IH. DES ACTIONS EN GENERAL
sont inutiles , sans cette considération : deux motifs considérables, qu'il nous faut maintenant examiner. Je dis que les actions les plus petites et les plus basses sont extrêmement relevées par la sainteté et l'excellence de l'iulention dont nous les animons.
Qu'est-ce qu'un verre d'eau donné à un nécessiteux? Y a-t-il rien de plus bas, de plus commun» déplus ordinaire? Cependant, quand il est donné pour l'amour de Dieu , il s'élève jusqu'au ciel , et mérite l'éternité. L'intention, disent les saints, ressemble à ces instruments dont on se sert pour élever les pierres les plus pesantes et les plus massives jusque sur le comble des plus grands bâtiments. Considérez , je vous prie , cette veuve qui fait son aumône dans le temple : elle ne donne que deux deniers ; deux deniers , auprès des sommes inmienses que tant de riches y portent , quelle comparaison ! Il n'y en a point au jugement des hommes , mais il n'y en a point aussi au jugement de Dieu ; car il dit lui-même qu'elle a donné plus que tous les autres. D'où vient cette préférence? qu'est-ce qui relève tant celte a£lieîv?X!intei34ion et l'esprit avec lequel elle donne , dit saint Cyprien : Non de patrimonio , sed de animo opus ejus examinons et considcrans , non quantum sed ex quanto. L'action en elle-même est très-petite , mais la disposition est très-grande , et de là vient que, devant Dieu, elle passe pour trés-élevée. Affectus, dit saint Ambroise (Of^r., m, cap. 1), divitem aut pauperem coUationem facit, et pretium rébus imponit. Ante Dci oculos nunquam est vacua mauus a munere , cum area cordis repleta ftierit bona voluntate. (Laur. Justin., tract. De paup., cap. 3. )
Or , pour vous con^-aincre encore plus fortement de celte vérité , je veux vous la faire paraître dans deux exemples , qui vous la découvriront plus nettement que les autorités et les raisonnements.
Le premier est de la très-sainte Vierge. Il est certain qu'elle a plus mérité elle seule que tous les saints : car elle est plus élevée dans la gloire , et la gloire est la récompense de ses mérites. Disons plus (et c'est une vérité dont je ne doute point), elle seule , par la moindre de ses actions , a plus de mérite que les plus grands saints. Disons encore davantage , elle a plus mérité , par la moindre de ses actions, que tous les saints n'ont fait par leurs actions les plus relevées , de sorte que , dans une seule de ses démarches, dans un seul de ses soupirs, elle était plus agréable à Dieu que tous les saints dans leurs souffrances, dans leurs travaux et dans leurs peines : MuUœ filiœ congregaverunt divilias , tu sitpergressa es universas {Prov. \\\\, 29); d'où vient cela ? de ce fond immense d'amour et de grâce qui était dans son cœur , qui l'établissait toujours dans des dispositions et intentions admirables et divine» en tout ce qu'elle faisait : elle ne donnait pas un tour de fuseau , elle ne faisait pas un point d'aiguille , elle ne faisait pas le moindre ouvrage, qu'elle
n'alliriil sur cilo les yeux , le cœur et les complaisances de son divin Epoux. Voilà la force et l'ef- Ccace d'une bonne intention. Vulncrasti cor meum in uno ociilorum tuorum,in uno crine colfi tui.fCant. IV, 9.) Un seul regard, c'est-à-dire une seule intention bonne, pénètre jusfiue dans le cœur de Dieu, pour y porter une action qui est faite avec le désir de lui plaire. Admirez , dans cet exemple , jusqu'où va la force d'une bonne intention.
