CHAPITRE V
Du second deoré d'obéissance, qui consiste à vouloir ce que veut le supérieur.
Le second degré d'obéissance consiste à conformer tellement notre volonté à celle de notre supérieur, que nous n'en ayons plus d'autre que Li sienne ; en sorte que nous ne voulions que ce qu'il vont , nous ne désirions que ce qu'il désire, nous soyons également prêts à tout faire, et aussi disposés à accomplir ce qu'il nous commandera de plus contraire à notre inclination, que ce qui revient le plus à notre humeur. C'est le premier principe qu'il faut avoir dans le séminaire , aussi bien que dans toutes les c(»mmunautés , si l'on désire s'y rendre parfait : Superioris non solumjussa exsequatur,sed etiam ejus i volunlatem suam fuciat, dit saint Ignace. (S. Icnat.,! Evist. de obed., n. 8.) L'obéissance , dit saint Jean Climaqiie , est le sépulcre de la volonté propre : Obedientia est sepulcrumvoluntatis. (Grad.-l.) Aussitôt -ilonc que nous mettons le pied dans un séminaire, ou oue nous entrons dans une communaulé, non» ucvons rairo ctai que nous ensevelissons cl (|ue
TRAITE DK I/OnEISSANCE. — PART. I. DE I/ORHSSANCE EN GENERAL.
nous oiuorrous notre voloiUo propre , parce que nous devons faire profession il"ol)éir en tout, et de ne suivre plus d'autre volonté que celle de noire supérieur. Vtnon solum in effcctu ex^ecutio (ippareal, dit saint Ignace , rcriim ctiam in afjcctu conscnsio. [S Ign.vt. , Kpist. deobcd., n. 5.)
Or les saints remarquent un grand avantage dans ce degré d'obéissance; car, connue il i;ous rend aussi prompts à nous soumettre dans les choses diflioiies et contraires à notre Iiunienr , qu'en celles pour lesquelles nous aurions le plus d'attrait et de facilité, il nous donne un moyen assuré de connaître si c'est une véritable obéissance qui nous anime, lorsque nous accomplissons ce qu'on nous ordonne, ou si ce n'est point quelque autre considération qui i:ou> on^^age à nous soumettre.
En cJfet, lorsqu'on ne nous commande q\ie des choses agréables et qui reviennent à notre humeur, nous ne saurions bien discerner le fond de nos dispositions ; peut-être est-ce uniquement notre goût et notre inclination, et non la volonté de Dieu et l'amour de l'obéissance qui nous porte alors à faire ce qu'on nous dit. Mais , quand ce qu'on nous commande est dilTicile et contraire à notre humeur, et que nc'annj^ïns nous l'embrassons avec promptitude et avec joie, c'est alors, disent les saints, que la vraie obéissance se fait connaître ; car, comme la nature nous donne alors de l'éloignement pour faire ce qu'on exige de nous, il faut que ce soit la grâce qui nous y porte , et que ce soit Dieu et *non pas nous-mêmes que nous cherchons dans notre soumission.
C'est pourquoi on ne peut qu'estimer et approuver beaucoup la conduite des personnes qui , ayant de la joie quand on leur ordonne des choses humiliantes et pénibles à la nature, ont au contraire de la peine quand on leur en propose d'agréables, et témoignent au supérieur la crainte qu'elles ont de se rechercher elles-mêmes et d'accomplir plutôt leur volonté que celle de Dieu , cji faisant ce qu'on leur commande. C'est la une disposition très-sainte et très-conforme à la doctrine des maîtres de la vie spirituelle. € Quand on nous conunande des choses éclatantes et relevées i, dit saint Grégoire, < il ne faut pas les observer par inclination naturelle, mais par le pur motif de l'obéissance, c'est-à-dire parce qu'on nous les commande, et que c'est la volonté de Dieu; mais quand on nous en ordonne de basses et d'humiliantes, il faut tâcher d'y conforme! notre inclination , il faut faire en sorte que notre cœur s'y porte , qu'il
(2!) Débet obedientia, quando jubentur adversa, ex suo aliquid habere, et in prosperisex suo aliquid omnimodo non habere : qualenus in adversis tanto sit gloriosior , quanto divino ordini etiam ex desiderio jungitur; et in prosperis tanto sit verior , quanto a pnpsenli ipsa quam divinitus percipit gloria , funditus ex mente separatur. (S. Grec, Moral., lib. xxxv, n. 50.)
