‹ Œuvres complètes de M. Tronson, supérieur du Séminaire de Saint-SulpiceChapitre 65 sur 303 · DES RAPPORTS AVEC LE DIRECTEUR · texte numérisé non relu

DES RAPPORTS AVEC LE DIRECTEUR

répugnance , de peine , de paresse ou de tiédeur où on se trouve , de peur qu'il ne nous donne des avis trop forts pour notre état et notre grâce.

Lutin, la cinquième chose générale sur laquelle on lui doit rendre compte, regarde les emplois; or, il y en a de quatre sortes : ceux que nous avons eus , ceux que nous avons encore , ceux que nous voudrions bien avoir et que nous n'avons pas , ceux que nous espérons, et que peut-être nous aurons. Après cela aurons-nous peine encore à trouver de quoi entrer tenir notre directeur? N'y a-t-il pas là assez de quoi lui dire? Et toutefois les cinq chefs que je viens de vous marquer, quoiqu'ils soient d'une grande étendue, ne renferment que les choses plus générales que nous devons lui découvrir.

En voici de plus particulières, et qui méritent bien que l'on y pense ; je ne ferai que vous les indiquer, car il faudrait trop de temps pour les déduire ; je les réduis à sept chefs : i" ce qui nous a portés à nous donner plus particulièrement à Dieu, et en quel temps ; 2" ce qui nous a déterminés à l'état ecclésiastique; 3° ce qui nous a portés à entrer dans le séminaire ; A° avec quelles vues er dispositions nous y demeurons ; 5° quelle fidélité ou infidélité nous avons pour le règlement, et quelle en est la source ; 6° les dégoûts et les sujets de peine que nous y avons ; 7" les vues , les desseins et les résolutions que nous formons selon ces dispositions; les occasions et les différentes actions que nous avons à faire. Est-ce assez pour vous tirer de peine? Cherclierez-vous encore ce que vous devez dire à votre directeur?

Voilà en substance ce que demande l'intégrité du compte que nous devons rendre à notre directeur; il faut tout dire.

Mais ce n'est pas assez qu'il soit entier , il faut qu'il soit 2° sincère, c'est-à-dire qu'il faut expliquer les choses simplement, sans déguisement et sans artifice , dans la crainte que nous ne tombions dans le malheur de ceux dont parle saint Bcrna;-d : Qui de silva iatebrosa duplicitalis et spinosœ calUditaiis confitentur; ils parlent comme du milieu d'une foret sombre, que la lumière ne perce jamais ; on entend qu'une personne parle , mais étant cachée dans l'épaisseur du bois et fobscurité de ses ombres, on ne la connaît pas; et après qu'elle a tout dit, on ne sait qui elle est. C'est ainsi qu'il en arrive à ceux qui ne sont pas sincères en ce qu'ils disent, et qui usent de déguisement dans le compte qu'ils rendent à leur directeur; après qu'ils oni tout dit, on ne sait ce qu'ils sont , et on ne les connaît pas davantage que s'ils n'avaient rien dit. Comme on ne lend compte à son directeur que pour se faire connaître, il faut éviter toute sorte d'artifices et pour cela éviter trois choses. Premièrement, prendre garde dans les choses que nous avons à dire, de ne les pas dire seulement à demi mot , laissant au directeur à deviner le reste ; il n'est pas prophète , et c'est le tromper que de ne vouloir pas assez se découvrir,

OfXVr.KS CONNUES

el de vouloir qu'il nous connaisse. Secomleincnl. quoiqu'on ne parle pas à demi mot , il faut encore prendre garde en disant tout de ne pas parler à mots couverts , et d'éviter ces paroles équivoques, ces ternies ambigus , ces expressions à double sens, et toutes ces façons de parler obscures , qui ne doivent être employées que par ceux qui font profession d'avoir l'art de parler, sans se faire entendre. Troisièmement, quoiqu'on évite ces termes ambigus, il faut encore prendre garde à une autre faute contre la sincérité , qui est de passer légèrement sur ce .JU4 est le plus important, et qui nous fait le plus de peine, pour nous étendre sur ce qui est inutile. C'est un artifice qui n'est que trop ordinaire: quand il y a quelque chose d'humiliant que l'on veut dire, on le dit , mais en deux mots ; on passe par-dessus légèrement, on marche comme sur des charbons ardents; et de peur que l'idée n'en demeure au directeur, qu'il n'y fasse trop d'attention, qu'il ne pénétre jusqu'au fond de l'ulcère, on s'étend ensuite sur d'autres matières, on fait de grands discours, et on remplit son esprit de choses inutiles , pour lui faire échapper de la mémoire ce qui est nécessaire. Prenez-y donc garde , et dites tout , mai? avec une parfaite sincérité : c'est ce que demande l'ouverture de cœur pour être entière, et c'est la première chose nécessaire pour bien parler au directeur : .'ouverture de cœur.

