ENTRETIEN II
Du règlement.
Ce n'est pas assez que d'être dans une maison sainte pour être saint. Les anges dans le ciel sont tombés ; l'homme dans le paradis terrestre a péché ; Judas s'est perdu dans le cénacle et en compagnie de Jésus-Christ. In cœlo cecidil angélus stib prœsentia Divinitatis ; Adam in paradiso de toco volnptatis ; Judas in mundo de scliola Salvatoris. Hœc idcirco dixerim, ne quis sibi de loco isto blàndiatur, quia dicitur, loeus iste sanctus est : quia non locus
tions, en un mot, tout est de lui, tout est à lui, et tout doit être pour lui. Comme pécheurs, nous sommes obligés de satisfaire à sa justice: combien de péchés en notre vie ! et, pour un seul, combien de peines, combien de satisfactions que nous devons à sa justice I Comme Chrétiens, combien de dons, combien de faveurs, combien de grâces ! Nous avoir donné part à sa vie, nous avoir donné son Fils et son Esprit, nous appeler à la participation de son trône, de son empire et de sa gloire ! Il faut avouer que nos obligations, comme Chrétiens, sont immenses, et que toute l'éternité ne sera pas assez longue pour nous en acquitter. Enfin, comme ecclésiastiques ; c'est la plus illustre de toutes les «^ràces, et c'est aussi le comble de nos obligations.
Or je dis qu'en nous rendant fidèles au règlement, nous satisfaisons à ces quatre sortes de devoirs. Car remarquez, je vous prie, qu'il y a quatre sortes d'actions dans notre règlement : les unes naturelles et d'elles-mêmes indiffcrejitcs, comme
ŒUVllES CONNUES DE M. TROXSON.
lioire, manger, se recréer, se lever, se coucher, etc. Lfes autres pénibles, comme se porter aux offices vils et bas dans la maison, servir à table, à la cuisuine, etc. Les autres spirituelle* et saintes, comme la sainte Messe, la communion, l'oraison. Les quatrièmes sont ecclésiastiques : les cérémonies , le chant, etc. Par les premières, nous rendons à Dieu ce que nous lui devons comme créatures ; car, en cette qualité, nous lui devons les actions naturelles. Par les secondes, nous nous acquittons de ce que nous lui devons comme pécheurs ; nous devons satisfaire à sa justice, et nous le faisons par les actions pénibles. Par les troisièmes, qui sont les actions spirituelles et saintes, nous lui rendons ce que nous lui devons comme Chrétiens. Enfin, nous satisfaisons à notre devoir comme ecclésiastiques, par la q^uatrième sorte d'actions, qui sont les fonctions q.ue Notre-Seigneur et son Eglise nous commettent, et qui répondent à notre état. II est donc vrai, qu'en observant le règlement, nous nous acquittons envers Di£u des devoirs dont nous lui sommes redevables.
Ajoutez, pour bien comprendre ce premier motif, pour lui donner plus de jour, que nous pouvons considérer nos obligations et nos devoirs en deux manières, ou selon ce que Dieu mérite, ou selon ce qu'il nous demande ; car il ne nous demande pas tout ce qu'il mérite ; il mérite une infinité de devoirs, et cependant il ne nous en demande pas d'infinis : autrement il nous demanderait plus que nous ne pouvons, ne lui en pouvant rendre que de bornés. Si nous considérons nos devoirs selon ce que Dieu mérite, il est constant que bien loin d'y satisfaire par notre règlement, tous les règlements ensemble joints à la fidélité et à la grâce de tous les saints ne seraient pas capables d'y satisfaire, dans toute l'éternité, quand elle serait mille fois plus longue. Que si nous venons à considérer nos devoirs selon ce que Dieu demande, pour lors je dis que nous nous en acquittons, en nous acquittant du règlement ; car notre règlement nous marque la volonté de Dieu sur nous, et quoique nous puissions faire beaucoup d'autres actions, et plus sanctifiantes, et plus pénibles, et plus considérables que celles qui nous y sont marquées. Dieu cependant ne nous en demandera point d'autres, pondant que nous sommes dans la maison ; nous n'aurons point d'autre compte à lui rendre : c'est à cela qu'il attache notre grâce, notre perfection, notre sainteté, notre .salut. Voilà le premier motif qui nous oblige d'être fidèles à notre règlement.
