‹ Œuvres complètes de M. Tronson, supérieur du Séminaire de Saint-SulpiceChapitre 67 sur 303 · AUX OBJECTIONS CONTRE LA DIRECT · texte numérisé non relu

AUX OBJECTIONS CONTRE LA DIRECT

relève dans nos découragements, qui nous échauffe dans nos tiédeurs, qui nous encourage dans nos dégoûts, enfin qui fasse à l'égard de notre âme ce que firent autrefois à l'égard du paralyti<iue ces personnes qui- le portèrent devant Notre-Seigneur pour le guérir ; c'est la pensée de saint Ambroise (J« Luc. v) : L't actuum nostrorum clauda vcsdgia vcrbi cœlestis remedio reformcnlur, sint aliqui monitorcs mentis qu' animant liomitiis quamvis exterioris corporis debilitate torpcntem ad superiora eriyant, quorum rursus adminiculis et atlollere cl liumiliare se facilis anle Jesum locetur, divino videri diqnus aspectu ; c'est-à-dire en un mot qu'il faut un directeur : sans cela on s'égare, ou on se décourage, ou on s'arrête, ou on se perd. Et partant, concluons avec le Sage {Eccli. xi,2G), et profitons de son avis : iVe dicas : sufficiens mci sum ; t ISe disons jamais : Je me suffis à moi-même, » j'en sais assez pour me conduire ; c'est tomber dans une extrême folie, et dans une hisupportablc arrogance ; c'est en un mot se perdre : Noli inniti prudcniiœ luœ.

Mais, secondement, c'est une nouveauté que d'avoir ainsi un directeur, disent quelques uns. C'est une chose étrange que, lorsqu'il y a quelque nouveauté dans le monde, et même qui nous détourne de Dieu, tout le monde y court ; et lorsque dans l'Eglise il y en a quelqu'une qui nous porte à Dieu, tout le monde fuit; et pour couvrir de quelque prétexte la lâcheté et la peine qu'on aurait dans ces pratiques par l'assujettissement de la nature, on est ravi de dire : c'est une nouveauté. Eh bien, quand cela serait, pourvu que cela nous porte à Dieu, pourvu que cela avance notre perfection et assure notre salut, qu'importe ? il y a dans l'Eglise de bonnes nouveautés aussi bien qnc de mauvaises ; il y en a même qu'elle nous ordonne, Jioi'a sint omnia. Or, pour le sujet dont nous parlons, quand même ce serait une nouveauté, personne ne doute qu'elle ne soit bonne, puisque tous les saints et tous les docteurs connaissent que c'est-une chose ou nécessaire, ou extraordinairement utile pour le salut. Mais enfin disons plus, et examinons ceci dans le fond. Vous dites que c'est une nouveauté : qui vous l'a dit ? où avezvous puisé ce sentiment ? dans quel livre, dans quel auteur avez-vous pris cette pensée ? nommez-m'eu un seul qui ait eu cette opinion : Veritas nunquam est nova, dit saint Cyprien. Quoi ! appeler nouveauté une pratique qui a été en usage dès la naissance de l'Eglise ! une nouveauté, qui a été si hautement recommandée dans l'Ecriture! une nouveauté, une doctrine enseignée par tant de Pères, et même de la primitive Eglise ! Nous vous avons apporté les autorités et les exemples, ne faut-il pas ou un extraordinaire aveuglenient, ou une très-grande nsalice, pour dire après cela que c'est nne nouveauté qui a été inconnue à n</s pères ? Hœc novitas non est no~ vella vanitas ; res enim est anliquœ r^etigionis, pcrfccta', in Cluisto fundalœ, pictalis antiqncc, liœreditas Kirlf.<iia' Dei, n Icnivorr iirophjtaruw prainon-

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strata. Je ne sais plus ce que nous devons appeler antiquité, si nous donnons à ceci le nom de nouveauté ; et, pour moi, je ne pense jamais à ceci, que je ne m'étonne comment des personnes peuvent dire que c'est une nouveauté après avoir lu les saints Pères et les docteurs ; il faut qu'elles n'y fassent pas attention.

