II. DU REGLEMENT
main, ni même qui soit soumise seulement par coutume: Si je ne suis fidèle, on me remarquera, etc., cela est vicieux ; mais il faut une volonté qui soit fidèle par amour : Sectetur communia, orationes, laborcs , Icctiones , in qnibiis non sit tanquam vitiila Epliraim, docta dHiijere trituram; id est ad Imjus modi, non consueliidine^sed devotione Iraliatur. (Bern.) Implcbis enim amore quod timoré non poieras. (Ace, in psal. xxxii.) Saint Mélèce, patriarche d'Antioche, visitant les religieux du désert , trouva entre autres le fameux saint Simon Stylite, attaché à une colonne par le pied droit avec une chaîne de fer : il fit venir un serrurier, et lui commanda de la défaire et de le déchaîner , disant : Amanti Deum satis est pro vinculo mens. (Tiieodor., Vita Pair., cap. 26.) Cura disciplinée dilectio est , et dilectio custodia lecjum illius. {Sap. vi, 19.) Qui diligunt Dominum replcbuntur lege ipsius. {Eccle. ii, 19.)
Or , parce qu'il y a plusieurs personnes qui croient avoir quelque raison de se dispenser du règlement , et qui couvrent de quelques prétextes le peu de fidélité qu'elles y rendent, j'ai dessein, en finissant , de vous les découvrir , afin que vous n'y soyez pas abusés, et que vous ne tombiez pas dans ce malheur. Je vois cinq sortes de personnes qui , pour l'ordinaire , croient avoir raison et quelqi>e droit de se dispenser du règlement : les grands^ les studieux , les anciens, les infirmes, les paresseux.
Les grands. J'entends ceux qui ont quelque avantage, ou de naissance ou de fortune par-dessus les autres, les personnes de conditions qui croient être élevées au-dessus du règlement, et n'avoir pas la même obligation que les autres de s'y soumettre. Or voici trois avis que j'ai à leur donner. 1° Je dis que plus ils sont élevés par leur naissance, plus ils ont d'obligation de se soumettre, car c'est à eux à donner l'exemple ; et comme ils veulent qu'on les considère , on jette aussi plus souvent la vue sur ce qu'ils font, et ils.'sont ainsi plus exposés que les autres à scandaliser ; 2° en se soumettant, ils ont plus de mérite; 3° c'est que nous ne faisons point ici acception de personnes, et la vertu seulement nous en doit faire faire le discernement : Nescit rc- Uyio nostra personam accipere , sed actiones inspicit singuloriim. (IIieron., epist. 34.) C'est donc un abus de croire que la naissance et la condition nous puissent dispenser du règlement. Voilà pour les grands.
Pour les studieux , ils aiment l'élude , ils cherchent la science, ils veulent, à quelque prix que c<» soit, être savants; et, dans cette vue, ils croie»., qu'il y a de certains exercices dans le règlement , qui ne sont pas si importants, et qu'ils peuvent s'en dispenser pour vaquer à l'étude. Ainsi, ils ne diront point le bréviaice en commun ; ils ne viendront point à l'examen particulier ; ils auront peine à s'assujettir à une lecture spirituelle, et à régler ainsi leurs autres exercices, dans la pensée qu'ils gagneront autant de temos , qu'ils pourront emplover plus utilement à l'étude. Or, pour prévenir
ce dérèglement, 1° nous vous avons déjà dit, et nous vous le redisons, que notre principale étude dans la maison doit' être la science des saints. Nous tâchons ici de nous rendre savants, mais pardessus tout nous tâchons de nous rendre parfaits ; nous tâchons de joindre l'un et Tautre, mais toujours en donnant la préférence à la perfection ; 2° comme la voie de la perfection qu'on nous propose , est la soumission au règlement, est l'obéissance, si nous nous en dispensons pour nous rendre plus savants, nous sommes dans le désordre, et nous n'arriverons jamais à notre fin ; 3" c'est qu'on a tellement réglé le temps des exercices de piété et de l'étude, qu'il y en a assez pour tout.