Le second, qui est encore considérable, sont les grands biens que nous en recevons; car soit que nous agissions, soit que nous n'agissions pas, soit «pie nous soyons dans le travail ou dans le repos, tout nous profite, pourvu que nous soyons soumis au règlement. Lorsqu'on s'embarque daiu un vaisseau, et qu'on a le vent favorable, soi» (u'on travaille ou qu'on se repose, que l'on v-jHe ou que
l'on dorme, on avance toujours, et i on arrive enfin au port, même en dormant. 11 en est de même à notre sujet : soit que l'en prie, soit que l'on veil'e. soit qu'on se récrée, soit qu'on se promène, pourv» qu'on demeure assujetti au règlement, on avance toujours, et enfin on arrive à la perfection, et c'est ce qui a donné occasion à saint Jean Climaque d'appeler le progrès que l'on fait dans la vertu, sous la conduite du règlement et de l'obéissance, iter dormiendo confectum, on y avance même en dormant.
Il y a plus : non-seulement nous trouvons dans la soumission .au règlement beaucoup d'avantages dans le repos, mais même dans nos actions, car nous n'avons que trois sortes d'actions que nous pouvons faire : les mauvaises, les indifférentes et les bonnes ; or, par le règlement, les mauvaises sont écartées, les indifférentes sont sanctifiées, les bonnes sont perfectionnées.
Les mauvaises sont éloignées, car le règlement est cette haie de l'Évangile qui les écarte, et une âme environnée de son règlement est cette vigne du bon père de famille : Sepemcirciimdedit ei. (Matth. xxi, 53.) De plus, nous n'avons que deux sources qui nous les font commettre : ou les ennemis au dehors qui nous attaquent, ou la convoitise au dedans qui nous sollicite ; or, contre les ennemis du dehors qui nous attaquent, le règlement est un rempart qui nous préserve : Poneturinea murus, et antemiirale , ditlsaïe (xxvi, 1 ). Les murs sont les cnmmandemcnts que Dieu nous donne; le rempart, anlemurale, ce sont les conseils et les règlements qui écartent notre ennemi, et qui nous mettent en sûreté contre ses attaques ; car, par exemple, nous ne nous laisserons pas aller aisément à de mauvaises paroles, quand nous serons accoutumés à garder le silence : nous ne désobéirons pas aisément à Dieu, quand nous nous accoutumerons d'obéir même aux autres pour son amour. Pour la convoitise et les désirs déréglés qui nous sollicitent aux mauvaises actions, et qui en sont la seconde source, le règlement, pour me servir des termes de saint Bonaventure, est une prison qui les retient captifs et qui les étoufle, tnaloriim desideriorum carcer est, et inordinatos motus mentis suffocat ; ainsi, par le règlement, les mauvaises actions sont écartées.
Les indifférentes, en second lieu, sont sanctifiées et beaucoup relevées ; car nous ne faisons jamais aucune action par assujettissement au règlement, quand ce serait la plus vile du monde, que nous n'offrions h Dieu un très-grand sacrifice : Melior est obedieulia quam victima! (Kccle. iv, 17); il n'y a point de victimes plus agréables que celles que lui présente l'obéissance, et rien n'est petit à ses yeux, quand il est relevé par cet esprit.
Les bonnes, en troisième lieu, sont perf(>rlionnées à cause du mérite de l'obéissance qui les relève aussi bien que les indifférentes. De plus, il faut remaniucr qii'il y a deux oirconstaiiccs qui gâtent or-