MANUEL DU SEMINARISTE. — II. DU REGLEMENT
dinaireincnt les bonnes œuvres dans le monde, ou qui en diminuent la perfeetion, d'agir hors de temps, et d'agir sans règle. Or le règlement nous préserve de ces deux écueils, car il nous marque, et ce que nous devons faire, et le temps et la manière de le bien faire • ainsi nos bonnes œuvres mêmes trouvent leur perfection dans le règlement.
Enfin, nous y avons ce troisième avantage, que non-seulement il sanctifie notre repos et perfectionne nos œuvres, mais encore il nous met dans la pratique de ce qu'il y a de plus sublime, de plus saint et de plus parfait dans le christianisme.
Lorsque Notre-Seigneur parle de la perfection chrétienne, il en fait trois parties, et il la renferme dans ces trois mots : Abneget semetipstim , toUat crucem snam, et scquatur me (Matth. xvi, 24): Qu'il renonce à soi-même, qu'il porte sa croix et qu'il me suive ; voilà l'abrégé de la perfection. Or c'est ce qu'on pratique en observant le règlement. 1° Abneget semetipsnm. On renonce à ses désirs, à ses inclinations, à sa volonté, en un mot, à soimême : je voudrais étudier, et la cloche m'appelle à l'oraison, abneget; je voudrais me récréer, et l'on m'appelle à une conférence ; je voudrais sortir, et l'on me conseille de demeurer, abneget semetipsnm. 2° Tollat crucem snam, on porte sa croix ; car enfin
Le troisième motil est le dommage que nous recevons, lorsque nous manquons à nous y rendre fidèles.
1° Nous perdons la grâce qtii y est attachée ; à chaque point du règlement il y a une bénédiction particulière dont se trouvent irivés ceux qui y manquent. Toute la force de Samson était dans ses cheveux : pendant qu'il les conserve, c'est le plus fort de tous les hommes; quand on les lui retranche, il devient le plus faible. Souvent notre force, je dis bien plus et le dis hardiment, car il est véritable, souvent notre grâce et tout notre salut sont attachés à un petit règlement ; si nous y manquons, nous perdons l'un et l'autre, c'est-à-dire, en un mot, nous perdons tout.
2° Quoique les règlements n'obligent pas sous peine de péché, on ne les transgresse presque jamais sans péché ; c'est la pensée du grand saint Thomas. (2-2, q. 186, art. 9, ad 3.) La raison est qu'il y a toujours de la paresse, du mépris ou de l'attache trop grande à son humeur et à son inclination dans ces désobéissances ; ce qui n'est guère sans péché. Et quoique souvent il ne soit que véniel, néanmoins ce sera peut-être la source de notre réprobation : car au jour du jugement, nous verrons que la réprobation a pris sa première origine dans un péché véniel,
il y a toujours quelque peine au règlement, et de quoique la condamnation ne soit jamais exécutée que quelque onction que Dieu l'accompagne, ou quelque pour un mortel.
joie que l'on y trouve, c'est toujours une croix. 3° Et sequatnr me .'comment? en imitant Notre- Seigneur; sequilur qui imitatur, dit saint Bernard. Or Notre-Seigneur est parfaitement obéissant, il suit le règlement que son Père lui donne, il ne s'en écarte jamais ; c'est donc le suivre que de nous assujettir à celui qu'on nous donne de sa part. Ajoutez que dans l'observance du règlement non-seulement on pratique l'abnégation, la mortification et l'obéissance, mais toutes les vertus chrétiennes, l'humilité , la patience, la modestie, la charité, et toutes les autres dont vous pourrez, à loisir, faire aisément la déduction.
