, car il. est impossible qu'ils connaissent euxmêmes toutes leurs maladies ; et comment guérirontils? et comment pourront-ils purger le mal qu'ils ne coiniaissent pas? Ulitd finnissimum Wnendiiin, omnium dilficillimmn esse seipsum cognoscerc, et curare: proptereaquodnatnralitcr seipsum quisque omet. (S. Basil., Coustitut.) Qui :iprivat6 uosamorediliyimus, clausisocuUs in noslra dcceplionc blandimur. (S. Gke(;., hom. i.) Nous nous trompons nous-mêmes tous les jours en tout ce qui nous touche ; et soit que la passion nous aveugle, soit que l'intérêt nous surprenne, soit que notre propre légèreté nous empêche de faire l'attention qui serait nécessaire, nous voyons qu'il y a mille imperfections qui échappent à notre vue, et que, par une étrange illusion, nous prenons tous les propre leur ôte le jugement , selon le dire de saint jours pour vertu ce qui n'est qu'un pur effet de l'a- Bernard : Amor proprius auferljudicium, ils ne pcuniour-propre : Sœpc sibi de se mens ipsa menlitur, et vent faire le choix ni le discernement de ce qui leur fimjit se de bono opère amare quod non amat, de est le plus utile : ISemo sibi sufficiens est ad electioniundi autem gloria non amare quod amat. {Pastoral.) nem utiiium; il n'y en a pas un, dit saint Basile, qui
Souvent, dit le grand saint Grégoire, l'âme se dé<;oit file-même, et elle est tellement aveugle dans ses propres affaires, qu'elle se persuade avoir aversion d'un mal qu'elle aime, et aimer un bien qu'au fond elle n'aime pas. C'est un aveuglement étrange ; cependant il est ordinaire, et nous en avons tous les jours mille expériences. Mais il faut avouer que celte illusion, qui est si fréquente en celte vie , est absolument inévitable aux personnes qui commencent. Comme ils ont l'esprit plus volage, les passions plus fortes, et qu'ils sont plus sensibles à leurs propres intérêts, ils ne se regardent pour l'ordinaire qu'avec déguisement; leur vue troublée par les nuages de l'amour-propre, fait qu'ils se voient tout autres qu'ils ne sont, et se trouvant dans ces ténèbres que saint Augustin déplore dans ses Confessions (lib. x), plan- (jcndœ tenebrœ qua me latet faeullas mea; ils ne discernent jamais entièrement leurs propres ioiirniités. Je n'en veux point d'autre témoin que notre propre conscience. Combien de recherches de nous-mêmes dans nos actions ! combien de superfluités dans nos
ne s'y trompe; aussi il n'y en a pas un qui se guérisse.
Mais quand même ils ne se tromperaient pas dans le choix et le discernement, il y a une certaine médiocrité et un certain tempérament , que l'on doit garder dans les remèdes, qu'ils n'observeront jamais sans directeur. Car, ou ils s'emporteront dans l'excès sans aucune retenue, ou ils se retiendront par un effet de tiédeur et de lâcheté. Deux extrémités vicieuses également a craindre, et dont le démon se sert pour empêcher notre guérison : Uhumque enim bellum advcrsarii factione consurqit ; et c'est un des grands fondements dont Cassien *e sert (collât. 2, cap. 17), pour nous faire connaître la nécessité d'un directeur : Inter utrasque nimielates. discrclionC'moderanter (jradieudum est. (Id., collât. 2.) Il faut, dit ce grand homme , marcher discrètement dans les austérités, dans les mortifications et dans les autres remèdes de pénitence ; il faut toujours tenir le milieu entre deux extrémités; il ne faut pas toujours tomber dans le défaut, il ne
désirs! combien de vanités secrètes dans nos pen- faut pas aussi s'emporter dans l'excès. Or, où trou-
sées ! combien d'affections impures dans notre cœur! combien de dérèglements dans toute notre conduite! en un mot, combien de maladies 'dangereuses, et de maladies cachées dans le fond de notre âme, que nous n'aurions jamais aperçues sans le secours du directeur !
