‹ Œuvres complètes de M. Tronson, supérieur du Séminaire de Saint-SulpiceChapitre 70 sur 303 · XX\4. DANGEK DES VISITES · texte numérisé non relu

XX\4. DANGEK DES VISITES

au lieu que les ecclésiastiques devraient être dan» le sanctuaire , c'est-à-dire retirés dans le secret, séparés du commerce du njonde, appliqués à Dieu et à la vie intérieure , pour n'en sortir jamais que pour les emplois saints el les fonctions de leur ministère : ils vont sans cesse dehors pour chercher le monde , el converser avec les créatures : Dispersi SU7U lapides sanctuarii in capite omuiun^platcnrnm ; quia lii qui , per vitam probam et orationcm , intus esse debuerant , foris vacant; dum ergo in sancto habitu constituti, exteriora sunl quœ exhibent, quasi lapides sanctuarii foris jacent. C'est là l'occasion du désordre dans le clergé , el c'est le sujet de la douleur de l'Église ; mais ce doit être un grand motif de retenue pour vous, el qui vous doit obliger à vivre plus retirés, el à vous séparer davantage des visites, pour consoler par ce moyen votre mère, pour essuyer ses larmes, pour lui ôter le sujet de sa douleur; autrement vous la réduisez dans la dernière désolation, et vous la jetez dans cette extrémité dont parle un prophète : Non est qui consoletur eam ex omnibus charis ejus. (Thren. \, 2.) Voilà le premier motif qui vous doit obliger à retrancher de vos visites : la qualité d'ecdésiasliques.

Mais le second, qui n'est pas moins pressant et qui vous louche d'aussi près , c'est la qualité d'ecclésiastiques du séminaire ; c'est l'élat où vous êtes à présent. Ce qui vous oblige encore bien étroitement à avoir plus de retenue pour les visites : car autrement vous vous exposez à perdre toute la grâce de votre retraite , et tout l'avantage que vous pourriez espérer de votre demeure dans le séminaire.

Nous avons ici deux sortes d'avantages bien considérables : les uns sont les avantages de la solitude, et les autres sont les prérogatives de la communauté, deux sortes de biens que goûte un ecclésiasliqiie dans un séminaire, lorsque, dégagé du commerce du siècle el de la conversation du monde, il se tient retiré dans sa maison, et s'y rend fidèle à. ses exercices. Saint Basile et plusieurs autres saints Pères et docteurs de l'Église ont souvent examiné lequel était le plus avantageux à une âme, ou de la vie solitaire ou de la vie commune ; el, après avoir marqué les avantages de l'une et de l'autre, ils ne se sont pas toujours trouvés du même senlimenl ; car, quelquefois, ils ont donné le premier lieu à la solitude, d'autres fois aussi ils ont préféré la communauté. Quoi qu'il en soit , cette question ne nous touche que bien peu pour le présent, puisque nous jouissons ici de l'un el de l'autre ; car un ecclésiastique fidèle est ici en solitude, el il y vil en commun. Il y est en solitude : car son règlement lui marque un temps considérable pour èlre seul, retiré dans sa chambre, pour s'y entretenir avec ses livres el avec Dieu , de même que s'il était au milieu des déserts el dans le fond de ces vastes solitudes de l'Arabie et de l'Egypte. Voyez un bon séminariste dans sa chambre, et un bon Chartreux dans sa cellule, el vous n'y trouverez pas grande ditlérence ; ici donc on trouve

les avantages de la solitude, mais en même temps les privilèges de la communauté. Car nous y vivons ensemble avec nos frères ; et, ,dans cette union que nous y donne avec eux la vie commune , nous y trouvons un soutien, une force, un secours, un appui, en un mot ce que dit le Sage [Eccle. iv , 9) , cmolumentum societatis : c'est-à-dire, dans le sentiment de saint Basile, des avantages très-signalés <lont la solitude se trouve dépourvue. Ainsi donc sans examiner lequel des deux est préférable, ou de vivre en solitude, ou de vivre en communauté , et laquelle de ces deux vies porte de plus grandes prérogatives, il faut avouer que nous jouissons ici et des uns et des autres. Or c'est ce que nous perdons entièrement par les visites.