Pour les anciens, j'entends ceux qui sont depuis longtemps dans la maison ; quand ils se servent de ce prétexte, on peut aisément les détromper, en leur disant que, s'il y a plus longtemps qu'ils sont dans la maison , ils sont plus obligés d'y donner bon exemple ; que leur ancienneté leur est un nouveau motif qui les oblige à se rendre fidèles, et que ce leur sera un reproche éternel, si , étant plus anciens dans la maison , ils ne sont aussi plus ponctuels à l'observance de ses règles.
Pour les infirmes , je n'ai qu'un mot à leur dire : qu'ils prennent garde de ne se point flatter : souvent l'infirmité nous empêche de faire un point du règlement , et nous laisse assez de force pour accomplir les autres ; consultons notre infirmité, mais considérons nos forces et nos obligations ; mais surtout consultons ceux qui ont l'expérience, et qui nous sont donnés pour nous conduire, pour ne nous pas tromper en notre propre cause. Nous tâchons de condescendre aux infirmités, comme Notre-Seigneur nous y oblige : mais nous tâchons de ne point condescendre à la paresse , afin que si tous ne sont pas également forts , tous néanmoins agissent selon la force que Dieu leur donne : Vnusquisque prout accepit a Deo. (7 Petr. iv, 10.) Ainsi qu'ils soient fidèles à toutes les règles qui peuvent compatir avec leur santé ; que s'il y en a quelques-unes que leur ipfirmité ne souffre pas , qu'ils ne s'en dispensent que quand ils sont incommodés, et avec permission.
Enfin pour les paresseux , ils s'en dispensent ordinairement sous deux prétextes : le premier, le règlement est si difficile ; le second , il n'y a pas si f;rand mal de ne s'y pas soumettre, ce n'est qu'une jtetite chose. Pour le premier, vous dites que le règlement est difficile, qui vous l'a dit? vous ne l'avez pas encore essayé. De plus, quoique votre lâcheté vous le fasse trouver trop pénible dans le commencement, assurez-vous que, dans peu de temps, vous ne le trouverez plus si pesant, ([u'ensuite vous le sentirez plus léger; après vous ne le sentirez plu» ; et enfin vous y trouverez votre joie. Primum tibi importahUe
(vi, 7) : Quœ prius nolebat tangcre anima mea , nunc prœ angnstia cibi mei sunt , selon la pensée du même saint. Pour l'autre prétexte, qu'il n'y a pas tant de mal de ne se point soumettre au règlement, et qu'ils ne le transgressent qu'en petites choses ; quoi ! peu de chose de manquer à nous acquitter de nos devoirs envers Dieu ! peu de chose que de perdre ce moyen que Dieu nous donne pour nous sanctifier, et les autres avantages qui se rencontrent dans l'observance du règlement! peu de chose que de nous mettre en péril de perdre sa grâce ! peu de chose que de donner occasion de scandale à nos frères ! De plus, si c'est peu de chose, nous sommes plus coupables de ne le point faire. Naaman négligeait d'aller au Jourdain se laver, et ses domestiques lui dirent : Quoi ! si le prophète vous eût commandé quelque chose de plus difficile, vous l'eussiez fait. Quanta magis quia nunc dixil tibi : Lavare et mttndabcris. {lY Reij. V, 15. ) Quoi! parce que Dieu se contente de peu, nous le lui refuserons? Ctnn parum est quod dxtur, magna impietate non datur. (Auc, serm. 5H, De eleemosyna.) De plus, Quod minimum est minimum est, sed in mi/iimo fidelem fuisse, maximum. (Grec.) Enfin le démon nous ravit tout le bien par l'une de ces deux voies, ou en le représentant grand et difficile , ou en le représentant peu considérable, et trop facile.
Concluons par ce mot de Notre-Seigneur {Matifi. xxiv, 46) : Beatus servns quem, cum venerit deminus ejus, invenerit sicfacientem; et avec saint Paul {Calât. VI, 6) : Qui liane regutam secuti fuerint, pax super illos.... lUum diem tantumvixisse te cemputa, quem sine ulla recjulœ (ransgressione duxisti. (S. Eucu., hom. 9, Ad monachos.)
ENTRETIEN III. Des actions en général.
