‹ Œuvres complètes de M. Tronson, supérieur du Séminaire de Saint-SulpiceChapitre 89 sur 303 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Exiellcuce de robéissaiice, et combien les saints l'ont eslimde.

Rien ne fait mieux connaître rexcellence et le mérite de l'obéissance, que ce qui est rapporte dans le I" livre des Rois, au sujet de Saùl. Ce prince avait reçu l'ordre exprès d'exterminer tous les Amalécites ; cl Dieu lui avait envoyé un prophète, pour lui en faire le commandement, et pour lui défendre de réserver quoi que ce put être de leurs dépouilles. Mais parce que Saiil ne fut pas exact à suivre cet ordre, et qu'il voulut garder ce qu'il avait trouvé de, meilleur dans les dépouilles de ses ennemis ; quoique ce fût par un esprit de religion, et pour le sa- «riûer à Dieu, en reconnaissance de sa victoire, Dieu, pour lui reprocher sa faute, lui envoya le même prophète, qui, lui parlant de la part de ce souverain Maître, lui dit: Hé quoi! pensez-vous <iue Dieu se soucie de vos sacrifices et de vos holocaustes ? Sachez que l'obéissance est à ses yeux bien plus précieuse que tous les sacrifices, et que la sousnission de la volonté lui est bien plus agréable que ioute la graisse des victimes : c'est votre cœur qu'il demande, et non pas vos animaux ; c'est votre soumission qu'il désire, et non pas vos sacrifices : Nunquid Dominns vuU liolocaiisla et victitnaSy et non po~ tius ut obedialur voci ejus? Melior est enim obedienlia quam victimœ ; et auscultare magis quant offerre adipem arietum. {I Rerj. xv, 22.)

Saint Grégoire, faisant réflexion sur ces paroles, demande comment l'obéissance peut être plus excellente que le sacrifice ; car il n'y a rien de plus excellent que la religion, qui nous fait rendre à Dieu le culte qui lui est dû ; et le plus excellent de tous les actes de la religion est le culte qu'on rend à Dieu par le sacrifice : comment donc peut-on lui préférer

(5^ Obedientiam cunclis virlutibus ita pneferunt, ut huic judicenl ouinia postponeiula ; et univcrsa dispendia subire conlenli suiii, durmnodo hoc bornuu in nullo violasse videanlur. (C.vssi.vn,, Jnslit., lib. IV, cap. 12.)

(()) Niilla vii'lus perfecli meriti esse videtur, si uan obedieiiliie pnesidio muiiialiir. (Pim,iM>. abb.,

OElvkes com-'L. te m. Tbonson, I.

l'obéissance? C'est, répond le saint docteur, que par le sacrifice on immole seulement une chair étrangère, au lieu que par l'obéissance on offre sa propre volonté, qui est ce que Dieu demande par-dessus tout : Per victimas aliéna caro, per obedientiam vero voluntas vropria mactalur. (S. Greg., Moral., \. xxxv, c. 28.)

C'est sur ce fondement que tous les saints se sont appuyés pour relever le mérite de l'obéissance, et pour lui donner des louanges si extraordinaires, qu'ils semblent la mettre au-dessus de toutes les autres vertus. Cassien rapporte que de son temps ceux qui travaillaient plus particulièrement à leur perfection, et se retiraient du monde pour s'unir plus intimement a Dieu dans la solitude, avaient pour maxime de préférer l'obéissance à tout, et de ne se mettre pas en peine de tout ce qui arriverait, pourvu que cette vertu ne fût point violée (5). Un célèbre abbé, contemporain de saint Bernard, la croyait d'une telle conséquence, qu'il disait que sans elle il n'y a point de vertu dont le mérite soit entier et la perfection achevée (G). « Cela est si vrai, » ajoute-t-il, « que la charité même, qui est la première et la reine de toutes les vertus , ne peut être que réprouvée de Dieu, et par conséquent une fausse charité, aussitôt qu'elle choque l'obéissance; parce que c'est s'opposer à Dieu que de l'aimer autrement qu'il ne le demyide (7). »