Premièrement nous y perdons les biens de la solitude. Et quels sont ces biens ? ils sont en grand nombre, mais ils se peuvent réduire à trois que les saints nous remarquent : Acr purior, cœlum apcrtîus, fnmiliarior Detis. L'air y est plus pur, c'est-àdire que les occasions du péché y sont moins fréquentes ; le ciel y est plus ouvert, c'est-à-dire que les grâces y tombent en plus grande abondance ; Dieu y est plus familier, c'est-à-dire que la communication et union avec lui est plus intime. Or, c'est là ce qui nous est enlevé dans les visftes; car, connue elles nous tirent du sein de notre solkude pour nous porter dans le monde , il est impossible que nous ne respirions un air plus corrompu ; c'est la nature de l'air du siècle , il est contagieux, il est empesté : Necesse est de mundano pubère etîam religiosa corda sordesccre. Ainsi nous y perdons cet a'r saint et innocent de notre retraite : Avido cordis are pravum hune et pestilcntem tepidœ cotwcrsationis attrahimns spirittim, et corrumpenlem haiirimus aurum (S. Berm., serm. 13 in Cunt.) : cela est inévitable. D'où il arrive après , par une suite nécessaire, que nous n'y trouvons plus les grâces si abondantes , ni le ciel si ouvert, et enfin nous ne ressentons plus cette présence de Dieu si vive, et ceKe conversation avec lui si intime, comme nous avions accoutumé dans la maison : Ipse eiiini et secretum qnœrit et solitarinm locum dilnjU. (Bkun.) Voilà le premier tort que nous font les visites ; pesez jusqu'où il se peut étendre : les occasions du péché multipliées, la communication des grâces diminuée, l'union de Dieu allaiblie ; c'est l'état dangereux où les visites nous mettent, en nous privant des bituis de noire solitude.

Mais ce n'est pas tout : car après nous avoir fait perdre les avantages de la solitude , elles nous enlèvent en second lieu les biens de la conm)unauté. Ces biens se peuvent encore réduire à trois principaux : le premier est le règlement , qui marque Va voie que l'on doit suivre ; le second est l'exemple de nos frères , qui nous encourage et nous y porte ; le troisième est la vigilance de nos supérieurs, qui empêche qu'on ne se relâche ou qu'on ne se décourage. Trois biens cxtraordinairemcnt avanla-

geux dans une communauté réglée, qui font que la grâce y est bien en assurance , et que le salut s'y opère avec grande fidélité ; et c'est ce qui nous est malheureusement enlevé par les visites, qui nous font perdre ce triple secours. Comme elles nous obligent de sortir de temps en temps de la maison, elles font aussi que, pendant ce temps, n'étant plus sous l'œil d'aucun supérieur qui puisse veiller sur notre conduite et nous avertir de nos obligations , n'ayant plus personne qui nous y donne exemple, n'ayant plus même de règlement qui nous y retienne dans l'ordre et nous y marque notre devoir : il est bien dilficile qu'on ne s'écarte de sa voie , qu'on ne s'emporte au delà de ses bornes ordinaires, qu'on ne se laisse aller à de trop grandes libertés ; en un mot, il est bien difficile qu'on ne s'y perde; car c'est à quoi l'expérience nous fait connaître qu'aboutissent toutes ces visites fréquentes que l'on veut faire, qu'on se persuade être obligé de rendre, à quoi on dit que la civilité engage , qu'on prétexte même de quelque nécessité. 11 n'y en a presque point qui ne s'y perdent , et nous avons vu que de cent qui auront eu dans le séminaire ce désir et cette démangeaison de faire des visites, il n'y en aura pas un seul qui ait profité de sa demeure dans la maison. 11 ne faut pas s'en étonner : elles nous enlèvent toutes les grâces, tous les secours et les avantages du séminaire ; et c'est le second motif qui nous oblige ici de n'en point faire.