Mais quand ce ne serait pas une nouveauté, diton, toujours faut-il avouer que beaucoup de saints ont été sauvés sans cela, et encore tant de bonnes personnes dans notre siècle qui n'ont point de directeur. C'est la troisième objection. Plusieurs ont été sauvés sans directeur , dites-vous ; et bien , quand ils l'auraient été, est-ce à dire que vous le serez ? Mais où sont ces saints qui ont été sauvés sans directeur. Pour moi, je n'en vois point. Vous dites qu'il y en a plusieurs , et moi je soutiens qu'il n'y en a point; vous le dites appuyé sur votre seule imagination et sans fondement : et moi je le dis appuyé sur l'autorité constante des saints Pères; en conscience, qui est le plus croyable ? Opus est nobis auxilio prœtcr Deum, opus est coadjutoribus, dit saint Dorothée : liane viam lennere omnes sancti in eremo, et breviter ommes qui ad perfectionem at~ tigerunt, dit saint Vincent Ferrier. Sicut confessio sine qua nemo videbit Deum, dit saint Jean Climaque. Sans directeur, disent les saints , personne ne se sauve et ne voit Dieu, et sans cela, dites-vous, plusieurs saints le voient et se sont sauvés. De dire que plusieurs se sauvent encore à présent sans directeur, c'est deviner ; car si les saints ne l'ont pî»s fait, comment croirons-nous qu'on le fait présentement ? On ne voit à présent aucune personne qui fasse profession de piété, et qui témoigne un peu de dessein de se sauver, qui ne prenne d'abord un (iirecleur : c'est par où nous voyons que tout commence ; nous n'en avons que trop expérience ; il ne faut pour cela qu'ouvrir les yeux ; et si plusieurs n'en ont point, et qui se croient sulfisants pour se conduire eux-mêmes, je ne doute point pour moi que tôt ou tard ils ne se damnent. Oh ! mais il y en aura donc bien de damnés ? Cela est vrai.

Quatrièmement, cela est bien rude, dit-on ; cette opinion n'est bonne que pour donner des scrupules. A qui donner des scrupules ? Pour qui trop rudes ? Non pas pour les saints, mais pour les lâches ; car pour les saints, bien loin d'y trouver de la rigueur, ils n'y trouvent que de la douceur et du repos; c'est, disent-ils, une navigation assurée, que de se soumettre de la sorte, tula navigatio, securum periculum, qu'y a-t-il de plus sur? C'est marcher en dormant, iler dormiendo confcctum ; qu'y a-t-il de plus doux? C'est nager sur les épaules d'un autre : qu'y a-t-il de plus facile ? De plus, quand cela serait rude et donnerait dos scrupules, faudrait-il pour cela taire la vérité ? Quoi ! parce qu'une vérité vous fait peine, on ne la dira pas? Elle vous donne des scrupules, dites-vous? Quels scrupules ? Dites plutôt qu'elle vous montre votre

devoir, et vous reproche ce que vous ne faites pas. Nous sommes obligés de vous donner ces scrupules ; et nous serions coupables devant Dieu si nous ne le faisions pas ; il vaut bien mieux vous les donner, et que vous vous sauviez, que de vous laisser damner sous l'apparence d'une fausse paix. Enfin il vaut bien mieux être sous la conduite des hommes en cette vie que sous la direction des démons pour une éternité ; cela est bien plus doux.