Saint Augustin ne reconnaît pas moins le mérite de celte vertu, et combien elle est agréable à Dieu. En plusieurs endroits de ses ouvrages (Contra adversar. le(j. et proph., lib. i, n. 21 ; Z)e peccat. meril. et remiss., lib. ii , n. 55 ; De Ge.n. ad litt., lib. viii, n. 29), recherchant la raison pour laquelle Dieu commanda au premier homme de ne point manger du fruit de l'arbre de la science du bien, il dit que ce fut preinièreinenl pour faire connaître le prix de l'obéissance,

De obed. cleric., c. i.)

(T) Cliarilas, qu;c major caîteris esse afllrmafur, si contra obedientiam (juiiiquam diligere molialur, non snliini prudenti judicio reprobatur, sed ncc ver.-î esse cliarilas judicatur ; quia Deo adversari vcraciler invenilur, si vel eum diligil aliter quam per obcdienliam definitur. [Ibid.)

ŒX'YRES COMPLETES 1>E M

et combien on doit craindre de blesser cette vertu : Ut ipsius per se bonum obedicntia' , et ipsius per se tnalum inobedientiœ inonslraretur. Eu effet, Adam ne se fut pas plutôt soulevé contre la loi qui lui avait été donnée, que Ton vit aussitôt, par de funestes ^effets, combien la désobéissance était à craindre; car les misères efl"royables qui suivirent son péché ne furent pas des productions de ce fruit qu'il avait mangé : c'était un fruit excellent, qui n'était point nuisible par lui-même , et que Dieu n'eût pas mis au milieu du paradis terrestre , s'il eût eu en soi quelque chose de mauvais : Vidit Deiis cuncta qjtœ fecerat, et erant valde bona (Gen. i , 51) ; mais tout le mal vint de ce qu'il l'avait mangé contre la défense de Dieu. « Voilà, s dit saint Augustin, « ce qui montre clairement combien la désobéissance lui déplaît. Car quand on le voit infliger à l'homme de si épouvantables châtiments , seulement pour avoir mangé d'un fruit, qui de lui-même n'était pas dangereux, et qui ne portait en lui-même aucun venin ; ne faut-il pas nécessairement en conclure que la désobéissance est un crime énorme devant Dieu , puisqu'il le punit avec tant de rigueur ; et que ceuxlà sont dans un terrible aveuglement, qui ne craignent pas de désobéir en des choses légères , ne considérant pas que ce n'est point ordinairement la qualité de la chose que l'on fait, mais la désobéissance, qui est criminelle devant Dieu, et qui fait lotite la malice du péché ? »

Le saint docteur ajoute une autre raison du commandement que Dieu avait fait au premier homme, qui nous fait connaître de plus en plus l'excellence et le prix de l'obéissance. « L'homme, t dit-il, « ayant été créé de Dieu pour le servir, il était raisonnable qu'il reçût de lui quelque commandement, afin qu'en l'observant il reconnût Dieu pour sou Seigneur. Dieu lui-même a tellement estimé cet hommage (lu'on lui rend par l'obéissance , que Jésus-Christ, pour être en état de le rendre à Dieu son Père, est descendu du ciel et s'est assujetti à l'état d'infirmité où il a paru sur la terre. » En effet, il s'est fait liomme pour pratiquer l'obéissance, pour la recommander par sou exemple, et pour nous apprendre, par la récompense (ju'il en a reçue lui-même, la valeur et le mérite de cette vertu qui, en sa personne, a été couronnée d'une telle gloire. Jésus-Christ, dit l'Apôtre, s'est rendu obéissant jusqu'à la mort, et à la mort de lu croix: c'est pourquoi Dieu l'a élevé, et lui a donné un nom qui est ati-dessus de tous les noms ;

TllONSON.

