‹ Œuvres complètes de M. Tronson, supérieur du Séminaire de Saint-SulpiceChapitre 69 sur 303 · ENTRETIEN XXVI · texte numérisé non relu

ENTRETIEN XXVI

Danger des visites.

Nous avons à vous parler aujourd'hui d'une action que nous aurions tout droit de ne point mellre ici , dans la suite de nos entretiens , puisque nous pourrions même, avec toute justice, la retrancher de l'ordre de notre journée, et ne lui point donner de place parmi nos exercices ordinaires et pamn nc« autres actions : c'est des visites , soii celles que nous faisons quand nous allons à la ville, soit celles que nous recevons quand nous sommes à la maison. Que nous serions heureux , si nous pouvions nous en priver, pendant que nous sommes retirés ici dans le séminaire, ou du moins si nous ne pouvions en faire que bien rarement et dans une grande nécessité ! Je sais que c'est ce que le monde ne peut souffrir : il crie , il nous tourmente, il nous persécute tous les jours sur ce sujet; et, comme il sait que les visites sont une voie très-sùre et bien commune pour insinuer son esprit, pour débiter ses maximes, pour donner crédit h sa conduite; en un mot, pour former cette chimère et cette idole, qu il appelle son honnête homme , il est impossible que le retranchement que nous tâchons d en faire ne lui soit insupportable. Aussi ne peut-il s'empêcher de condamner tous ceux qui s'en retirent, et de los traiter comme des rustiques, des sauvages et comme indignes de toute sorte de commerce cl -de société . voilà les scntimcnls du monde. Mais les saints ont

bieu d'autres pensées; car, considérant les visites ordinaires comme une peite de temps, comme un amusement inutile, comme un sujet de dissipation continuelle et de relâchement, comme une occasion d'attache au siècle et de péché ; et d'ailleurs ne recon naissant point d'autre honnête homme dans le christianisme, que l'honnête homme selon Dieu, qui est le seul dont il est parlé dans l'Ecriture sainte, lioneslum fecit illum Dominiis {Sap. x, II), et qui est formé dans la retraite par les visites de Dieu même, et non point dans le siècle par les visites du monde : ils ont toujours recomnxindéextraordinairementla retraite, et n'ont jamais considéré ces sortes de visites que comme un des plus grands obstacles qu'on peut trouver à la perfection. C'est pourquoi saint Basile ne craint point de dire que c'est une invention diabolique, diaboliciim covimentnm. Car en effet, à considérer les biens inestimables dont elles nous privent, les périls fréquents où elles nous exposent, les maux irréparables qu'elles nous causent, il faut avouer, sans craindre d'exagérer ou de trop dire, que ce désir impatient de visiter le monde, ces mouvements inquiets et si puissants qui nous y portent, et cette démangeaison extraordinaire que nous en témoignons quelquefois dans les occasions, ne peut venir que de notre ennemi, qui nous déçoit, et qui lâche par ce moyen de 'nous surprendre. C'est ce qui nous obligera, dans le dessein que nous avons pris de vous parler aujourd'hui de celte action, de changer un peu notre méthode ordinaire, sans pourtant nous en écarter beaucoup; au lieu de vous montrer, dans le premier point, Pimportance de bien faire cette action, comme nous avons accoutumé de faire dans les autres entretiens , nous lâcherons de vous faire connaître d'abord l'importance de ne la point faire, ou du moins de ne la faire que très-rarement, et, comme cette matière est très-étendue et demande de grands développements, nous réservons à un autre entretien à vous montrer la manière de la bien faire et de nous y comporter chrétiennement, quand, dans la nécessité, nous serons obligés de la faire.

Pour l'importance de retrancher nos visites, et de nous en séparer autant que nous pourrons, nous n'aurions pour vous en convaincre quà étendre les trois motifs que nous venons de toucher en passant. Les biens dont les visites nous privent, les périls où souvent elles nous exposent, les maux que toujours elles nous apportent, qui sont les réflexions de saint Basile même sur ce sujet; car assurément la déduction seule de ces motifs et de ces vérités simplement développées nous feraient connaître évidemment combien tout bon Chrétien doit craindre et redouter cette action. Mtiis, parce que ces motifs sont trop généraux, et que ciiacun les peut aisé-

sont tirés de votre profession et de l'état où vous êtes. Vous êtes ecclésiastiques, retirés dans un séminaire pour travailler à votre perfection ; ecclésiastiques, dont l'esprit est opposé aux visites : retirés dans un séminaire, dont la grâce se perd par les visites; ecclésiastiques, pour travailler à la perfection, dont les moyens nous sont ôlés dans les visites. Trois motifs qui nous touchent de près, et qui nous montrent l'importance d'avoir éloignement des visites, et de les retrancher le plus que nous pourrons : l'état où nous sommes, ecclésiastiques; le lieu où nous sommes retirés, le séminaire; la fin pour laquelle nous y sommes retirés, la perfection.

1° L'état et la perfection où nous sommes nous engagent à nous séparer des visites, et à nous en défaire autant que nous pourrons; or, en cette qualité, voici cinq réflexions qui nous obligent à nous en dégager. 1° Nous devons parlicuHèremenl, comme ecclésiastiques, avoir éloignement du monde ; or n'est-ce pas une marque évidente que nous ne l'avons pas, quand nous aimons ses entretiens, quand nous recherchons ses conversations, quand nous ne saurions nous passer de ses visites? Qui conversatiombus gaudet mundanis, sœculum nondum odisse se ostendit; en vérité on n'a point tant de peine à se priver de ce qu'on n'aime point.