Cinqvièmement, mais que faire donc à la campagne, où l'on ne trouve point de directeur ? A cela je réponds, ou que l'on y va que pour un temps, ou que l'on y demeure toujours. Si l'on n'y va que pour un temps, on pourrait toujours avoir à la viHe son directeur, et prendre de lui les règles générales, suivant lesquelles on pourrait agir dans sa conduite et dans ses actions ordinaires ; si même on en prévoit d'extraordinaires, on pourrait lui demander, comment me comporterai-je en telle et telle occasion ? S'il en arrive que l'on n'ait point prévue, on peut lui en écrire, si la chose ne presse pas ; si la chose presse et qu'on n'ait pas le temps de lui écrire, pour lors, ou l'on peut se déterminer suivant les autres règles qu'il nous aurait pu donner dans d'autres rencontres approchantes de celle-ci, et suivant ce que nous croirions simplement qu'il nous conseillerait, s'il était présent ; ou, s'il se peut, consulter sur les lieux quelque homme de bien, afin de ne rien faire de notre tête. Voilà pour ceux qui ne vont que pour un temps à la campagne. Pour ceux qui y demeurent toujours, quoiqu'il y ait des lieux où la misère soit grande et où l'on ne voit qu'ignorance et que péché, je crois que le déluge n'est point si général, ni si universellement répandu sur la face de la terre, qu'il n'y ait encore, dans chaque pays, quelque bonne personne, quelque bon prêtre, en qui on puisse se confier pour la conduite de sa conscience, soit qu'il demeure dans le même lieu, soit qu'il demeure dans quelque lieu proche. Mais pour cela il faut chercher, ri faut prier, il faui beaucoup le demander à Dieu ; et si nous y sommes lidèles, et que nous ne désirions que sa sainte volonté, il ferait plutôt sortir les saint Zozime, les saint Antoine, les saint Macaire du fond de leur solitude et de leur retraite, que de nous laisser à notre propre conduite ; ou en un mol, s'il ne le faitpas, quand nous ne trouverions qu'un enfant, c'est-à-dire quelque personne simple et peu éclairée, il ne laisserait pas de s'en servir pour nous faire connaître sa volonté ; il s'est bien autrefois servi d'une bête pour la faire connaître à un prophète. Ainsi quand nous ne trouverions qu'un ignorant, il vaudrait mieux encore s'en servir que de s'exposer à faire notre volonté. Dieu se trouve dans l'obéissance, et ne se trouve jamais dans la propre conduite. Quand je fais la volonté d'un autre, dans toutes les occacasions où il n'y a point de péché, je suis assuré que je fais la volonté de Dieu; mais quand je fais ma propre volonté, je suis assuré que •je ne fais pas

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elle do PitMi. Disons donc qu'il n'est point de raison qui puisse nous dispenser d'avoir un directeur , ni vos propres lumières et votre propre suflisance , ni ce faux prétexte de nouveauté , ni cette fausse illusion, que beaucoup de saints se sont sauvés sans cela, ni cette imagination, que cela est trop rude et donne des scrupules., ni l'impossibilité d'en avoir à la campagne ; toutes raisons de l'amour-propre ou plutôt du démon qui nous trompe. C'est la première batterie, qu'il drosse pour nous empêcher de prendre un directeur ; n'en découvrez-vous pas maintenant l'artifice et la faiblesse ?

Mais lorsqu'il voit qu'elle est inutile, il en dresse une seconde, qui n'est pas moins dangereuse, pons* empêcher la communication que nous devons avoir avec lui. Il sait que ce n'est rien d'avoir un directeur, et que tout le fruit que nous pouvons en espérer dépend de cette communication : c'est pourquoi il redouble ses efforts pour empêcher qu'on ne s'en acquitte fidèlement ; et comme cette communication consiste principalement en deux choses, selon ce que nous avons déjà dit, en l'ouverture de cœur pour lui dire tout, et en la soumission parfaite pour faire tout , il attaque aussi l'une et l'autre en différentes manières. Pour l'ouverture de cœur, il persuade qu'il n'est point nécessaire de parler si souvent à un directeur, de lui expliquer toutes ses pensées, de le consulter sur toutes ses peines ; et, pour cela, voici les pensées les plus ordinaires qu'il nous donne. Nous allons encore les examiner l'une après l'autre.

J'ai crainte d'importuner mon directeur ; s'il lui fallait tout dire, il faudrait toujours être à ses oreilles ; j'ai peur de lui être à charge et de l'importuner. Je vous prie d'ouvrir ici les yeux, car voici un des prétextes les plus communs et des plus spécieux que le démon donne; et cependant, si nous y faisons attention, nous en découvrirons aisément l'artifice. Vous craignez donc d'importuner votre directeur. Mais savez-vous que, sans y penser, vous faites un étrange jugement de votre directeur, et un jugement tel que vous ne voudriez pas faire du plus vil artisan du monde ? Et si vous l'aviez fait, vous en auriez scrupule. Avez-vous jamais vu des artisans qui se plaignent et qui se trouvent importunés d'avoir trop de besogne? Et dans vos nécessités corporelles avez- Tous jamais appréhendé d'aller trouver quelque ouvrier dans la crainte de l'importuner en lui portant trop d'ouvrage ? Pourquoi donc le craignez-vous dans .vos besoins spirituels? Si un artisan se tenait importuné", quand on lui porte de la besogne, qu'en diriez-vous ! Avez-vous jamais vu un juge se plaindre de ce qu'on lui donne à rapporter'trop de procès? Où est le médecin qui trouve mauvais qu'un malade le consulte tous les jours sur ses besoins*? Mais, direz.-vous, ils ne se trouvent pas importunés, parce que c'est leur métier : et n'est-ce pas celui de votre directeur de vous donner avis, et de vous conduire ? Mais c'est que ces personnes «aeinent à cela