La seconde, c'est la confiance. En vérité, si nous nous rappelons dans la pensée qu'il nous tient la place de Jésus-Christ , nous le considérerons aisément comme le médecin le plus charitable, comme l'ami le plus fidèle que nous puissions avoir en ce monde, comme le meilleur de tous les pères; et dans ces pensées comment aurions-nous peine de lui parler en toute confiance? Quelle maladie, pour honteuse qu'elle puisse être ; quels besoins , pour humiliants qu'ils nous paraissent; quels desseins, pour secrets que nous ayons eu dessein de les tenir, dont nous ne fussions ravis de lui donner une parfaite connaissance? Confiance donc , mais tout entière ; car enfin tout ce que nous lui dirons , ce sera pour notre avantage , et nous en tirerons toujours quelque secours pour notre salut. Voilà la première partie de la communication avec notre directeur : nous lui parlons, et il le faut faire avec ouverture de cœur et confiance. Mais il nous parle, et il le faut écouler avec respect et une entière soumission, et c'est la seconde partie do la communication, et ce que nous y devons observer pour la rendre parfaite.

L'écouter avec respect , comme si Dieu nous parlait , c'est l'avis que nous donnent les saints : Qui ipsi consiUunt, dit saint Jean Climaquc (grad. 26), tanquam ex Dd ore siiscipiaut : ac si divinitus nset imperatum dit saint Benoit. En effet, n'est-ce pas DivMi même qui nous parle , quand le directeur nous parle? et n'est-ce pas Dieu même que nous écoulons eu l'écoulant? Qui vos audit, me audit {Luc. x, 1(J=); soit que sa sainte parole et sa divine volonli-

nous soient apportées par lui-même, ou qu'elles nous soient manifestées par la bouche de nos directeurs, ne lui devons-nous pas toujours le même respect, el ne la devons-nous pas recevoir avec la même révérence? SiveDcus, sive liotno, vicarius Dei , mandatum quodcunque tradiderit, pari reverentia deferendum, dit saint Bernard. Mais si nous lui devons le même respect , nous lui devons aussi la même soumission, ajoute le même saint , pari etiam obsequendum est cura ; puisque le respect qui manque de soumission envers les supérieurs n'est qu'une chimère , n'est qu'une ombre et un fantôme ; ce n'est point un véritable respect ; il faut se soumettre, il faut obéir à ce qu'ils disent. C'est ainsi que ces grands serviteurs de Dieu, dont parle Cassien . en usaient autrefois dans les premiers siècles de l'Eglise : Sic universa complere tanquam si a Deo si}it cœlitus édita , sine ulla discussione festiuant ; et c'est ainsi qu'on en doit encore user envers les directeurs : soumission à ce qu'ils proposent, et obéissance à ce qu'ils disent; mais soumission, el obéissance exacte , aveugle, généreuse : i" Exacte , pour faire tout ce qu'ils disent , pour n'en faire ni plus ni moins, et pour le faire même en la manière qu'ils nous le disent : Nec plus, nec minus, nec aliter; trois paroles de saint Bernard bien remarquables , et qui méritent bien qu'on y fasse attention ; 2° aveugle , pour ne point examiner, raisonner, disputer , chicaner sur ce qu'on nous dit ; soumettant notre jugement aussi bien que notre volonté, et faisant un sacrifice de l'un aussi bien que de l'autre , entre les mains de la personne qui nous conduit ; par conséquent louer ce qu'il loue, approuver ce qu'il approuve , estimer ce qu'il estime , craindre ce qu'il redoute , blâmer ce qu'il blâme, condamner ce qu'il condamne, sans vouloir en juger par nos propres lumières. Et c'est encore un avis important et une des principales règles que les saints nous donnent sur ce sujet : Nunquam sibi in liis qnidem quœ optima videbuntur usque ad consummalioncm vi's credere ; mais au contraire, illud credere mulum esse, vel bonum quod discusserit ac pronuntiaverit senioris examen. N'examinons donc jamais ce que le directeur nous dit, quand nous savons que Dieu n'y est point offensé ; quittons nos propres vues , dépouillons-nous de nos imaginations, rejetons nos conjectures : Omissis propriis opiniouibus et conjcclUKÎs credant. (S. Nil., Lib. ascet.) Credas salutare quidquid ille prœceperit, nec de majorum sentcntia judices , cnjns ojfuH est obedire et implere quœ jussa su7it. (lIiERON., Epist. ad Rust.) Ainsi , croire que la grande sagesse en celte rencontre , et la plus haute discrétion, est de n'avoir ni sagesse ni discrétion , que celle du directeur ; Jhrc omtiis sit discrelio , ut in hoc nulla sit discretio ; et luvc omnis sapientia , ut in liac parte nulla et sit; discernere cnim superioris est, snbditorum obedire. (S. Bern., Epist. ad (rat. de Monte -Dei.) C'est la grande règle que les sainis ont donnée pour la parfaite soumission, et c'est co

