‹ Œuvres complètes de M. Tronson, supérieur du Séminaire de Saint-SulpiceChapitre 60 sur 303 · XXII. NECESSITE DU DUIECTEUU. 24G · texte numérisé non relu

XXII. NECESSITE DU DUIECTEUU. 24G

que le directeur est eCfeciivcment nécessaire dans toute sorte d'états, mais qui se persuadent qu'après avoir passé quel([ue temps dans chaque état, ils peuvent se conduire eux-mêmes, et marcher en assurance à la faveur de la grâce et de la lumière que Dieu leur donne ; ainsi, après avoir employé quelque temps à se purger de leurs crimes, sous la conduite d'un directeur, ils croient avoir assez de force pour achever eux-mêmes leur guèrison. Après quelques pratiques de piété et quelque progrès dans la vertu, ils se persuadent pouvoir marcher tout seuls en assurance ; ou bien enfin, après être avancés dans la perfection, ils s'imaginent être assez éclairés et assez forts pour se dispenser d'un directeur : c'est un abus, mais si pernicieux, qu'un Père de l'Eglise et très-grand saint et très-expérimenté dans la vie intérieure, dit que c'est la ruine des âmes, et qu'il n'a point connu d'autre source de leur perte, même dans la solitude et les déserts : Casnm nullum prœter hune novi sotitariorum ulli contigisse. (S. DonoTH., doct. 5.) U parle particulièrement des solitaires : mais si cela est vrai dans la solitude, que sera-ce dans le monde, où il y a une infinité plus de périls et plus d'écueils ? Des personnes, après des quinze aimées de solitude, après avoir donné des exemples illustres de toute sorte de vertus, après avoir été regardées comme des prodiges, après avoir été le sujet de l'admiration des hommes, se précipitent misérablemer.; dans le péché, et meurent dans l'endurcissement. Cassien (collât. 2, cap. 2) nous en rapporte deux exemples qui sont capables de faire iremblcr les personnes les plus affermies, et tout cela pour s'être appuyées sur leur propre conduite : J^iecalia lapsus causa deprehenditur. Après cela, nous fieronsnous sur quelque ferveur apparente que nous ressentons peut-être quelquefois dans la religion, eî sur quelques vertus naissantes, ou même affermies depuis quelques temps, qui nous font croire que nous avons déjà assez de force pour nous conduire ? Les saints se perdent à cet écueil ; d^^.: personnes qui ont blanchi dans la vertu, y échouent; des prodiges de leur siècle y font naufrage, et dans la solitude, c'est-à-dire éloignés de la plupart des périls ; et nous penserons nous y sauver dans le monde ; et parce que nous aurons peut-être demeuré quelques mois dans un séminaire , et parte que nous aurons quelque connaissance de la perfection, nous croirons pouvoir nous conduire : in failliblement nous nous perdrons. Le Sage dans les Proverbes (xi, -14, sec. LXX) nous en donne l'avis sous une belle comparaison : Quibus non est gît bernatio decidunt ut folia, ceux qui n'ont point de directeur, traduit saint Dorothée, tombent comme des feuilles. Contemple/, dit ce saint, la force de cette sentence, contemplamini sententiœ vim. Folium a principio semper virens, semper germinans, semper delectubile est; non multo post arescit et !an quet, et cadens comemnitur et (omulcatur ; la fcntll»

dès le commencement, a une verdure qui est agréable ; elle croît d'abord et contente la vue, mais peu dé temps après elle se dessèche, elle tombe, on la méprise et on la foule aux pieds. TuUs Iwmo, qui a nrmine rccjitur: c'est ainsi qu'il en arrive à celui qui n'a personne qui le conduise : il sera peut-être très-fervent dans le commeneenient, et embrassera avec ardeur toute sorte de bonnes œuvres, a principio ferventissimus ad jejunia, ad vigitias, ad obedientiam, et ad quœcunque cœtera- bona. Mais enfin, s'il n'a point de directeur, il faut qu'il tombe bientôt ; et toute sa ferveur étant en peu de temps dissipée, il deviendra même le jouet de ses ennemis. Paitlo post exstincto eo fervore. si nullum liabueril siti (jubernatorem, qui e.vstinclum ifjncm suscitet et acccndat, dessiccutur et cadil ; ac deslitutus ab liostibus suis captivus traliitur, qui, ut voluerinl, in ipsum grassantur. C'est ce qui arriva à ce pauvre solitaire qui s'était retiré avec saint Macaire dans les déserts ; car l'histoire ecclésiastique nous rapporte que le démon apparut à ce saint a1)bé, lui disant ces paroles : J'ai un de vos frères qui me sert de jouet; j'en fais ce que je veux : Habeo unum e fialribus tuis, quem uli ttirbinem, cum volo, verso; et la raison que ce saint en rapporte : Infelicem illum scipsum rcgentem invenit, et nullum fiabentem fcoadjulorem , c'est qu'il n'avait point de directeur. C'est encore ce qui est arrivé à beaucoup d'autres dont les exemples nous sont rapportés dans les saints Pères : c'est ce qui arrive à tous ceux qui n'ont personne qui les conduise : Tulis homo est qui a nemine regitur. Le directeur est donc nécessaire pour tous les temps.