AUX OBJECTIONS CONTRE LA DIRECT. 274 leur vie; et votre directeur n'y gagne-t-il pas la sienne ? Oui, de là dépend sa vie, non pas corporelle, mais spirituelle, mais éternelle, puisque du bon usage de son office et de son ministère dépend son éternité. Dire que vous l'importunez, c'est une pensée que la charité ne peut souffrir. Je dis bien plus : quand même vous l'importuneriez, vous ne devriez point craindre pour cela de lui parler : quoi ! dans la craiiite d'importuner un homme, vous ne vous informerez pas de ce que Dieu demande de vous, et vous risquerez votre salut? Et puis, si cela l'importune, pourquoi prend-il la conduite des Smes? S'il est bon directeur, cette importunité même doit faire le sujet de sa joie. Savez-vous bien qu'il n'y a personne qui importune moins les directeurs que ceux qui leur parlent souvent et avec ouverture de cœur? Car, comme ils n'ont aucune réserve àl'égard de leur directeur, et qu'ils ont une liberté entière, ainsi il ne peut jamais en être incommodé ; car, quand il a d'autres affaires, il peut le leur dire librement, il peut sans crainte les renvoyer et les remettre à une autre fois, au lieu que ceux qui n'y viennent que rarement, et qui n'ont point cette ouverture entière, il est souvent mal à l'aise avec eux; comme ils ne lui parlent qu'avec peine, lui aussi ne leur répond qu'avec gène ; c'est l'ordinaire que le directeur n'a d'ouverture pour une personne qu'autant que la personne en a pour lui. De plus il n'a garde de les renvoyer à une autre fois, de peur qu'ils ne reviennent pas : ainsi quelque affaire qu'il ait, il se contraint et se gêne pour leur parler. C'est pourquoi bien loin de craindre d'importuner notre directeur par cette ouverture entière, nous pouvons dire que c'est le moyen de ne l'importuner jamais. Mais si tous étaient dans cette pratique, dira-t-on, et qu'ils voulussent ainsi tout dire à un directeur, il faudrait qu'un directeur n'eût que deux ou trois âmes à conduire ; car on en voit qui sont toujours à l'oreille de leur directeur ; il n'en faudrait que deux ou trois de la sorte pour emporter tout son temps. Et plût à Dieu que nous fussions en cette peine, et qu'il ne nous manqu.ît plus que le temps ! il nous serait bien facile d'en trouver ; mais ce n'est pas là ou nous en sommes. Quand les directeurs n'auraient plus de temps à vous donner, à la bonne heure, servez-vous de cette excuse : elle pourra être légitime ; mais à présent elle ne peut être reçue, ce n'est qu'un prétexte, car vous trouverez que votre directeur a encore assez de temps à vous donner : ce sont les âmes, et non pas le temps qui lui manquent. N'avez-vous jamais fait attention à ces personnes qui, dans les grandes paroisses, se veulent dispenser de l'obligation d'y rendre leurs devoirs sur la petitesse de l'église? Comment, dit-on, tous les paroissiens pourraient-ils être obligés à venir les dimanches à leur paroisse, puisqu'elle n'est pas capable de les contenir tous ? Cette excuse, à la vérité, est bonne lorsqjie l'église est pleine ; mais quand elle n'est pas remplie, et quelquefois même <iu'elle est déserte en

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certains lieux, jusque-là que les avenues mômes, pour me servir de Texpression d'un prophète, sont gémissantes, de ce que personne ne vient à la solennité ; croyez-vous en vérité que ce soit pour lors une excuse légitime à ceux oui ne s'y rendent pas? A'oilà justement ce qui arrive au sujet dont nous parlons. Si toutes les âmes parlaient si souvent à leur directeur, il n'aurait pas assez de temps pour satisfaire à toutes. Quand il n'aura plus assez de temps pour vous, pour lors nous satisferons à votre peine ; mais, à présent, il est évident que ce n'est qu'un prétexte, car avouez que le temps ne lui manque pas : et quand vous voudrez, il vous dira lui-même qu'il en a encore de reste à vous donner, et vous en marquera plus qu'il ne vous en faut. Mais pourtant , j'y ai été, et il m'a renvoyé. Et pour cela est-ce à dire que le temps lui manque? C'est que vous prenez mal votre temps ; il vous renvoie pour vous éprouver ; savez-vous bien qu'on connaît mieux le fond d'une personne en la traitant de la sorte, que si elle avait parlé longtemps? C'est que Dieu souvent ne veut pas autre chose, sinon que vous vous présentiez.