S'il est nécessaire, pour avoir une riche moisson et une pleine récolte , de mettre en terre un bon grain, et d'y jeter de bonne semence , quœ seminavcrit homo lia'c et metet {Gulat. vi, 8) : il n'est pas moins* nécessaire , selon cette parole de l'Apôtre , pour avoir une abondante moisson eu l'autre vie, de répandre en celle-ci des bonnes œuvres, que saint Bernard appelle la semence de l'éternité, velut œternitatis scmina jaciuniur. (S. Bern., De convers. ad cleric, cap. 15.) C'est pourquoi la chose du monde la plus importante est de bien faire nos actions ; ce sont les clefs, dit saint Augustin, qui nous ouvrent la porte du paradis, et qui nous donnent entrée dans le royaume des cieux : Nobis bonorum operum clavibus januam regni cœlestis aperimus ; ainsi il y va de notre éternité.
C'est ce qui nous obligera, dans tous les entretiens suivajits, de vous parler à fond de ce sujet, et d'exa-
vidcbitur; proccssu tenfloris, si assuescas, jndicabis miner en détail clKupic action de la journée, afin non adeo grave; paulopost ncc levé senties, paul( post de vous faire connaître et la manière et l'iniportlittm dclcclabit, (S. BtuN.) Et vous direz comiuf^ Job lance de les biens faire. Mais avant que de desccn-.
îri MANUEL DU SEMINARISTE. —
dre dans le particulier, j'ai cru qn'il était à propos de vous parler aujourd'hui des actions en général , et de vous en dire deux choses : la première, l'importance de bien faire toutes nos actions , c'est-àdire de les faire avec de saintes intentions et des dispositions chrétiennes ; la seconde, la manière de les bien faire , et quelles sont ces intentions et dispositions.
Pour l'importance de bien faire nos actions, il faut présupposer qu'il y a deux choses à considérer dans nos actions, l'extérieur et l'intérieur. L'extérieur , qui en est comme le corps, c'est ce que Ion voit au dehors, ce qui frappe noire vue , ce qui tombe sous nos sens. L'intérieur que les saints ont appelé l'esprit, et que Richard de Saint-Victor appelle le cœur et l'àme de l'action, est ce qui est caché aux yeux des hommes , ce qui se passe dans l'esprit et dans le cœur de la personne qui agit, et qui n'est connu que d'elle-même et de Dieu qui pénètre le plus profond des cœurs, et qui découvre les plus secrètes intentions.
Or toutes nos actions prennent leur valeur , leur prix et leur mérite, non point de l'extérieur, mais de l'intérieur, c'est-à-dire des dispositions et des intentions avec lesquelles nous les faisons : Omnis gloria ftliœ régis ab intus {Psal. XLiv, 14), ou comme porte le texte grec, ex cogitatiombus. En sorte qu'une action qui a toute l'apparence de bonté , et qui paraît sous un admirable extérieur, est, néanmoins, souvent de très-petite considération au jugegement de Dieu, et devient même quelquefois criminelle, par une mauvaise intention : je donne l'aumôue par vanité: l'action extérieurement est bonne, c'est une aumône; l'intention est mauvaise, c'est la vanité ; et après tout, au jugement de Dieu , l'action est réprouvée et condamnée.
C'est pourquoi, pour juger sainement des actions, il faut se servir de l'avis que Dieu donna au prophète : Ne respicias vultum ejus , neque akitudinem staturœ , non enim juxta intuilum liominis ego judïco : homo enim videt ea quœ parent , Deus autem intuetur cor. (/ Reg. xvi, 7.) Il ne faut pas regarder le corps, mais le cœur ; il ne faut point regarder ce que ji'on fait , mais ce que l'on pense , dit saint Augustin ; en un mot , il faut voir l'intention plutôt que l'action : Ne altendas quid facial homo , sed quid , cum facit , aspicial ; parce que, comme remarque saint Grégoire, l'intention est l'œil qui sert de flambeau à noire corps , lucerna corporis est orulus , c'est-à-dire que c'est elle qui éclaire le corps de notre action , et qui en relève le mérite , lucerna corporis est oculus, quia per bonœ intenlionis radium mérita illustrantur aclionis.
Sur ce principe, qui est indubitable, j'établis l'importance de faire ses actions avec des intentions saintes et chrétiennes. C'est que, par cette pratique, les plus petites actions sont ordinairement relevées, et sont d'un très-grand mérite devant Dieu ; comme, au contraire , les plus sublimes et les plus relevées