Enfin, pour conclure, disons tout en un mot . nous faisons toujours dans notre règlement la volonté de Dieu et jamais la nôtre. C'est une des plus grandes peines des bonnes âmes, qui vivent dans leur particulier, de savoir ce que Dieu leur demande, et de connaître sa volonté, kh 1 que ne donneraient-elles pas pour en être assurées ? Et c'est l'avantage^ incomparable que nous avons dans le séminaire. Car notre règlement nous en est une marque sûre; il veut que nous obéissions, et c'est la voie qu'il nous propose pour nous sanctifier. Toujours la volonté de Dieu, et jamais la nôtre, n'est-ce pas un avantage qui approche de celui des bienheureux? N'est-ce pas un petit paradis en terre, et en quelque sorte l'accomplissement de ces paroles : Fiat volnntas tua sicut in cœlo et m terra? [Matth. vi, 10.) Voilà les avantages du règlement et le second motif qui nous oblige de l'observer fidèlement.
5" Nous perdons les âmes par le scandale que nous donnons; quelle perte 1 et qui la pourra jamais réparer? C'est ce qui a fait dire à Hugues de Saint- Victor, et ensuite à saint Bonaventure qu'encore qu'il n'y ait point de lieu où l'homme nedoivevivredansla règle, tamen diligentius et magis sollicite ibi servanda est, ubi neglecta générât scandalum, vel custodita bonœ imilationis exempltim. {Spec. dise.) Qu'une personne solitaire et retirée vive dans le désordre , elle se perd, mais elle est seule, et sa perte n'est pas contagieuse ; mais dans une communauté, qu'elle ne vive pas dans l'ordre, je ne dis pas qu'elle y fasse de grands crimes, mais qu'elle soit seulement lâche, qu'elle ne soit pas soumise aux règlements, qu'elle se dispense de quelques-uns, c'est assez pour entraîner bientôt plusieurs autres à sa suite, et pour mettre une sainte maison dans le désordre, qui serait une effroyable malédiction. Car si celui qui fait un saint établissement a part à toutes les bonnes œuvres que l'on y fait, en sorte qu'à chacune il reçoit de Dieu quelque bénédiction particulière, et sa gloire même, s'il est dans le ciel, augmentera jusqu'à la consommation des sièchîs ; si, au contraire, les malédictions de ceux qui ont été cause des désordres croissent à chaque âme qui se perd par des scandales qu'ils ont donnés, quelles malédictions devrait attendre une personne qui, par son relâchement, mettant le désordre dans une maison, contribuerait à la perte de tant d'âmes qui s'y retirent pour y trouver leur salut, et qui n'y trouveraient que des écueils? C'est pourquoi ne vous étonnez pas, si nous avons un peu
dVxaclitiide à faire observer le règlement. 11 y va de notre intérêt, mais il y va de l'intérêt de Dieu et de l'Eglise, mais il y va du vôtre ; en un mot, il y va de l'intérêt de tous ceux qui viennent ici, puisque, selon la pensée d'un grand saint, une communauté où l'on se relâche touchant les règlements, n'est plus un port, mais un lieu de naufrage pour toutes les âmes qui s'y retirent: Magnum animarum naufragium, in quo reyulœ et reclœ vitœ inslitutio non vujenl. (S. Ephrem., Doct. variar., cap. 52, tom. II.)
Voilà les motifs qui nous obligent de nous rendre lidèles au règlement : l" Parce que par ce moyen, nous nous acquittons envers Dieu des obligations dont nous lui sommes redevables comme créatures, comme pécheurs, comme Chrétiens, comme ecclésiastiques 2° A cause des avantages que nous y recevons dans notre repos : il y est sanctifié dans nos actions ; eîies y sont élevées, et parce que toujours il nous met dans la pratique de toutes les verlus. 5° A cause de la perte que nous faisons lorsque nous manquons de nous y rendre fidèles; nous perdons la grâce attachée au règlement, nous tombons dans la désobéissance, qui rarement est exempte de péché, et, en nous perdant, nous en perdons plusieurs autres par le scandale.