Mais si je lui parle si souvent, on se moquera de moi. Hé quoi 1 vous faites donc encore attention aux sentiments du monde, lorsqu'il est question du service Oe Dieu, de votre perfection et de votre salut? à quoi pensez-vous? On se moquera de vous! et tant mieux ! c'est ce qui double votre couronne : Gaudentes quoniam digni liabili sutil pro nomineJesu coiitumeliam pati. {Act. v, 41.) Ce doit être là le sujet de votre joie. Et c'est ici où je me sens obligé de vous donner un avis d'importance, sur les railleries que Ton fait des personnes qui parlent ainsi souvent à leur directeur. On en rit souvent par divertissement plutôt que par mauvais dessein, au moins le veux-je croire ; on en dit quelque petit mot en passant, on le dit en riant. Savez-vous bien que cela fait plus de mal que vous ne pensez ? Si vous ne le savez pas, je vous le dis , parce que je connais des âmes qui ont été détournées de parler à leurs directeurs, et qui ainsi se sont misérablement perdues, faute de remèdes ; et d'autres, si elles n'eussent été extraordinairement fidèles , qui auraient fait naufrage à ce même ccueil. Oh ! qu'un mot de raillerie, dit quelquefois innocemment, a de funestes suites, qu'on ne réparera jamais, ni dans le temps, ni dans réternilé ! On trouve mauvais que des personnes parlent si souvent à leur directeur : hé 1 que savez-vous le sujet qu'elles en ont? Savez-vous leurs peines et leurs besoins? Dieu veuille que vous no tombiez pas dans des peines qui vous feront souhaiter d'avoir toujours un directeur à vos oreilles? Quand vous serez environne de tentations de toutes parts, que vous vous trouverez attaqué avec une telle violence, que vous serez en doute si vous y avez donné consentement, que vous serez dans un état de séi h<:rcsse et de délaissement si prodigieux, que vous no saurez plus si vous a>cz ni foi. ni csoérance.

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que vous désespérerez de votre saïut , pour lor» vous reconnaîtrez, mais peut-être trop tard, ce que c'est que de parler souvent à un directeur ; vous vous en moquez présentement : Dieu veuille qu'un jour on ne se moque pas de vous. Evitons donc ces railleries, c'est la perte des âmes et l'artifice le plus dangereux du démon

La dernière objection que l'on forme ordinairement contre cette ouverture de cœur, c'est qu'il y a beaucoup de choses qu'il est inutile de proposer au directeur : tant de pensées et de desseins qui ne sont pas d'importance, tant de tentations et de peines , sur lesquelles nous savons bien la résolution que nous doit donner notre directeur, et ce qu'il nous dira; pourquoi donc lui proposer ces choses? pourquoi? le voici : 1" afin de ne nous pas tromper : car souvent nous croirions qu'il nous répondrait une chose, et souvent il nous en repondrait une autre, si nous le consultions. 2° Afin de ne rien faire que par obéissance, et rien par propre vohmté : c'est la raison que donne saint Dorothée, (doctr. 5.) 5° Pour éviter la vaine gloire, qui ne manque point de se mêler dans le bien que nous entreprenons de nous-mêmes et sans l'avis de notre directeur : Quidquid sine voluntate vel conscnsu patris spir'itaiis fit vanœ gloriœ deputabilur, dit saint Bernard. (Serm. 19, in Cant.) 4° C'est que, par cette soumission et dépendance, nous attirons la grâce pour faire ce que nous devons : Aperi cogitationes tuas patribus tnis , ut gratia Dei le protegat. (Isaac. , abb., orat. 9.) 5° C'est que Dieu bénit tellement cette conduite que, souvent en proposant seulement nos peines, nous en sommes délivrés, et il nous en arrive comme aux nuées qui, en se déchargeant, s'éclaircissent : souvent même nous y trouvons du soulagement avant que de les dire par la simple résolution que nous prenons de les dire, comme nous apprennent les saints Pères. 6° C'est un admirable moyen pour que le directeur nous connaisse parfaitement : car sans cela, ne nous connaissant point à fond, il y a à craindre qu'il ne nous donne de très-mauvais avis. Par exemple, je suis extraordinairement'tenté de superbe ; je veux que je n'y consente pas ; ou bien , j'ai un extraordinaire amour pour mes parents et mon pays; je vois que je ne puis résister à ce qu'ils disent ; ils ont dessein d'établir ma fortune ; je n'en dis mot à mon directeur, mais je lui propose seulement d'aller à mon pays : il me le conseille, et je m'y attache et m'y perds. Mais je n'ai rien fait que par l'avis de mon directeur : oui, mais il ne vous connaissait pas ; et en châtiment de votre grande retenue, Diei a permis qu'il vous ait donné un avis pour voire perle. Enfin, il y a tant d'avantages à découvrir ainsi toutes ses pensées, et tous les saints nous en rapportent tant de fruits, qu'ils n'ont point craint de nous dire (pie la iiianiue la plus évidenle que nous puissions avoir d'une pensée diabolicpie, c'est lorsMue nous avons jtoiue de la découvrir à nuire