(2!i) Oui^uis vei aperte vel occulte satagit, ut Huou haDci m voluntaie hoc ei «piritualis pator
.s'y affectionne , qu'il les embrasse avec joie , qu'il s'y soumette avec amour; c'est lU le moyen d<; faire purement la volonté de Dieu, dans les choses même qui nous seraient agréables; cl, sans cela, il y a toujours à craindre que nous ne fassions la nôtre (il). > D'où l'on peut conclure que ceux qui font tout ce qu'ils peuvent, alin que le supérieur leur commande ce qui leur plaît, et qui obéissent avec joie quand il condescend à leur voionlé, tandis qu'ils ne se soumettent qu'avec chagrin , quand il leur ordonne des choses contraires à leur inclination, ne seront jamais , au jugement des personnes éclairées, véritablement obéissants. Ce serait un abus et une grande erreur, dit saint Ignace, que de s'imaginer le contraire : Sanequam maynus eslerror \ et quidem eorum quos amor sui excœcavit, obedientes existimare sese , cum superioretn ad id qnod ipsimet voiiint, aiiqua ratione pertraxerint. (S. Ignat., Episl. \ de obcd., n. 8.) Ce n'est pas là, dit saint Bernard, obéir aux supérieurs, mais c'est faire en sorte que le supérieur nous obéisse (22). Ce n'est pas là, dit un autre saint, faire la volonté de Dieu ; mais c'est / vouloir que Dieu fasse la nôtre (23).
Craignez donc, quand le supérieur vous donne quelques occupations ou vous emploie à quelque oifice , que ce ne soit parce que vous y avez inclination , parce que vous en avez témoigné ouelque désir , ou parce que vous avez fait paraître quelque peine pour d'autres qu'il aurait pu vous donner , et auxquels peut-être il vous croirait plus propre : car, si ceia est , vous travaillez sans fruit, vous n'aurez point devant Dieu le mérite de l'obéissance; et quand vous lui demanderez, comme autrefois les Juifs, pourquoi il lî'agrée pas ce que vous faites : Quare je^junavimus , et non aspexisti ; liumiliavimus animas nostras, et nescisti ? il aura tout sujet de vous faire la même réponse qu'il leur faisait: C'est que tout ce que vous faites est un effet de votre propre volonté : Ecce in jejvniis vestris iiivenilur voluntas vestra. {Isa. Lviii 5.) Jugez d'après cela combien il est important de mortifier votre volonté propre, puisqu'elle est si maligne, et son infection si grande, qu'elle corrompt tout le bien que nous faisons : Grande tnalum propria voluntas , dit saint Bernard, qna fit utbonalua, (ibi bona nonsint. (S. Bekn., serm. 71 in Cantic, n. 14.)
C'est pourquoi, si vous voulez travailler solidement 'a la perfection, il faut de toute nécessité travailler à combattre votre propre volonté, et dire en toutes choses, comme saint Paul au moment de sa
injungat, ipse se seducit, >i forte sibi quasi de obedientia blandiatur; neque enim in ea re ipse praîlalo , sed magis ei pntlatus obedit. (Serm. 55, De trib. ordin. EccL, n. 4, t. I.)
(25) Diligenter illud cavendum est ne superioris volunlatem, quam duccre pro divina debetis, ad vestram detorquere nitamini; id enim essi"» non vestram divin* conformare, sed divinam vestra volunlatis forma velle regerc.
conversion : Domine quid me visfucere? (Act. ix, 0.) «Voilà encore,» dil saint Bernard, « le vrai moyen d'une parfaite conversion : Hœc plane perfectœ convsrsionis est forma. » Voilà nne marque certaine et infaillible, pour connaître qu'une personne a véritablement renoncé à elle-même, aussi bien qu'à tout le moudc, pour suivre Jésus-Christ, « Oh ! que cette parole e^t courte, » s'écrie le saint docteur , « mais qu'elle est pleine d'onction ! qu'elle est vive et efficace ! qu'elle est digne d'être estimée : Seigneur, que voulezrvous que je fasse ? — 0 verbum brève, sed plénum, sed vivum , sed ejficax, sed dignum omni acceplione : Domine, quidme vis facere?» {Serm. \,in conv. S. Pauli, n. 6.) Oh! qu'il y en a peu qui soient en état de bien dire cette parole, et qu'il y en a peu qui soient assez anéantis en Jésus-Christ, pour pouvoir entrer dans un si parfaitdépouillement d'eux-mêmes ' Qu'il y en a peu qui soient en état de lui dire de cœur ce que lui-même disait autrefois à son Père avec ta il d'ardeur : Mon Père, que votre volonté soit faite et non pas la mienne ; que ce que vous voulez s'accomplisse, et non ce que je veux ; qu'i\ s'accomplisse de la manière que vous le voulez, et non suivant celle que je désire, i Pater, mn quod ego volo, sed quod tu {Marc, xiv, 56); l'ion mea votuntas, std tu(/, fiat ( Luc. sxii , i"» I ; ^on sicut eyo volo, sed sicut Ui. {Matlli. txvi, 50.) Voilà ce que demande la parfaite obéissance : 1° ne vouloir rien faire que ce que veut Notre-Seigneur : Non quod ego volo, sed quod tu; 2" ne le vouloir même que comme il le veut : Non sicut ego volo, sed sicut tu; 5°ue levouloirqueparceîqu'il le veut, sans autrejvue que d'accomplir la volonté de Dieu qui nous est manifestée par le supérieur : Non mea voluntas, seo tua fiai.