Mais quand même nous aurions pu, dès le commencement, les connaître sans directeur, il faut avouer que nous n'y aurions jamais appliqué efficacement de remède sans son secours : Quid prodest scire valetudinis causam, si ncscias medicinam? aut quid juvat nosse auxilium sanitatis, si nulia compcscendi sit cura lanquoris. (VAi.Eni.vN., De humilit. et superb.) Car il y a trois choses à craindre dans l'application des remèdes, qui en diminuent! ou qui en empêchent entièrement l'effet, et que nous n'éviterons jamais, si nous voulons nous-mêmes nous guérir. Li première, rest que nous ne prenons pas
verez-vous une personne qui commence, qui puisse garder ce tempérament, et qui, se conduisant soimême, puisse se tenir dans une juste médiocrité? cela est impossible. Ou on en fait trop, ou on n'en fait pas assez ; si ou veut suivre son zèle sans borne et sans mesure, ou on en fait trop, oij on se perd : si on y veut mettre des bornes, on n'en fait plus assez , et on ne se guérit pas ; car l'amour-propre s'y mêle et fait tomber insensiblement dans le relâchement. C'est ce qui arrive à toutes les personnes qui se conduisent.
Mais enfin supposons qu'ils pourraient et choisir les remèdes qui seraient les plus propres, et y garder le juste tempérament qui y est nécessaire pour en espérer la guérison , il y a un troisième, malheur qu'ils n'éviteront jamais sans directeur, et qui fera qu'ils seront toujours languissants au milieu de tous les remèdes : c'est le niélansie de la moDre volonté
qui les corrompt, et qui en empêche absolument l'effet : Propria siqiiidem voluntas boni virtutem infirtnat, dit saint Bonaventure ; Iwc fit ul bona tua, boni non sint, dit saint Bernard. Voyez les Juifs au milieu de leurs jeûnes, dit le même saint : ils ne reçoivent aucun soulagement d'un remède si salutaire ; et pourquoi? Dieu même le dit expressément : Ecce in die jejttnii vestri invcnitur voluntas vestra. {Isai. lxiii, 5.) C'est l'artifice, selon l'excellente remarque de saint Dorothée, mais le plus dasgereux, dont le démon se sert particulièrement pour surprendre les personnes qui commencent : Qui nuper a pravis moribiis ad conversationem bonorum venitnit; comme il sait qu'ils ne veulent plus retourner dans le péché, il ne s'amuse pas à leur persuader le mal ouvertement, neqne enim est adeo amens et ineptns ad maie ayendum ; il sait qu'ils le détesteu(, et il est trop adroit pour en user de la sorte; mais il leur laisse faire le bien qu'ils désirent, afin que, s'étant établis sur leur propre volonté, et les trouvant appuyés sur eux-mêmes, il les aveugle par ieur propre justice, et les perde, sans que souveat Blême ils s'en aperçoivent : Cum justitiam admiscet JHStitiœ nostrœ, tune ^ortior est, tune magis nocet, tune amptius operatur. Cum enim perslamus in voluntate nostra, et nosmetipsos in justitiis nostris instiluimus et informamus, tune sub prœtextu hoc boni, maxime nobis insidiamur, nec novimus quo pacto ipsi pcreamus. ( Ibid. ) Et c'est ce que nous devons le plus redouter dans le service de Dieu : hiteritus est justitia votuntate commista, summum periculum, maximus pavor. ( Ibid. ) Faire le bien par propre volonté, c'est, dit un Père de l'Eglise, ce qui empêche notre entière conversion et qui sera cause absolument de notre perte : Si justitia voluntaticooperelur, non bene convertitur liomo, tune maxime periclitatur, imo périt infelix. {Ibid.) Cependant c'est ce qui arrive de nécessité aux personnes qui se conduisent ; car, n'ayant point de directeur, il faut qu'elles choisissent le bien, et qu'elles s'y déterminent par elles-mêmes ; et comment se déterminer par soimême, sans suivre souvent sa propre volonté, surtout dans le commencement, où elle n'est point cacore mortifiée? Concluons donc que le directeur est entièrement nécessaire aux personnes qui comnien cent, pour les guérir.