MANUEL DU SEMINARISTE —

directeur : Générale namqne et evidcvs siçinum diabolicœ cogitalioriis esse proninitiani, ciim eam setiiori confundutitur aperire. (C.vssiax., De instit. renuut., lib. IV, cap. 9.) Lorsqu'il nous vient un mouvement de ne point découvrir à notre directeur quelque pensée, disons en même temps que c'est assurément une pensée du diable, et faisons comme le grand saint Dorothée : son exemple est rare et le plus admirable que nous ayons en celte matière ; voici ce qu'il endit lui-même (doclr. 5) : « J'étais quelquefois tenté et sollicité, sous quelque prétexte, de ne point consulter mon directeur, et de ne lui point proposer ce que je pensais; et aussitôt, iraiits in cogitalionem liujusmodi, dicebam : Anathema tibi; qnidqiiid judicii est tibi, quidqtiid discretiouis , quidquid intelUtjentiiv , quidquid prudentiœ, id omnc tibi a dwmonibus est. Après avoir ainsi repoussé cette pensée, et avoir consulté mon directeur, il arrivait souvent qu'il me disait ce que j'avais bien prévu qu'il ne manquerait pas de me répondre : Sœpius accidit ut id ipsitm milii senex respondcret, qiioa aille eoijitatio mea prœmeditata fuerat; ensuite la tentation me revenant, elle me disait : Pourquoi donc importunez-vous donc ainsi votre directeur? ne vous avais-je pas bien dit qu'il vous devait répondre telle ou telle chose? Insultabat illa postmodum milii : Qtiid ergo est? ut dixi, est; quid senem importunus perturbasti? Aussitôt je lui répondais : Nunc bonum est; nunc id tibi fuit a Spirilu sancto; quidquid enim tuum est, omne inalum, et a dœmone et a spiritu vitioso; et il conclut : Sicque sustinui nunquam coijitationi meœ credere , nisi patrem consultassem prius. Quo factum est ut in tanta semper quiele et securitate viverem, ut (crédite quod dicam, fratres) plerumque me pœniteret tantœ securitatis. Cttm enim non ignorarem opus esse nobis per multas tribulationes intrare inregnum Dei, valde angebar dubius unde hœc tantœ quietis causa ; quod mihi tandem senex aperuit, dicens : Quicunque se tradiderit in patrum obedientiam, liane tandem quietem et securitatem a Dec necessario consequi. » Yoilà un admirable exemple qui nous montre l'importance de ne rien celer à notre directeur , sous quelque prétexte que ce puisse être ; et c'est l'avis important que les anciens Pères et les saints anachorètes donnaient à tous leurs disciples, pour arriver à la perfection : Ad perfeclionem ut facile perveniant, consequenter instituuntur nullas penitus cogitationes in corde prurientes , perniciosa confiisione celare : sed, confestim ut exortœ fuerint, eas suo patefacere seniori. (Cass., De institut, reniait., hb. iv, cap. 9.)

Mais, si je disais ainsi toutes mes pensées , ajoutera quelqu'un, il arriverait souvent que mon directeur n'aurait pas si bonne opinion de moi. C'est tout au contraire; il l'aura certainement beaucoup meilleure ; car voyant celte franchise, celle simplicité, celle confiance à lui découvrir ce que vous avez de plus secret, il est impossible qu'il ne vous en estime davania;;e. Oui, je le crois impossible ; au

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