N'est-ce pas assez pour nous convaincre de l'importance d'observer le règlement ? Voyons maintenant la manière de le bien observer. La voici en trois mots : il le faut observer universellement, ponctuellement, volontairement et amoureusement : trois conditions absolument nécessaires pour le bien observer.
4° Il le faut observer universellement, c'est-àdire tout entier. Il ne faut point en faire de partage ; autrement ce n'est point se soumettre , ce n'est point accomplir le règlement, c'est plutôt satisfaire sa propre volonté. Que diriez-vous d'une personne qui voudrait se soumettre à tous les articles de notre créance, excepté à un seul ? La traiteriez-vous comme un fidèle? Certainement vous la condamneriez comme n'ayant pas la foi. — Mais il se soumet à presque tous les articles, n'importe ; mais il ne manque qu'à un seul ; cela est vrai, et cependant c'est assez pour le rendre coupable : Qui peccat in uno, Cactus est omnium rcus. {Jac. n, 10.) Ainsi en est-il en quoique manière de la soumission au règlement; si l'on se soumet seulement à quelques points , et que l'on se dispense des autres, quand il n'y en aurait qu'un seul, c'est une marque assurée que l'on n'obéit pas parfaitement. Car l'obéisssance parfaite ne fait jamais de ces discernements : Non novit discerncre qui perfectc novit obcdire. L'obéissance s'assujettit à tout, et elle ne peut avoir des réserves. Une personne qui voudrait pratiqiKx toutes les vertus chrétiennes, excepté une, n'fu pourrait jamais acquérir une seule. Celui qui voudrait souflrir les pertes, et non pas les injures, endurer en cette occasion , et non pas dans cette autre, n'aurait jamais la patience ; en sorte que, s'il
souffre dans quelque occasion, ce ne seia point par principe de vraie patience. Ainsi celai qui ne voudrait se soumettre qu'à une partie du règlement, n'aurait jamais l'obéissance chrétienne, et lors même que nous le verrions soumis dans quelques occasions , ce serait ordinairement par un principe de propre volonté, plutôt que par un mouvement d'obéissance ; car si c'était par un mouvement d'obéissance, il se soumettrait à tout, puisque l'obéissance lui commande tout également. Cette soumission doit donc être universelle, et universelle nonseulement quant aux points du règlement, que l'on doit tous observer avec la même fidélité, mais encore quant au temps ; en sorte que non-seulement pendant une semaine, un mois, une année, mais pendant tout le temps que nous serons dans la maison, on nous y voie toujours également soumis, sans aucun relâche et sans aucune intermission : car être soumis un jour et non pas un autre, c'est une dévotion partagée , que nous ne saurions qu'improuver avec un grand saint ; en sorte que nous pourrions dire à une personne qui serait en cet étal : Aut totum honore affice, aut totum contemne, ut sattem tibi ipsi [constes ; dimidiatam islam perfectioncm improbo ; totum te pium esse vola. (Grec. Naz., orat. 51.) Et peut-être pourrions-nous encore ajouter, que l'on sera plus coupable devant Dieu d'en user de la sorte, que si l'on n'était jamais venu dans la maison : puisque, comme saint Prosper remarque , Deus tolerabilius judicat infidelem integrum , quant fidelem divisum. Il vaudrait peut-être mieux n'avoir jamais été assujetti à aucun règlement, qu'j étant assujetti, en faire le partage et ne vouloir pas l'accomplir entièrement. Non-seulement il le faut kccomplir universellement, mais ponctuellement. C'est la seconde condition.
Ponctualité qui nous oblige à trois choses : à l'observer dans le temps , dans le lieu , et dans la manière qui nous est marquée soit dans le règlement général de la maison, soit dans le particulier que l'on donne à tous ceux qui y viennent. Notre- Seigneur est le modèle des Chrétiens, et son obéissance est la règle de la nôtre ; il a obéi ponctuellement aux volontés de son Père, et comment?