Mais 2° il ne l'est pas moins à ceux qui avancent, pour les éclairer et les conduire : car sans cela, ils ne manqueront jamais de s'égarer et de se perdre. Il y a trois choses particulièrement qui obligent de prendre des guides dans les voyages, et qui en font connaître la nécessité : la première, quand les chemins sont difficiles, cl que Vtm s'y égare souvent ; la seconde, quand, en s'égarant, on tond)e en de grands périls ;| la troisième , lorsqu'étant une fois égaré, ou a peine à revenir de son égarement. Egarements fréquents, égarements périlleux, égarements dillieiles à réparer ; trois circonstances qui nous obligent, quand elles se rencontrent dans un voyage, à pren-
dre un guide pour nous conduire, mais qui nous convainquent aussi très-fortement de la nécessité absolue de prendre un directeur qui nous serve de guide dans le chemin de la vertu. Car il y en a très-peu qui ne s'y égarent ; c'est une voie qui est étroite et difficile, pauci inveniunt , pauciores intrant, paucissimi percurrunt ; il n'y en a presque point qui ne s'y perdent, et qui ne tombent enfin dans le mensonge et dans l'erreur. Ainsi égarements fréquents, mais périlleux : il en est comme des personnes qui marchent sur une corde élevée, ikt saint Grégoire de Nazianze : Sicut in peudulo fune (jradientibns ; on ne peut faire un faux pas , on ne peut pencher ni d'un côté ni de l'autre, sans s'exposer à quelque chute dangereuse : Minima ad utramque partem inclinatio periculesa. Egarements donc périlleux, mais difficiles à réparer, car on se met en danger de n'en relever jamais, et d'y per» (Ire la vie. En un mot, il n'en est pas du chemin de la vertu comme de ces grands chemins qui sont dans le milieu des plaines et des vastes campagnes ;, tout le monde y marche en assurance ; rarement on s'y égare , et quand même on se serait égaré, o», s'en aperçoit aisément, et aisément on se retrouve : Arcta via est quœ ducit ad vilam. Le chemin du salut est étroit et difficile, et il ressemble à ccr. petits sentiers sur le haut des montagnes, qui sont de toutes parts bordés de précipices : Yirtus habitat in rnpibus difjicilem asccnsnmhabentibus. (Cllm. Alex., Stromat., lib. iv.) On n'y voit de tous côtés quc^ des abîmes qui font horreur ; à peine y fait-on deux, pas en assurance ; on ne peut pas s'en écarter ni d'un côté ni d'autre, sans exposer sa vie et sans se mettre eii péril de tomber dans le lond d'un abîme. Et cependant à peine y remarque-t-on les lrae<'* que l'on doit suivre ; comment ne s'y point perdre? le seul moyen est d'avoir ur.e personne expérimentée qui nous conduise : Omnes vins virlulum sine ullo errore dcmonstrabit , il n'y a que la soumission qu'on lui rend, qui peut nous moulrer les vérilabb.'s traces de la vertu que nous devons suivre, et qui, nous faisant marcher en assurance, nous préservera de l'égarement et de l'erreur. Le directeur est d<Mic nécessaire pour éclairer les personnes qui avancent, et pour les empêcher de s'égarer et de se perdre. 3° Enfin il est nécessaire pour les parfaits. En quoi consiste la perfection de cette vie ? ce n'est pas dans les actions extraordinaires ; ce n'est pas dans les œuvres éclatantes ; ce n'est |>oint dans la multiplication des austérités, des veilles, des prali(]uei' différentes de piété ; toute la perfection ne C(msist« qu'en un seul point, à faire la volonté de Dieu et ù la faire parfaiteuïcnt. Or, pour la faire parfaitement, il faut la faire comme les saints dans le ciel ; nous n'en sauri(His prendre de meilleur nn)dèle , c'est celui-même que Dieu nous donne. C'est pourquoi il faut tous les jours demander cette grâce dans l'Oraison dominicale : Fiat voluntas tua, sicut in cœlo et in icrrn ; faire ici la vol(tnl(' de Dieu conmie le»
MANUEL DU SEMINARISTE.