2° Non-seulement nous devons, comme ecclésiastiques, avoir éloignement du monde, mais nous devons encore tâcher d'insinuer dans les cœurs ce même dégagement. C'est là le second devoir des prêtres, c'est leur office, c'est leur spéciale obligation : car 1° ils sont pour nous annoncer dans l'Eglise les vérités de l'Evangile : or, c'en est une des principales que ce dégagement : Nolite diligere niundiim, neque ea qiiœ in mundo sunt. (I Joan. ii, 15.) 2" Ils doivent travailler à retirer les pécheurs de leurs crimes : or, il y en a qui ont de tels engagements dans le siècle, qu'ils ne renonceront jamais à leurs péchés qu'en renonçant au monde. 5° Ils doivent conduire les âmes dans les voies de Dieu ; or, il y a des âmes que Dieu appelle à la retraite, à la solitude et à la séparation extévieure du monde; il faut donc qu'un ecclésiastique se tienne en état de pouvoir persuader aux peuples ce grand dégagement du monde; et comment pourra-t-il le persuader avec efficace, lorsque lui-même ne s'en dégage pas, ol (lu'il ne peut pas même en quitter les visites ordinaires? iVî7/î7 doctore frigidius qui verbis tautum pliilosopliatur. Son exemple y portera plus puissamment les autres que ses paroles ne seront capables de les en détourner : Exempta enim voces edunt omni tuba dariores; neque tam considerantur ea quœ a nobis dicuntur, quam quœ a nobis fiunt. Et comme le peuple ne se persuadera pas facilement avoir plus d'obligation que vous-même de quitter le monde, il

ment développer en son particulier, et s'en con- aura loul sujet de vous dire, lorsque vous lui vou-

vaincrc par sa propre expérience j'ai résolu devons drez persuader ce dégagement, que vous-même ne

proposer trois autres motifs plus particuliers, qui le prati(piez pas, ce que saint Bernard lui fait dire

vous, toucheront aussi de plus urès. et oui tous trois dans une oareillc occasion : Medicc, cura te ipsum :

MANIEL DU SEMINARISTE. —

si muudnin prœdicas contcmnendum, coutemne tu prius, et ad illud efficacius atios iuvitabis ; da voci tuœ vocem virtutis, et statim crit in ore tuo vivus et efficax sermo Dci ; méprisez le monde, séparez-vous (lu monde, renoncez aux conversations, aux entretiens, aux visites du monde, et ensuite vous serez en état de le persuader aux autres.

5" Comme ecclésiastiques, nous sommes chargés particulièrement de la religion ; ainsi nous uevons toujours prendre en main ses intérêts, et nous ne devons jamais souffrir qu'on lui fasse du tort : or, les visites que nous faisons lui font un tort considérable ; car quand il n'y en aurait point d'autre que la perte du temps, qui en est inséparable, comme tout notre temps appartient à la religion, et lui doit être consacré aussi bien que nos personnes, nous lui dérobons tout le temps que nous donnons aux visites, qui ne devrait être uniquement employé que pour ses intérêts et ses divins ministères : Quod enim ad alia officia confertnr, hoc religionis cultui et nostro liuic officia dcccrpitur.

4" Comme ecclésiastiques, nous avons une obligation spéciale de soutenir la gloire du clergé, ou au moins de ne le point exposer au mépris, et ne le pomt mettre en ignominie parmi les peuples. Or, il est constant que ce qui le met dans la dernière ignominie, c'est ce grand désir et celte démangeaison qu'ont les ecclésiastiques de voir le monde, d'entretenir le monde, de converser avec le monde, de se familiariser avec le monde : Non alinnde clericalis ordinis dignitas yravius fuit offensa, quam a nimia laicortim familiaritate. Car, d'un côté, c'est Celle grande familiarité avec le monde qui les rend séculiers , qui les dérègle et qui les perd : Necesse est de mundano pulvere , etiam religiosa corda sordescere ; et, de l'autre, il est impossible quand on voit ces visites ordinaires des ecclésiastiques , ces sorties réitérées, ces conversations fréquentes, il est, dis-je, impossible qu'on conserve l'idée qu'on doit avoir de leur sainteté ; il est impossible que le peuple ne s'affermisse dans sa créance, et ne se persuade que l'étal ecclésiastique est un étal de fainéants, un métier de paresseux, une profession où l'on n'a presiiue rien à faire qu'à se promener depuis le matin jusqu'au soir. En vérité, n'est-ce pas ce qu'on en pense dans le monde, et à quoi on donne lieu par ces visites? El c'est là ce qui fait gémir lÉglise ; c'est le sujet de sa douleur de voir ainsi son clergé dans l'opprobre et le mépris , de le voir déchu de sa première gloire, de voir sa sainteté dissipée tout à fait par ces sorties fréquentes el ces épanchements extérieurs. C'est là, dit saint Grégoire, le sujet de ses grandes lamentations : Quomod'o obscuratum est aurum, mutatus est color ejtisoptimus? dispersi sunt lapides sancluarii in capite omnium platearum. (Thren. iv, 1.) Les ecclésiastiques, dil ce saint, sont les pierres du sanctuaire, el ces pierres se trouvent à présent malheureusement dispersées, parce que , comme ajoute ce même saint docteur,

Page 1