‹ Œuvres complètes de M. Tronson, supérieur du Séminaire de Saint-SulpiceChapitre 66 sur 303 · ENTRETIEN XXV · texte numérisé non relu

ENTRETIEN XXV

Réponse aux objections contre la direction.

Entre toutes les grandes et importantes vérités d la morale chrétienne , je n'en trouve point que le démon attaque avec plus de violence et avec plus d'artitice, que celles dont nous avons parlé dans les entretiens précédents sur le sujet du directeur.Commc ces instructions sont de la dernière importance , il n'est pas imaginable combien il eniploie de moyens difl'érenls, pour en arracher la créance et pour empêcher que l'on ne s'y soumette, quia perdilionem nostram ex omni parte optât et quœ rit , dit saint Dorothée (doct. 5) , parce qu'il ne cherche par toutes sortes de voies que notre perte. Il sait, comme nous l'apprennent les saints, qu'une âme, à l'abri de son directeur et retranchée sous sa conduite, est en assurance contre ses attaques, et qu'il ne peut l'ébranler par ses efforts, ni la surprendre par ses ruses, pendant qu'elle demeure environnée de ce secours : Nec invenit tune diabolus qnomodo noceat , quomodo supplantet, cum ex omni parte gubernetur homo , cum undique tutus sil et cautus. {Ibid.) Il sait que le directeur lui est comme un bouclier, qui la préserve de ses coups et qui la rend invulnérable : A cunctis fraudibus et insidiis inimici servat illœsam. (Cass. , collât. 2.) Il sait qu'il lui est un asile et un port assuré, qui la garantit du naufrage , et qu'elle est en cet état comme une forteresse bien munie, où il ne peut y avoir aucune prise : Turris fortitudinis a fade inimici ; in nullo circumvenire callidus hostis prœvalet, nec ulla fraude decipere (Cass., De inslit. renunt., lib. iv, c. 9); et qu'ainsi il ne la surmontera jamais, à moins que de lui ôter celte défense : Nec aliter subtilissimus diabolus illudere vel dejicere poterit. (Ibid.) Au contraire, il sait qu'une âme qui n'a point de directeur est capable de toute sorte d'illusions, qu'elle est comme une ville qui n'a plus de bastions ni de murailles, sicut civitas diruta et non circumdata (Cass., collât. 2, cap. 4), et qu'il n'y a rien de plus facile que de la surprendre, parce qu'on y peut avoir entrée de toutes parts : Nihil periculosius, nihil quod facilius expugnari queat. (Doroth., doct. 5.) Il sait qu'aussitôt qu'elle est dépourvue de ce secours , elle est d'intelligence avec lui pour se perdre elle-même, coadjutor et cooperator diaboli sibi ipsi insidias parons {Ibid.), et qu'elle est entre ses mains pour en faire ce qu'il veut, comme il le dit autrefois à saint Macaire , au rapport de saint Dorothée, en lui parlant d'un de ses frères qui n'avait point de directeur : Uabeo unum de tuis fratribus , quem velut turbinem, cum volo, verso. En un mot , il sait que, lorsqu'elle se conduit elle-même, il se l'assujettit aussi aisément qu'il a peine de la vaincre , lorsqu'elle est sous la conduite d'un directeur. C'est pourquoi il fait tous ses efforts pour décrier cette conduite : His enim tnaxime delectatur qui nullos direclores habent ad viam Dci (Ibid.) ; et pour cela il ue manque point de fournir mille raisons, mille wé-

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textes, mille invcnlions, mille difTicultés, mille fan- vous diriger, de guide pour vous conduire : n'esl-ce lômes pour lobligor à ne s'y point soumettre. pas assez ? Il vous servira pour vous faire connaître