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afin qu'au nom de Jésus fout genou fléchisse dans le ciel, sur la terre et dans les enfers . < Factus obediens usque ad mortem , mortem autem crucis : propier quod et Deus exaltavit illum, et donavit illi 7iomen quod est sttper omne nomen ; ut in nomine Jesu omne (jenu fleclatur cœlestium, terrestrium et mfernorum. » (Pliiiipp. II, 8-10.) C'est ce qui a donné lieu à saint Bernard de dire que le nom oe Jésus, qui est le plu» excellent de tous les noms, lui a été donné pour récompense de cette obéissance qu'il a chérie jusqu'à la préférer à sa propre vie, aimant mieux mourir que d'y manquer en quoi que ce pût être (8).

Après le choix que Jésus a fait de cette vertu pour la sanctifier et la couronner en sa personne, et en relever ainsi l'éclat et la beauté, faut-il s'étonner des éloges extraordinaires que les saints Pères lui ORt donnés, pour exprimer l'estime qu'ils en faisaient? Saint Ephrem dit que l'obéissance est l'imitatrice de Notre-Seigneur et la cohéritière de Jésus- Christ (9). Saint Augustin déclare que c'est la grande vertu de l'homme, la mère et la gardienne de toutes les vertus, la source et la perfection de toute justice : Magna virlus creaîurœ rationatis (De civit. Dei, lib. xiii, c. 20), mater omnium custosque virtntutn (Ibid , lib. XIV, c. 12), omnis juslitiœ origo et perfectio. (Enarrat. in psal. lxxxi, n, 6.) Saint Grégoire et Pierre de Bk)is assurent qu'elle nous rend victorieux du démon , du monde et de nousmêmes, selon cette parole du Sage : Vir obediens lo" quetur victorias (10). Saint Bonaventure ne craint point de dire , que non - seulement elle nous rend victorieux de toutes les créatures , mais qu'elle nous fait triompher de Dieu même, qui s'assujettit volontairement aux personnes vraiment obéissantes, comme il fit autrefois à la voix de Josué (11). Clément d'Alexandrie assure qu'elle nous rend semblables à Jésus-Christ , en nous faisant vivre comme des dieux au milieu des infirmités de la chair : Ad Mxgistri imaginem dii qui in carne versautur. Saint Chrysostome assure que c'est elle qui donne à notre âme toute sa beauté : Obedientia constiluit pulchritudinem anima'. (Expos, in psal. xi.iv, n. 12, t. V, p. 179.) Saint Jean Climaque publie hautement qu'elle a un tel crédit auprès de Dieu, qu'elle nous sert toujours d'excuse à son tribunal : Expedita apud Deum defensio. (Scala parud., grad. 4.) Enfin il n'y a point de Père de l'Eglise qui ne se soLt efforcé , par les louanges particulières qu'il a données à cette vertu, de faire connaître l'estime qu'il en

(8) Vita;(iu<)(|ue ipse Salvator pnctulil banc virtuti-m, eligens magis auiiuam poiierc, (juam obedienliam non implere. Postremo et ipsiim noineii Jesu , <|U()d est super omne nomen, in ([uo llectitur omne g(!iiu, Apostolo t(!ste, obedientia-, remuneratio est. (Bkp.n., Declam., n. 1 ; Serm. de obed. et 7 grad., II. 1.)

(9) Qui obedientiie fruitur possessioue beatus est, quia, ciiin Doinini sit imilator, eliam colueres illius «'Ificitiir. (7>c virl. ci vit., I. \v, De obed.)

(10) Vir (piippi' obediens victorias loqiiitur ; (juia, duii) alicii.f voci humililer subdiiiuir, nosinelipsosia

corde superamus. (S. Gheg., Moral., 1. xxxv, n. 28.) Vir obediens hiqiiilur victorias , diiin de diabolo per ob('dienti;e bonum , de iiiiiiido ac de s(î ipso Iriunijiliat in Christo. (Pinit. Blés., epist. 15-4.)