1" Pour le temps. Dans le moment que son Père lui marque pour sa naissance, il vient au monde : Tune dixi : Ecce venio [llebr. x, 7) ; ttinc, le moment où son Père le veut, il ne l'avance pas, il ne le recule pas : quand il s'agit de faire son premier miracle, il attend, et quoique sa Mère l'en prie, quoique la nécessité des conviés l'en presse, quoique plusieurs autres considérations l'en sitUicilent, il ne veut point prévenir l'heure de son Père qui est la sienne, nondum venit horamea. Une veut pas même monter à Jérusalem, avant le temps que son Père lui ordonne. Enfin quoiqu'il eût de grands désirs d'offrir le sacrifice de sa mon, dcsiderio dcsideravi.... quomodo coarctor? {Luc. xii, 50) cependant il se «achc lorsque les Juifs le veulent précipiter, c
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pourquoi? pour altondre le nionicnl de son Père. C'est à quoi nous devons faire allenlion ; nous devons faire non-seulemenl ce que le règlenienl nous ordonne, mais nous le devons faire dans le temps même qu'il nous l'ordonne : se lever à l'iunire qui nous est marquée, sans difl'crer d'un moment, l'oraison, la sainte Messe, la lecture spirituelle, le chapelet, et le reste dans les moments qu'on nous prescrit; ainsi nous éviterons deux grards écueils qui font faire naufrage à la plupart des gens du monde : la précipitation et la paresse, deux malheureuses sources, où presque tous les défauts qui se rencontrent prennent naissance. La précipitation nous fait prévenir le temps, la paresse nous le fait différer, et l'une et l'autre nous dérèglent ; or la ponctualité nous tient entre ces deux extrêmes ; ponctualité donc quant au temps.
2° Ponctualité quant au lieu. Voyons notre modèle : Notre-Seigneur était envoyé pour annoncer les vérités qu'il avait puisées dans le sein de son Père , • pour répandre son amour dans tous les cœurs ; cependant parce que son Père l'envoie pour les Israélites : Non sum missus nisi ad oves qtiœ perieruut domus Israël {Matth. xv , 24), il ne sort point de cette terre , et quoique ses prédications et ses miracles eussent souvent fait plus de fruit parmi les gentils , cependant parce que la Judée est le lieu que son Père lui marque , et que le moindre assujettissement qu'il rend à ses volontés honore plus Dieu que la conversion de tout le monde, il y demeure pendant toute sa vie. A son exemple , sopns aussi ponctuels quant au. lieu, faisant l'oraison non pas dans notre chambre, mais dans le lieu que l'on nous ordonne; prenant la récréation non pas en secret, et à l'écart, mais avec nos frères; di6ant le saint Office non pas dans les lieux où nous sentirions plus de douceurs, mais avec le reste de la communauté ; ainsi des autres exercices.
Ponctualité enfin quant à la manière : SiciU mandaliim dedil milii Pater , sic facto. [Joan. xiv, 31.) Sicut , remarquez ce mot. C'est ainsi que Notre- Seigneur a fait, et c'est ainsi que nous devons faire.
Enfin il le faut faire volontairement et amoureusement. C'est dans de telles dispositions que Notre- Seigneur était soumis aux volontés de son Père, et c'est dans le même esprit que nous désirons que vous soyez soumis au règlement, non necessario conslrtnytt, sed voluntatem boni operis dirigit. (Am- BROS.) Si vous le recevez d'une autre manière, par gène, par contrainte , par violence, \° Vous y aurez beaucoup de peine : car le recevant contre votre gré , Il vous paraîtra un fardeau insupportable ; 2" Avec cette peine vous n'avancerez jamais, car c'est la bonne volonté que Dieu regarde ; 3° Quand vous avanceriez, ce progrès ne pourrait pas être de durée, omne violentum non est durabile. Il faut donc s'y soumettre volontairement, mais d'une soumission amoureusp ; que ce ne soit point une volonté qui se soumeue par crainte ou respect hu-