Nous tâchons de combattre aujourd'hui toutes ses les vices que vous devez combattre , les vertus que

raisons dans ce discours ; et pour vous en mieux découvrir l'artifice, et pour vous en faire paraître plus nettement la fausseté , nous les examinerons '.outes l'une après l'autre. J'en trouve de deux sortes : les unes qui combattent la nécessité du directeur, les autres qui combattent la communication que nous avons avec lui. Ce sont les deux vérités plus importantes que nous avons avancées sur ce sujet, et ce sont aussi les deux contre lesquelles le démon dresse ses principales batteries : tâchons de parer tous ses coups. Contre la première vérité : il faut de nécessité avoir un directeur , voici sa batterie : 1° A quoi me servira un directeur ? cela est bon pour les esprits faibles ou ignorants ; je me connais assez moi-même, et je n'en sais que trop pour vie conduire et me sauver. 2° De plus, se soumettre *»insi à des directeurs, c'est une nouveauté qui a été ignorée des premiers siècles de l'Eglise ; à peine en parlait-on avant notre temps, et nous l'avons presque vue naître de nos jours ; où vovons-nous que nos pères s'amusassent ainsi à avoir des directeurs? 3° Ajoutez à cela l'exemple de tant de saints qui sont à présent dans le ciel , et qui cependant n'ont point eu de directeurs ; et tant de personnes encore à présent que nous voyons tous les jours , voudrionsnous dire qu'elles sont toutes damnées? 4° Vouloir après cela que la nécessité en soit si précise, et qu'elle en soit aosolue , universelle , indispensable , c'est trop dire ; car où trouvera-t-on que Dieu l'ait jamais commandée ? Dire donc que le directeur est si nécessaire pour le salut , c'est assurément une opinion trop rude , et qui n'est bonne qu'à donner des scrupules : il faudrait dire seulement qu'il est utile. 5° Après tout, si cela était véritable, comment pourrait-on faire à la campagne, où souvent on ne trouve point de directeur ? il faudrait donc que presque tout le monde y fût damné ? Voilà , à ce que je puis découvrir, les cinq pièces principales dont est composée cette première batterie ; voilà les coups qu'elle tire sans cesse pour renverser cette première vérité : le directeur est nécessaire pour le salut ; coups rudes et extrêmement dangereux , si on ne les prévient ; peut-être même y en a-t-il déjà quelques-uns qui ont frappé vos esprits et donné quehjue atteinte à vos cœurs. Mais il faut y remédier en les considérant l'un après l'autre, et en vous en montrant la tromperie et la faiblesse.

Premièrement, à quoi me servira un directeur, dites-vous ? A cela je réponds qu'il faut qu'il y ait bien de l'aveuglçment ou de J'endurcissement ou de la malice dans votre cœur. C'est à vous en particulif-rquc je parle, à vous qui faites cette demande . « quoi me servira un directeur ? Nous vous V'avons montré amplement dans les entretiens précédents ; rappelcz-le. seulement à votre mémoire, il vous servira de docteur oour vous iubliiiire , de pilote poui

vous devez acquérir, la perfection à laquelle vous devez tendre ; en désirez-vous davantage.?... Il vous découvrira non-seulement vos obligations générales et particulières qui sans cela vous seraient souvent inconnues : mais encore il vous enseignera les moyens pour vous en acquitter et les voies les plus faciles, les plus courtes et les plus sûres pour y satisfaire entièrement ; il vous fortifiera même, et vous portera dans ces voies pour vous les facihter davantage et pour vous faire éviter les écueils et les difiicultés qui s'y rencontrent , et où sans cela vous ne manqueriez point tôt ou tard de faire naufrage. Enfin il y a mille autres avantages, dont nous avons parlé suffisamment et qu'il n'est pas nécessaire de rappeler ici, et après cela vous demandez à quoi vous servira un directeur? Ne faut-il pas, pour faire cette demande, ou n'avoir point fait attention à tout ce que nous avons dit et à ce que nous avons rapporté, non pas de notre autorité, mais des saints Pères, ou être dans un sens réprouvé, qui n'est plus susceptible des vérités chrétiennes ? Et ne me dites pas que vous connaissez assez tout cela sans directeur, et que vous en savez au moins assez pour vous conduire et vous sauver. Car si cela est, d'où viennent donc ces chutes et ces égarements si fréquents? Nous ne voyons tous les jours que chutes et rechutes dans votre vie ; nous y voyons des dérèglements insupportables ; nous voyons que vous négligez souvent des maladies mortelles ou très-périlleuses pour faire attention à de légères blessures ; vous fuyez quelquefois, et avec horreur, quelques légères imperfections, pendant que la passion vous ronge le cœur; vous quittez à toute occasion la pratique de la vertu pour vous arrêter à son ombre ; en un mot, vous tombez presque à chaque heure dans quelque égarement, et vous voulez que nous croyions que vous en savez assez pour vous conduire et pour vous sauver? quelle apparence? Vous faites assez connaître vous-même ce qui en est, lorsque étant averti , vous dites souvent : Je ne le savais pas , je n'y pensais pas, on ne me l'avait pas dit. Vous ne le saviez pas : il fallait donc que quelqu'un vous l'apprît ; et voilà ce qui vous montre que vous avez besoin d'un directeur.