(11) Qui vere obediens esscl, omnen» croaluiani sibi subjicibilem invciiirct ; iino ipse Deus iiiliil penitiis subtralieret ab hoiiiinis obedientia , si se non subtraheret a diviiia. El hoc patet.quia quandiu aiiti(|iii siiiipliciter et pru'cise obediebaiit , eliani Dciiiii obcdin; liuinanis jiissioiiilms senliebant, ut pattt in Josue. (De «ccles. liicrarrh., part, in, cl; I>e priiieiptil., I. vu.)

3r>7 TRAITE Dï: LOBEISSANCE. — 1>AUT.

^\M , Cl la préférence qu'il lui donnait sur tomes les autres venus.

Saini Thontas (2-2, q. i86, a. 8), la comparant à la pauvreté et à la chasteté que l'on voue solennellenieni dans les ordres religieux , et examinant , 'à son ordinaire , selon la rigueur de l'école, à la(iuelle dos trois on doit donner le premier rang, conclut eu faveur de l'obéissance ; et il en donne trois raisons d'aulant plus remanjuables , qu'elles ne regardent pas moins les communautés où on la pratique sans voeu , que celles où elle est expressément vouée.

La première est que l'on donne plus à Dieu par l'obéissance que p;»r va pauvreté et la chasteté. En effet, par la pauvreté nous lui oflrons seulement nos richesses ; par la chasteté nous ne lui consacrons que notre corps ; mais par l'obéissance nous lui doRnons notre volonté et notre jugement , c'est-àdire les principales facultés de notre âme , les puissances souveraines qui disposent de tout en nous ; c'est-à-dire , en un mot , que nous nous donnoirs entièrement nous-mêmes , ce qui est bien plus considérable que tout le reste^ C'est ce qui fait dire à saint Jérôme , que de quitter l'or et l'argent , cela appartient à ceux qui commencent ; plusieurs philosophes même l'ont fait : mais de s'offrir soi-même et de se donner entièrement à Dieu, c'est le propre des Chrétiens et des apôtres (12). Le même saint remarque très-bien , à ce sujet, que Jésus-Christ ne dit pas à ses apôtres : « Je vous dis en vérité que v«us qui ave? quitté toutes choses vous serez assis sur douze trônes; » mais il dit : Vous qui m'avez suivi, c'est-à-dire, selon rexohcation de saint Thomas (2-2, q. 186, art. 8 aa tj , vous qui m'avez obéi ; car c'est le suivre que de lui obéir, puisque celui qui obéit suit la volonté et le jugement de celui à qui il se soumet.

La seconde raison apportée par le docteur Angélique pour relever l'obéissance, est que plus une chose nous approche de notre fin et nous y unit, plus elle est excellente et parfaite, Or^ l'obéissance nous unit si étroitement à Dieu, qu'elle nous tient continuellement liés, et uniquement attachés à sa très-sainte volonté. Voilà, en effet, ce que cette vertu nous inspire, et tout ce que fait une ànie parfaitement obéissante : pourvu qu'elle se soumette à Dieu, elle est contente ; pourvu qu'elle fasse tout ce qu'il veut, elle est pleinement satisfaite; et sa volonté est tellement abîmée , perdue et comme transformée en celle de Dieu son souverain Maître, qu'il n'y a plus aucune considération qui puisse l'en séparer.

La troisième raison est que l'obéissance renferme la pratique de toutes les autres vertus ; tandis que les autres vertus ne renferment pas la pratique de l'obéissance. Gela estsi véritable, que l'on voit tous les jours dans les communautés des personnes très-pauvres et lout à fait chastes, qui ne peuvent se soumettre ;

(12) Aurum deponere incipientium est, non p<Mrjctorum ; fccit hoc Thebanus Cratcs. fecit Ar.l:-

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