Mais enfin il est nécessaire pour toutes sortes d'actions. Nous avons trois sortes d'actions : les unes commandées, les autres conseillées, les troisièmes qui, en elles-mêmes, ne sont précisément et formellement ni commandées ni conseillées, mais qui étant indifférentes en elles-mêmes, devien- M(!nt quelquefois comniandées ou conseillées, selon les temps diflérents cl les différentes circonstances qui les accompagnent. Or, je dis que le directeur est nécessaire pour toutes. 1° Pour les commandées, parce que souvent les actions commandées souffrent des difficultés qui nous rcbuloU et qui font que nous ne les faisons (|ue Irès-imparfaitcinent. Or il faut bien qu'un directeur nous encoulage, nous fortifie pour les bien faire. D'ailleurs, <|uoique l'action soit commandée quant à la substance, elle ne l'est pas quant à plusieurs circonstances qui raccompagnent ; on la peut faire d'une manière ou d'une autre ; le temps, le lieu, la méthode, les intentions particulières cl dispositions intérieures pour la faire parfaitement, et plusieurs autres circonstances sont à notre choix : ainsi il faut u[ic personne qui nous instruise, qui nous détcrnnnc ce qui sera le plus utile, et (|ui nous montre ce que Dieu désire plus |»articulièremcnt de nous dans ces actions mêmes commandées. Enfin r'csl

que beaucoup de fautes qui pourraient se glisser particulièrement dans ces actions, ou sont évitées pas les avis d'un sage directeur, ou sont "couvertes par l'obéissance que nous lui rendons, parce que cette obéissance en relève toujours le prix, la gràee et le mérite.

Ainsi le directeur est nécessaire pour les actions commandées ; il l'est encore plus 2° pour les actions conseillées. Souvent ce qui est conseillé à une personne ne l'est pas à une autre, et il y a des occasions où ce qui n'est en soi-même que de conseil, devient de précepte ou même quelquefois défendu à cause du temps, des lieux, des personnes ; et c'est où la plupart du monde se trompe, et dont on se désabuse par le moyen d'un directeur.

Enfin, pour les actions indifférentes en elles-mêmes, elles changent tellement de face, selon les différentes rencontres, qu'il est impossible que nous y prenions par nous-mêmes des règles sûres. Tant.il elles sont licites et tantôt défendues : l'une me sera utile, qui à un autre sera pernicieuse : la même qui me sert aujourd'hui, me nuira peut-être dans quatre jours : aujourd'hui elle me sera conseillée, et demain peut-être me deviendra-t-elle commandée et nécessaire pour mon salut : et la même sera défendue à un autre, et causera sa perle : y a-t-il une personne assez impudente ou assez téméraire pour prétendre, dans une si grande variété, se déterminer de soi-même, et prendre un fondement de sa conduite? Sains in multo consilio, dit le Sage. {Prov. XI, 14. ) Non ut quis quemque consulat, dit saint Dorothée , sed cum cujns fidei se totum crediderit, nec ut hoc taceat, illud loquatur, sed nt omnia exponai, de omnibus consultet : liujus modi enim satus est in multo cojisiUo. Concluons donc que le directeur est nécessaire pour toute sorte d'actions, aussi bien que pour toute sorte de temps et de personnes ; et qu'ainsi la nécessité en est universelle.

Mais enfin elle est indispensable. Les lois les plus universelles souffrent quel(|uefois des dispenses, et souvent on se (latte sur ce principe , et, dit-on, s'il y a (piclquc dispense, pourquoi ne sera-t-ellc pas pour moi aussi bien que pour un autre? n'ai-je pas le même droit, et ne puis-je pas avoir la même exception ? Non, ne nous trompons point, nous ne le pouvons, il n'y a point de dispense pour nous au sujel dont je parle. Et si vous voulez nettemeni vous en convaincre, faites, s'il vous plaît, avec moi ces trois petites rédexions. La première, que la conduite ordinaire de Dieu est que nous soyons soumis les uns aux autres, et que les honmies dépendent des hommes pour leur conduite. Dieu pouvait nous conduire par lui-même immédiatement, comuic il le faisait dans l'étal d'innocence, ou n)ème il pouvait nous conduire par le ministère des anges; mais, soit ((u'il ait voulu punir notre désobéissance et abaisser noire orgueil, sort (jue, comme dit saint Aujytistin (De doilri. chrislian., Ptotoq.), il JÎfT youlu par celle voie

iiO

Page 1