Enfin le troisième motif , qui nous doit , à mon avis , convaincre tout à fait sur ce sujet , et nous persuader bien efficacement de ne point faire de visites , pendant que nous demeurons dans le séminaire : c'est la fin pour laquelle nous y sommes retirés , car nous y sommes particulièrement pour travailler à notre perfection. Or c'est à quoi les visites s'opposent directement, et il faut surtout y prendre garde ; car, en vérité , il n'y a presque personne qui ne s'y trompe. Comme on ne vient ordinairement ici que pour y demeurer un certain temps , qu'après y avoir fait quelque séjour, ou a dessein de retourner dans le monde ; on se persuade aisément qu'on ne doit point prendre ici une manière de vie si retirée , que de renoncer absolument à la conversation du monde ; cela serait bon pour des anachorètes, des Chartreux et des personnes qui feraient pi:ofession de passer en solitudvj toute leur vie : mais pour des ecclésiastiques ils doivent, dit-on, mener une vie commune; ils sont ecclésiastiques pour travailler dans le monde, ils sont appelés pour convertir le monde : il faut donc qu'ils entretiennent quelqiie commerce avec le'^ monde ; et pounpioi les faire renoncer à toute sooi(''té ? De là vient aussi q»ie , quand nous parlons ici de ces matières et qm; nous disons qu'un ecclésiastiqtic, pendant qu'il demeure ici, doit apporter tous ses soins pour retrancher toutes ces >hsites,on blâme aussitôt dans le cœur cette conduite , comme étant trop austère ; on murmure

MANUEL DU SEMINARISTE

contre cette dévotion, comme étant trop farouche ; on condamne ce zèle, comme étant iiuliscrct ; et on lit à ses bons amis, ou du moins on le pense en >oi-mènu.', que ces avis sont bons pour des moines, mais non pour des ecclésiastiques ; qu'une si grande retraite n'est point selon l'esprit de notre état ; qu'elle choque ouvertement les règles d'obligation on de bienséance ; qu'un prêtre du clergé doit converser parmi le monde , pour y avoir créance et y faire quelque fruit, puisque, après tout, une si grande retraite n'est capable que de faire des rustiques ou des sauvages. Voilà les sentiments qui sont ordinaires sur ce sujet : je ne sais si ce seraient les vôtres ; mais, quoi qu'U en soit , il faut avouer que ce sont les sentiments de la chair et du sang ; assurément ces pensées ne peuvent venir que de l'esprit de ténèbres, et quiconque les a, il faut de né-j cessilé qu'il avoue qu"i4 est dans une épouvantable illusion : vous l'allez voir en deux mots.

Il y a deux sortes de temps qu'il faut particulièrement distinguer dans la conduite et dans la vie d'un ecclésiastique, suivant ses deux plus grandes et principales obligations. Il doit d'abord être saint, et pais il doit sanctifier les autres ; il doit être pur, et après il doit purifier les autres : il doit se remplir de grâce pour la pouvoir ensuite communiquer. Or, selon ces deux grandes et fondamentales obligations d'un ecclésiastique, l'Eglise lui marque aussi deux temps dans sa vie, qui y doivent répondre : le premier, qui doit être employé à travailler à son salut et à sa propre perfection ; le second, où il doit particulièrement travailler au salut et à la perfection des autres : Ptinjari prius deinde pur(jare : sapientia instrui, atque ïta demum sapienlia inslruere ; lux fteri, et altos iltuminare : ad Deum appropinqnare, et ita alios adducere : sanctificari, et postea sanctificare ; de sorte que, pour prendre une juste mesure et un fondement assuré pour régler la conduite et les emplois d'un ecclésiastique, et pour ne se point tromper dans les avis qu'on lui donne, il faut voir dans lequel de ces deux temps il se trouve : autrement, si on veut (ju'il perfectionne les autres, avant que de s'être perfectionné lui-même ; si on veut qu'il travaille à leur salut, avant que d'avoir travaillé à se sauver luimême ; si on veut qu'il les sanctifie, avant que de s'être lui-même sanctifié ; qui ne voit que c'est tout renverser, tout confondre et tout perdre?

Cela donc supposé, voyons maintenant dans lequel de ces deux temps se trouve un ecclésiasticiue qui se relire ici pour passer quelque temps dans le séminaire : ne m'avouez-vous pas que c'est pour s'y purifier, pour s'y instruire, pour s'y former à la perfection? l'Eglise même nous en avertit dans ses canons : Lt ad pietatem , disciplinam ecclesinstiram, bonos mores, relujionem instituaiitur. Vouloir donc que dans ce temps on se comporte à son égard, comme s'il devait déià travailler à perfectionner les autres, et le vouloir laisser converser dans le monde, y aller de temps en temps et en rechercher les vi-

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