Mais le malheur est que, bien loin de témoigner ces dispositions à notre supérieur , nous voulons presque toujours qu'il s'accommode à nos désirs, et qu'il nous demande ce que nous avons envie de faire , comme Notre-Seigneur le demandait à cet aveugle de l'Evangile : Quid tibi vis faciam ? {Marc. X, 51.) Voilà où nous devons avouer, à notre confusion, que nous en siommes le plus souvent réduits; voilà ce qui est surtout un grand sujet de douleur, quand on voit ce dérèglement dans des personnes qui font une profession particulière de la perfection. Q^i ne gémirait, en clfet , de les voir dans une si grande illusion, qu'au lieu de dire à leur supérieur : Que voulez-vous que je fasse ? il faut que le supérieur leur dise : Que voulez-vous que je fasse (2-4)? Voilà jusqu'où va la faiblesse et la pusillanimité de
(2i) Sic profeclo, sic multorum usque hodie pusiliaiiimitas ac pcrversitas exigit, ut ab his qu^eri oporteat : Quid vis ut faciam tibi '/non ipsi muerant: Domine, quid me vis facere ? (S. Bern., Scrm. in conv. S. Pauli, n. 6.)
(2.*)) (]aveamus crgo a propria voluntate, tanquam a vipora pessinia «'t ncipiissima, et (jua; sola deinccps liamnare possit animas noslras. (S. Peiin., Scrm. de dupl. bapl.,n. 3.)
la plupart des supérieurs , et ce que l'on remarque trop souvent dans les communautés même les plus saintes. Il faut qu'un supérieur considère sans cesse et recherche soigneusement à quoi un tel se plaît, qu'est-ce qui le SiUisfera davantage, quelle est sa pente et son inclination, à quoi il s'appliquera plus volontiers, afin de ne lui rien ordonner qui lui fasse de la peine. Cependant ce devrait être tout le contraire ; car ce devrait être aux inférieurs à chercher quelle est la volonté du supérieur, afin de l'accomplir fidèlement, puisque c'est pour cela qu'ils sont entrés dans une communauté, et non pour y faire leur propre volonté, qui tôt ou tard ne manquerait pas de les perdre.
Il faut donc se 'résoudre à renoncer absolument à cette propre volonté, et à la fuir comme une vipère maligne, qui seule, disent les saints, est capable de perdre nos âmes. On dit que les vipères déchirent le ventre de leur mère, et ne viennent au monde que par la mort de celles qui leur donnent ja vie. Voilà aussi ce que fait la propre volonté ; elle n'est pas plus tôt éclose qu'elle tue cruellement l'âme qui l'a mise au jour (25). C'est pourquoi, si nous apercevons que notre supérieur, ayant égard à notre faiblesse, ait la pensée de'' condescendre à notre volonté propre, disons-lui ce que devait dire cet aveugle de l'Evangile, quand INotre-Seigneur lui demanda : Que voulez-vous que je fasse (26) ? Mon Dieu, qu'il n'en soit pas ainsi ; ordonnez-moi ce que vous voudrez, sans me demander ce que je désire ; car je ne désire que votre volonté, et je ne cherche pas aue vous me disiez ce que je veux mais à vouloir ce que vous me direz.
Voilà, dil saint Augustin, la grande disposition où doivent être les serviteurs de Dieu et tous ceux qui lui veulent être entièrement fidèles (27). C'est là aussi, dit saint François de Sales, le moyen de jouir d'une très-grande et très-profonde paix. Le vrai obéiS' satit vivra doucement et paisiblement, comme un ev,' fant entre les bras de sa mère, qui ne se met point a". peine de ce qui lui peut arriver : que sa mère le poriî sur le bras droit ou sur le gauche, il ne s'en inquiète pas. De même le vrai obéissant, qu'on lui commande une chose ou l'autre, il ne s'en met point en peine ; pourvu qu'on lui commande et qu'il demeure toujours entre les bras de l'obéissance , je vetix dire en l'exercice de l'obéissance , il est content. (Entret. Il, De Ui vertud'obéis.,it. 200, cd.de Paris, I82I.)
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(26) Absit hoc. Domine ; tu magis die quid me facere velis. Sic omnino dignum est, non meam a te, sed a me tuam qua;ri et fieri voluntatem. (In., Scrm. de conv. S. Pauli, n. 6.)
(27) Optimiis minisler luusest, qui non intuolur hoc a te audirc quod ipse voluerit, sed potius hoc velle quod a te audicrit. (S. