‹ Œuvres complètes de M. Tronson, supérieur du Séminaire de Saint-SulpiceChapitre 64 sur 303 · XXIV. DES RAPPORTS AVEC LE DIRECTEUR · texte numérisé non relu

XXIV. DES RAPPORTS AVEC LE DIRECTEUR

conclure et de reconnaître comment nous devons conununiquer avec notre directeur. Car, comme il ne se passe que deux choses dans cette communication, que nous lui parlons et qu'il nous parle, certainement si nous le considérons comme Jésus-Christ, nous parlerons avec ouverture de cœur et confiance, Cl nous l'écouterons avec un grand respect et une profonde soumission; quatre choses nécessaires pourcetle communication : deux en parlant, et deux en écoulant. En parlant, ouverture de cœur et confiance ; en écoutant, respect et soumission. C'est ce que nous allons présentement vous expliquer. Premièrement donc, il faut lui parler avec une grande ouverture de cœur, c'est-à-dire qu'il faut lui en découvrir tous les secrets, lui manifester ce qu'il y a de plus caché dans notre conscience. C'est un médecin charitable, pourquoi ne lui pas faire connaître toutes îios maladies, nos indispositions, notre tempérament, notre fonds, si nous voulons qu'il nous guérisse ? C'est un conseiller sage, pourquoi lui cacher nos vues et nos desseins, si nous prétendons en recevoir quelque avis salutaire? C'est un ami fidé.e, pourquoi refuser de lui décharger notre cœur, eô qui est, dit saint Ambroise, une des grandes consolations de cette vie? Solatium vitœ, ut habeas cui pectus aperias. Or cette ouverture de cœur demande particulièrement deux choses, intégrité pour dire tout et sans réserve, sincérité pour le dire sans artifice et sans déguisement.

1° 11 faut tout dire : Ejfunde sicut aquam cor fHwm, dit le proohère (Thren. ii, 19) : Epanchez votre cœur comme de l'eau. Qu'est-ce à dire comme de l'eau? pesez la force de c^Ae comparaison. Lorsque vou» répandez quelques aatres liqueurs , il n'en est pas de même comme de l'eau ; car les autres liqueurs épanchées laissent quelque chose dans les vases oi-. elles étaient : si vous répandez une cruche d'huile, toute J'huile ne tombe pas , il y en a toujours qui demeure au fond du vass ; si vous répandez un pot de vin, le vin tombe, mais l'odeur y demeure : ainsi en est-il des autres liqueurs ; mais pour l'eau elle s'épanche tout entière, et il n'en demeure rien dans le vase où elle était. Epanchez donc ainsi votre cœur comme de l'eau devant la personne qui vous conduit : Effunde sicut aquam cor tuum , c'est-àdire ne retenez rien, pour petit qu'il puisse être , dans votre cœur, si vous voulez marcher en assurance, et faire en sorte que le directeur ne vous trompe pas, étant trompé lui-même ; découvrez-lui tout, et bien et mal : Si possit fieri , quoi passus ambulet , disait le grand saint xVntoine, vel quoi calices aquœ bibat , ut non devie'ur in ipsis. C'est la première chose nécessaire pour bien profiter de la direction. Mais j'ai bientôt tout dit, me dira quelque personne encore peu éclairée dans cette conduite ; je voudrais bien tout dire , mais je ne sais que dire : souvent rien ne me vient dans la pensée. N'y a-t-il que cela qui vous arrête? n'y a-t-il que cela qui vous fasse peine? Avez-vous dans le cœur une

ŒIVUES CONNUE*^ DE M

véritable et bonne volntrté ? SiïïîUez-vous vous-même ; ^ar si la volonté vous manque , si vous n'êtes pas encore en dessein de tout dire, arrêtez ici , n'allez pas plus avant ; bouchez vos oreilles, n'écoutez plus ce que je vais dire ; car ce ne vous serait qu'un sujet de peines, de chagrins , de tentations étranges, qui , après vous avoir donné bien des scrupules , des inquiétudes et des embarras de conscience pendant la vie, ne serviraient que de sujet de regret et de désespoir à la mort, pour n'en avoir pas fait un bon usage. Mais si en vérité, en conscience, devant Dieu, vous avez bonne volonté, si vous voulez tout dire, si vous ne voulez point avoir de réserve , et que vous n'ayez point d'autre peine qu'à trouver ce que vous devez dire , écoutez : je m'en vais vous prendre par la main , nous irons ensemble chez votre directeur , et là je l'erai l'analomie de votre cœur, et la dissection de votre vie. Je crois que vous y consentez ; écoutez donc et renouvelez vos attentions; je vais parler pour vous et vous en faire la déduction. Ce que vous devez dire à votre direcicur se rapporte à deux chefs : ou ce sont des choses qui nous regardent et qui nous touchent de plus près, ou ce sont des choses qui regardent les autres. Pour les choses qui nous touchent et qui nous regardent de près, il y en a quelques-unes qui sont plus générales, et qui se rencontrent en toute sorte de personnes ; il y en a d'autres particulières qui sont différentes selon les différentes professions. Pour les choses générales, il me semble que toutes se peuvent réduire à cinq , dont il faut tâcher de rendre un compte exact au directeur : actions, tentations, inclinations, dispositions, emplois.

1° Nos actions : il faut lui rendre compte de toutes les actions que nous faisons et de la manière dont nous les faisons. Or, il y en a de trois sortes : de mauvaises, de bonnes, d'indifférentes , et il faut tâcher de lui dire tout. 1° Les mauvaises, c'est-àdire non-seulement les péchés présents, mais les passés, et quoiqu'ils aient été pardonnes et que nous en ayons fait pénitence, il est toujours trèsutile de les lui dire ; car c'est toujours un sujet de grande humiliation, et qui ne peut linsi qu'attirer sur une âme beaucoup de grâces. Et n'est-il point important qu'on sache les brèches qu'une place a souffertes et par où l'ennemi s'en est rendu le maître, afin de reconnaître comme elles sont réparées, et d'examiner si elles sont en état de mieux soutenir d'autres atta(|ues ; ensuite, c'est (ju'il en est des maladies de notre âme comme de celles de notre corps : pour être guéries , elles ne laissent pas souvent d'être à craindre, surtout si elles ont été habilucllcs : De propitiato peccato uoli esse sitie metu (Kccli. v, fi); souvent, elles laissent après elles de grandes faiblesses, souvent elles obligent à observer un tout autre régime, que si on n'en avait eu aucune atteinte. C'est pour cela (|u'il est important de les découvrir au directeur , afin qu'il juge ulub sûrement du régime qui nous est propre ; sans

cela, dit le Sage, on ne doit point s'àtTtltare à profiter de sa direction : Qui ubscomlit scelera, non dirUjctur. {Prov. xxviii, 15.) Il faut donc lui dire nos péchés même passés, et autant qu'il se peut, nos imperfections, c'est-à-dire toutes nos mauvaises actions, afin qu'il les corrige : Vl quod minus probandum conyruo remédia sanetnr , dit saint Basile {Quœst. fus. disput.) ; mais lui dire aussi les bonnes, afin qu'il nous encourage et nous y affermisse : Et quod lande dignum est in nobis confirmetur, dit le même saint. Ainsi lui dire et les pratiques de vertu, et particulièrement quelles sont les mortifications que nous faisons ; ne pas s'imaginer qu'il y aura en cela de la superbe , que ce nous sera une occasion de vanité, et que cela lui donnera bonne opinion de nous. Toutes ces pensées sont amusement ; il ne faut point s'y arrêter ; on ne doit point pour cela user de réserve dans ce qu'on dit : car il saura bien y remédier et nous mortifier, en sorte que nous n'aurons pas lieu de nous élever par cette tentation. Il ne faut donc point craindre de lui dire toutes les bonnes actions qne l'on fait, mais il faut encore y ajouter les bonnes que l'on omet, non pas toutes, car elles sont sans nombre, mais celles qui sont plus conformes à notre état, celles pour lesquelles nous avons eu quelque attrait, et que nous avons eu mouvement particulier d'entreprendre. Enfin pour lui rendre compte de toutes nos actions , ce n'est pas assez de lui avoir dit les mauvaises et les bonnes, il faut lui dire même les indifférentes; soit celles que nous faisons tous les jours, soit celles qui sont extraordinaires, et qui n'arrivent que de temps en temps.

Après lui avoir ainsi fait connaître toutes les actions, pour que ce compte soit dans une exactitude entière, il faut lui découvrir même la manière dont on les fait, le temps, le lieu, et les autres circonstances ; quelles dispositions nous animent , quelles intentions nous y portent, quelle vue nous avons en les faisant : Ut nullum animi molum apud semetipsnm celatum relineat; voilà la première chose de laquelle nous devons entretenir notre directeur.

'■2° Nos tentations, quoique même nous n'y donnions aucun consentement , sur toutes celles qui sont plus ordinaires et plus fréquentes. On se persuade quelquefois qu'il n'est point nécessaire de les lui dire, parce (|u'on n'y consent point : mais quoiqu'il n'y ait point dans ces tentations de noire faute, quoique nous nous y conq>ortions avec toute la fidélité que Dieu demande, toujours est-il de la dernière conséquence que le directeur les connaisse , parce que ne sachant point nos tentations, il pourrait nous conseiller dos choses qu'il aurait raison de croire utiles, et (juc la tentation pourtant nous rendrait dangereuses. H nous conseillera par exemple de travailler particulièrement à la conversion des Madeleines et des Samaritaines, ne sachant pas que nous souffrons d'horribles et presque continuelles tentations d'impureté, et ce sérail nous per

ÎCl JIANUEL DU SEMINARISTE. — XXIY.

dro. IVî plus, quoique ronneiui n'ait point pris une place , n'est-il pas important de savoir par où il l'attaque plus ordinairement, afin d'être plus en état de nous défendre ? Or, luis tentations sont autant d'attaques que notre ennemi nous donne, pou4' nous vaincre et se rendre maître de notre cœur; il faut donc les faire connaître à celui qui nous conduit ; il faut les dire toutes, et pour nous en bien expliquer avec lui, lui marquer particulièreuKMit trois choses sur ce sujet : i" quelles sont les tentations que nous souffrons ; 2° quelle est la source , la cause , l'origine que nous avons pu remanjuer de ces tentations ; 5" quelle est la manière dont nous nous y comportons , et les remè<lcs que nous y apportons. Quelles sont les tentations que nous souffrons. Il y en a beaucoup, mais il y en a de sept sortes , dont nous devons particulièrement lui rendre compte : tentations contre les commandements qu'on nous prescrit, contre les conseils qu'on nous donne, contre les avis généraux et particuliers qu'on nous propose, contre notre vocation et notre état, contre tels emplois, contre telles personnes et même contre le directeur, contre telle sorte de vie et de conduite. Ce sont les principales tentations qu'on peut dire au directeur, mais ce n'est pas tout de les lui dire : il faut de plus tàcber de lui en faire connaître la cause et de lui en découvrir l'origine : si c'est d'une telle ou telle attache qu'elles procèdent ; si c'est d'un tel amusement ou désir inutile ; si c'est de l'étide ou de quelque autre occupation que nous avons : enfin lui découvrir la manière dont nous oous y comportons , et les remèdes soit généraux, soit particuliers, soit intérieurs, soit extérieurs, dont nous nous servons contre ces tentations, en un mot, ce que nous faisons , quand nous sommes tentés. Voilà ce qui regarde la seconde chose que nous avons à dire au directeur : les tentations. • 5° Nos inclinations qui dégénèrent en passions quand elles sont fortes, et qui ordinairement, pour n'être pas assez mortifiées , et pour ne pas prendre la règle que nous devons , pour les contenir dans le devoir, sont en nous la source de nos plus grands désordres. Or il y en a de cinq sortes qu'il faut faire connaître au directeur : l'inclination que l'on a pour telle et telle vertu, fincUnation pour tel et tel vice, l'inclinalionpour telles personnes, l'inclination pour tels lieux et tels pays, l'inclination pour tel emploi. N'est-ce pas là une ample matière pour entretenir notre directeur? mais ce n'est pas tout.

La quatrième chose qu'on lui doit dire regarde les dispositions : or il y en a de deux sortes : disposition du corps, disposition du cœur. Disposition du corps : les maladies auxquels on est sujet, les infirmités, si on en ressent quelqu'une de temps en temps, le tempérament même et la complexion, autant qu'on peut la reconnaître; c'est ce qu'il faut lui dire , de peur qu'il ne nous conseille quelque chose au delà de nos forces ; mais lui dire encore les dispositions de l'àme, surtout les dispositions de

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