Vous dites aussi que vous en savez 'assez pour vous sauver ; vous en savez donc plus que tous les saints ? car ils protestent^ous, même les plus éclairés, que, nonobstant leurs lumières, ils sont aveugles pour leur propre conduite, et qu'ils ont besoin de quelque autre personne qui les guide. Vous en savez donc plus que saint Bernard, qui dit hautement que c'est être conduit par un fou que de se conduire soi-même : Qui se sibi magislrum cotistituit, stulto ne discipuluin subdit ; et qui déclare même qu'il ne sp croit pas plus pour sa conduite qiiiil croirait un foii, tant raniour-propre nous aveugle dans cette occasion : Atiwr piopriiis aufert milii judkium, et

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idcirco non mayis mihi credo ac stnllo. Vous on savez donc plus qu'un saint Joan-Climaiiuo, qui dit (grad. io) que, quand môme il aurait la sagesse de tous les hommes du monde, il ne croirait pas en avoir assez pour se conduire : Sicut qui ductore caret, etianisi sapiens sit, sa'pe tamen errât in via ; sic qui suam voluutalem ac judicium in hac vita spiritali scqui decernit, licct omnein omnium sapienliam solus obtineret (remarquez ces paroles), facile tamen in animœ exitium ruct. Vous en savez donc plus qu'un saint Ambroise, qui, étant si éclairé pour la conduite des autres, se soumit néanmoins pour la sienne à la conduite d'un siniple prêtre, ne se croyant pas suflisant à soi-même pour sa conduite ? Vous en savez donc plus qu'un saint Basile, qui déclare comme une chose constante, iUiid firmissimum tenendum est, que nous nous trompons tous les jours dans nos propres jugements, à cause de l'amour et de l'inclination que nous avons naturellement pour nous-mêmes : Propterea quod natnraliter seipsum qtiisque *met, et quia in seipsum quisque propensus est, ideo in veritatis judicio fallitur. [Constilut. monacli., c. 2'2.) Enfin vous en savez plus qu'un saint Hilaire, qu'un saint Martin, qu'un saint Arsène, qu'un saint Jean Damascène, qu'un saint Malachie, et tant d'autres saints qui, avec toutes leurs connaissances et leurs talents naturels, surnaturels, acquis et infus, n'ont pas été capables de se conduire, mais ont été obligés de prendre des directeurs. Et, après cela, vous me direz que cela est bon pour des esprits simples ou ignorants, et que vous en savez assez pour vous conduire et vous sauver. Ou il faut que vous avouiez que ces grands saints ont été des esprits simples et ignorants , ce que vous n'oseriez dire, car ce serait la plus haute de toutes les calomnies, et qui vous ferait honte à vous-même ; ou il faut, de nécessité, que vous reconnaissiez que vous êtes dans un orgueil insupportable de vous croire plus éclairé que tous ces saints, et de dire que vous pouvez faire ce qu'eux tous ont déclaré ne pouvoir pas.

Mais quand même vous en sauriez assez pour vous conduire et vous sauver comme vous dites ; ce qui n'est pas, puisque vous ne savez pas la première démarche qu'il faut faire pour le salut, qui est de se faire comme de petits enfants : Nisi efficiamini sicut parvuli, non inlrabitis in regnum cœlorum [Mattk, xviii, 3), c'est-à-dire de s'humilier, de se soumettre et d'obéir ; quand, dis-jc, vous auriez assez de lumières, toujours auriez-vous besoin de directeur, non pas pour connaître, mais pour faire. Quand vous connaîtriez assez, vous ne feriez pas assez sans directeur ; car, comme dit saint Augustin, les misères de cette vie sont si grandes et les écueils si or.dinaires, qu'il n'y a personne qui puisse par soimême s'en débarrasser entièrement : ISisi quisque adjuvetur a stiperiore, nullo modo est sibi idoneus, ut se lantis miscriarum implicamenlis expédiai. Il faut une personne qui nous console dans nos alllictiou'^, qui nous fortifie dans nos faiblesses, qui nous

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