265 MANUEL DU SEMhNAlllSl E. — X\V. KEP. .luils ont fait eiix-inônies pour être parfaileiiient soumis : Cotnplcre omnia sine ttlla discussione fcstinant; sachant que la véritable obéissance a bien un cœur pour se soumettre, mais n.a point d'yeux pour discerner, ils se sont contentés de se soumettre , et ont trouvé toute leur joie dans leur aveugle obéissance : Vera enim obedientia, dit saint Grégoire, nec prœpositonim intentionem discntit, ticc pnrci'pta discernit ; quia qui omne vitœ suœ judicium majori subdidit, in hoc solo gaudel, si quod praripitur operatnr. Nescil l'nim judicare , quisquis per(ecte 4idicerit obeaire. ( In Regul., lib. ii , cap. 4. ) Soumission donc aveugle qui nous mette dans le même état que l'apôtre saint Paul terrassé par Jésus-Christ, et assujetti à la puissance de sa grâce : Apertis octilis, nihil videbat. (Act. ix, 8.) 0 l'heureux aveuglement! s'écrie saint Bernard : 0 felix cœcitas !

Enfin soumission généreuse poiir surmonter toutes les oppositions et les répugnances de la nature, et pour ne point hésiter dans notre obéissance. Il y en a qui font ce qu'on leur dit , mais qui ne le font qu'après avoir beaucoup hésité s'ils le feront ; ce n'est pas là une soumission généreuse : ISimis delicata est liœc obedientia. Il y en a d'autres qui n'hésitent pas sur ce qu'ils ont à faire, mais qui , en faisant ce qu'on leur dit , le font de si mauvaise grâce qu'on a peine ensuite de leur conseiller ce qu'ils ne veulent pas : en sorte qu'un directeur en est réduit souvent à leur demander ce qu'ils désirent, voyant qu'ils ne sont pas assez forts pour lui aemander : que voudrez-vous que je fasse? C'était la misère que saint Bernard déplorait dans son siècle , et sur laquelle nous avons grand sujet de gémir dans le nôtre : Sic enim multorum usque hodie pusillanimitas exiyit, ut ab eis queri oporteat {Matth. xx, 32) : Quid vis ut tibi faciatn? non ipsi quœrant {Act. ix , 6) : Domine , quid me vis facere ? Non est obedientia eorum plena , s'écrie le même saint. Tâchons de rendre notre soumission plus pleine , notre obéissance plus généreuse ; soumettons-nous à tout ; soumettons-nous sans vouloir juger de ce qu'on nous dit ; mais soumettons-nous avec une force qui puisse triompher de toutes nos répugnances. C'est par ce moyen que notre communication avec notre directeur se trouvera parfaite, et par ce moyen que nous marcherons en assurance sous sa direction.

Discipuli debent sic propriœ renuntiasse voluntati , ut ab inanimatis corporilws, atit a materia quœ artifici proposita est, nihil différant : et ut, sicut anima in corpore agit quidquid vult , et artifex in materia propriam artem ostendit , et nihil ab ea impeditur ; ita magister in discipulis suis , virtutis scientiam exprimat, obedientibus illis et nihil prorsus adversantibus. (S. Nil., Lib. ascet.)

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