XXVI. .DANGER DES VISITES
sites avant que d'en avoir établi suffisamment dans la retraite la haine dans son cœur, et avant que de s'être assez affermi pour n'être point ébranlé par les tentations qui s'y rencontrent; n'est-ce pas manquer de lumière, de jugement et de conduite? Quand il sera assez vigoureux, qu'il coure ; quand il aura les ailes assez fortes, qu'il vole ; quand il sera assez plein de Notre-Seigiieur, qu'il aille partout le monde pour le porter, pour le faire connaître et pour l'établir dans les cœurs, à la bonne heure ; mais, pendant qu'il est dans le séminaire, il doit travailler principalement à. sa perfection propre; ces courses, ces sorties, ces visites sont hors de temps; et c'est tout renverser que de les conseiller, les autoriser ou les permettre. Et d'autant plus que ces visites mettent ici un obstacle si grand à la perfection, qu'on peut assurer, comme une chose constante, qu'un ecclésiastique ne s'y perfectionnera jamais, à moins qu'il les retranche. Car \° pour se perfectionner, les saints nous disent qu'il faut oublier et renoncer à son ancienne vie, quœ rétro sunt obliviscens, dit saint Paul {Philip. 111, 13) ; et comme dit saint Basile, summa rerum omnium vitœ superioris oblivio, il faut oublier le passé. Or comment l'oublier au milieu des visites qui nous en font revenir sans cesse les idées, qui nous en rappellent continuellement le souvenir, où, comme dit saint Basile, et per oculos et pcr aurcs, .incitamenta ad peccatum siiscipiunlnr, et Intenter assuescitur... et figurœ eorum quœ videntur et audiuntur, mancnt ad perniciem et interitum. (S. Basil. , Heg. fus.,q. 6.) 2° Pour se perfectionner, il faut mortifier ses passions et les tenir assujetties ; or, comment un jeune homme, en qui les passions sont encore toutes vives, pourra-t-il venir à bout de les mortifier, allant si souvent dans les compagnies et les visites du monde, dans lesquelles, dit saint Léon (serm. 5), incitant cupiditatcs, insidiantur illecebrœ blandiuntur lucra, damna déterrent, ubi plena sunt otnnia periculis, plena laqueis ; en vérité il n'y a guère d'apparence qu'il s'y conserve. 5° Comment s'établir dans la séparation des créatures et l'union à Dieu que demande la perfection, dans la récollection qu'elle exige, et dans toute la fidélité qui est nécessaire pour ne point trop s'épancher au dehors, et pour se maintenir ferme dans les occasions, à moins que de rompre les conversations et retrancher de ses visites , cela est impossible : Cor nostrum extra se sparqitur, dum extrinsecus occupatur, dit saint Grégoire. Quidqtàd devotionis in domo collifjis, hœc foris egrediens spargis, dit saint Bonaventure (De instit. novit., part, i, c. 15) : le moyen de s'affermir jamais dans cet état?
Enfin, pour ne nous point trop étendre, écoutez l'abrégé de ce qu'en disent les saints : ils assurent qu'Us en ont eu l'expérience; et pour peu que vous y fassiez réflexion , vous la pouvez avoir aussi bien qu'eux, si vous ne vous contentez pas de leurs paroles et de l'assurance qu'ils vous en donnent • Sa'pe expert! sumns, Ktm in nobis quant in atiis. quod
(requens exitus ei conversatio cum sœculo et occupatio nimia exieriorum devolionem mentis exstinyidt, fervorem spiritus tepefacit, forte propositum virtutis emollit, cor dissolvit , studium proficiendi débilitât, delicias docet amare , sine fruciu tempus expendere , verba otiosa multiplicare, jocis et truffis intendere, orationes vegligere, lioras canonicas desidiose et in cursu dicere; tandem siibintrant aquœ tentationnm navem cordis per rimas dissolntionisexdevotionisariditate. (Bonw., ibid.) Faites bien attention à chacune de ces paroles, elles sont admirables ; voyez si ce ne sont pas là les vérflables effets des visites; voyez si ce n'est pas là justement ce qui en arrive; voyez, par l'exemple de ceux que vous connaissez ou de vous-même , s'il y en a eu jamais qui n'aient voulu retrancher les visites et qui aient évité ces malheurs. Après cela , jugez s'il y a moyen de se perfectionner en cet état; si on a raison de croire que les ecclésiastiques, qui se retirent ici pour travailler à la perfection > ne doivent point pour cela se priver des visites, et si onn'a pas raison de ne les pas permettre avec une entière facilité.
Concluons donc et disons que, puisqu'il y a tant à craindre dans le monde pour un ecclésiastique, puisque ces sorties en ville sont si pernicieuses dans un séminaire, puisque ces visites fréquentes sont si opposées à la perfection , pour laquelle nous nous y sommes retirés , concluons, dis-je , avec les saints , qu'il faut y renoncer , et qu'une des plus utiles et des plus avantageuses résolutions que nous y puissions prendre pour notre avancement présent, c'est de n'en faire aucune, si nous pouvons : ou du moins d'en faire le moins qu'il nous sera possible, et de ne solliciter aussi les autres d'en faire aucune, sans une grande nécessité. Mais, direz-vous, on est quelquefois obligé d'en faire quelques-unes, et il y en a dont on ne se ptnit pas absolument dispenser. Si cela est , il faut trouver le moyen de les bien faire, il faut voir '■> manière de s'y comporter chrétiennement, lorsqu'on se trouvera dans cette nécessité; et c'est la seconde chose que nous avons à vous dire sur ce sujet, et que nous traiterons dans l'cnlrelien suivant, où nous tâcherons de ne rien omettre de ce que nous estimerons de plus in)portant sur celte matière.