Le second exemple est plus sensible ; il est toujours présent à nos yeux, et nous le voyons tous les jours dans les communaulés. Dans une même maison où l'on fait tous les jours les mêmes exercices , nous voyons pourtant une étrange inégalité dans la perfection , et nous remarquons qu'il en est des sujets qui s'y rencontrent comme des astres attachés au firmament; tous se lèvent et se couchent ; tous roulent sur nos têtes, tous font en même temps le tour du monde; mais tous pourtant ne sont pas d'une é-gale grandeur , ni également lumineux : ainsi en est-il dans les communautés. Les uns, après plusieurs années, demeurent presque toujours dans le même état , et à peine s'aperçoiton de leurs progrès; d'autres, après peu de temps, arrivent à une gn-ande perfection. Quelle est, à votre avis, la source de cette différence? Ce n'est pas l'extérieur des actions; car tous ont les mêmes exercices , tous l'oraison à la même heure , tous la sainte Messe, tous l'examen particulier, tous une demi-heure de lecture spirituelle , tous la confession et la communion deux fois la semaine , etc. Il faut donc que cette différence vienne de l'intérieur, et c'est que les uns se contentent de faire leurs exercices sans se mettre en peine de la manière : que ce soit avec négligence, paresse, distraction, dissipation, ils sont contents; et les autres, au contwiire, ne les font qu'avec présence d'esprit, attention, ferveur , amour pour la gloire de Dieu , en un mot , avec des dispositions et intentions très-relevées. Ainsi ils se perfectionnent en peu de temps ; car enfin ne nous abusons pas , la perfection ne consiste pas à faire beaucoup d'actions rares, surprenantes, prodigieuses, extraordinaires; non, ce n'est point en cela que Dieu l'a mise, mais à bien faire les communes et les ordinaires qui tombent tous les jours dans l'usage, et auxquelles nous sonmies obligés par notre condition : un roi à bien gouverner son Etat, c'est là son emploi , et c'est ce qui le doit sanctifier ;'un juge à rendre la justice, c'est là son office , et sa grâce y est attachée ; un religieux à être fidèle à sa règle , de là dépend la perfection ; un séminariste à bien faire ses exercices du séminaire , c'est ce qui est propre à la condition d'un cliacun. El dixit DeuùGcrmincl terra herbam virentem, et liynum pomiferum , {aciens frnctum juxla (jenus anutn. Kl vidil Dcns (\nnd caael bonnm. {(.en. i , 11.) P^ivour bien faire ses actions, ce n'est point le tout d'aller vite et de faire beaucoup au dehors , niais il faut bien faire au dedans ; ce n'est pas le
mouvement du corps , mais celui du cœur qui relève nos œuvres.
Non-seulement il est important de faire toutes nos œuvres avec des intentions saintes , à cause que toutes nos actions, même jusqu'aux moindres , sont par ce moyen extrêmement relevées, mais encore parce que sans cela les plus relevées sont extrêmement ravalées, viles, abjectes, en un mot, tout à fait inutiles. C'est le second motif.
Je ne parle point ici de ceux qui ont de mauvaises intentions, car leurs actions non-seulement seraient viles et inutHes , mais mauvaises et criminelles ; je parle seulement de ceux qui n'en ont point, ou qui n'en ont que d'indifférentes ; en un mot qui n'en ont point de saintes. Et je dis qu'ils peuvent bien attendre la même malédiction que Dieu prononça autrefois au peuple juif par la bouche de Moïse {Deut. xxviii, 38) : Semenlem multatn jades in terrant, et modicum congreyabis , vineam plantabis et fodies. et non bibes nec colUijes ex ea quidpiam : n Vous jetterez beaucoup de semence, et vous recueillerez peu : i qu'est-ce à dire ? c'est-à-dire que ces personnes feront beaucoup d'actions, et qu'elles en auront peu de récompense ; elles travailleront beaucoup et avanceront peu, disons point du tout'; et pourquoi? parce qu'il' n'y a que la bonne intention qui frappe au cœur de Dieu, et ils n'en ont aucune : sans cela tout ce qui se fait en cette vie est inutile.
Remarquez la belle déduction que saint Paul tire, pour nous faire voir l'inutilité de tout sans la charité, et à plus forte raison sans la pure intention : Si linguis Iwminum loquar et angelorum... si habuero prophetiam, et noverim mtjsteria omnia et omnem scientiam, et si habuero omnem fidem, ita ut montes
transferam et si distribuero in cibos pauperum
omnes facullates ; et si tradidero corpus meum , ita ut ardeam, cliaritatem autem non habuero, nihil mihi prodest. (/ Cor. xiii, 1-3.)
Il n'y a que quatre choses qui composent toute notre vie : pensées, paroles, actions, souffrances, et c'est le partage que fait ici l'Apôtre. Pensées: ri les renferme toutes : naturelles, si habuero omnem scicnliam ; spirituelles, prophetiam et omnem fidem ; les divines, mtjsleria omnia. Paroles : si linguis ho~ tninum loquar et angelorum : il n'y a que ces (jeu>( sortes de langage parmi les créatures. Actions : si distribuero in cibos pauperum omnes facullates meas; action de miséricorde, la plus capable de toucher le cœur de Dieu, et pour la(|uolle même il promet son paradis. Souffrances : si tradidero corpus meum ita ut ardeam : il n'y en a point de plus grande ; c'est le feu, cependant nihil mihi prodest. El ces pensées si sublimes, et ces paroles si relevées, et ces actions si miséricordieuses , et ces souffrances si rigoureuses ne serviront de rien , si je n'ai dans le coMir iine bonne intention et de saintes dispositions. Amen dico vobis, nescio vos (Matlh. xxv , 1^2), <lira Jésus- (Ihnst de toutes ces œuvres, twn invcnio opéra tua