saints l'acconiplisscnt dans le ciel, c'est la souvemine perfection de cette vie. Or je trouve trois avantages avec lesquels ils racconiplisseut. 1° Us l'accomplissent en tout ; pas une action , pas un mouvement-, pas un désir, pas une pensée, qui ne soit réglée par cette divine volonté. 2" Us l'accomplissent sans aucun mélange de propre volonté : car étant tous consommés en Dieu, ils n'ont plus rien de propre, il n'y a plus que la volonté de Dieu, qui vit, qui règne et qui agit en eux, vocabitur voluiitas mea in ea. 5" Us l'accomplissent nécessairement : c'est un des privilèges de la gloire, ils ne peuvent s'en séparer dans cet état. Voilà les trois grands avantages des bienheureux dans le ciel , et ce sont aussi les trois que je trouve dans la soumission au directeur : volonté de Dieu en tout , volonté de Dieu sans mélange de propre volonté, volonté de Dieu nécessairement accomplie. 1° Volonté de Dieu en tout : car tant qu'on demeure soumis au directeur, et qu'on n'agit que par ses ordres, on est assuré que l'on fait ce que Dieu veut : c'est la marque la plus assurée que les saints mêmes nous en donnent. 2« Volonté de Dieu sans mélange de propre volonté. Car notre propre volonté est entre les mains du directeur, comme une victime entre les mains du prêtre, selon la pensée d'un grand saint ; il la sacrifie sans cesse, et lui donne la mort à chaque moment qu'elle veut revivre : ainsi trouvant entre ses mains, par le moyen de celte obéissance, le sépulcre de notre propre volonté : Scpulcrtim volunlatis, comme dit saint Jean Climaque, il arrive que nous accomplissons purement la volonté de Dieu sans mélange de la nôtre. Enfin, la volonté de Dieu, accomplie nécessairement ; car en obéissant au directeur, nous obéissons nécessairement à Dieu, puisqu'il ne nous commande que de sa part : ainsi nous devenons en quelque sorte impeccables, jusque-là que, quand même le directeur se tromperait dans les avis qu'il nous donne, etsi aliquantulum erraret, nous ne nous tromperons jamais dans la soumission que .nous lui rendons , dit saint Vincent Ferrier ; car c'est le privilège de l'obéissance; elle porte avec soi sa justification, et nous excuse toujours devant Dieu : Immediata adûeumexcusatio (S. Clim., grad. 4, De obed.) Heureuse nécessité, mais plutôt glorieuse liberté qui nous fait goûter par avance les avantages de sa gloire : Félix liœc servitus, s'écrie saint Bonaventure. {Spec. discipt. ad novit., p. i, cap 4), imo gloriosa libertas , qna quis sponte in regiam venditus servitutem, Dcum et ejus vicarios potiusquam seipsiim super se regnare constittiens, snœ potiiis renuntiat voluntati ! Concluons donc que c'est ainsi que le directeur est nécessaire pour la perfection aussi bien que pour les commencements et pour les progrès de la vertu : et partant il est nécessaire en quelque état que l'on se trouve.
3° Mais il y a plus ; car dans chaque état il est nécessaire pour toute sorte de temps. J'ajoute ceci pour détromper certaines oersonncs ([ui croient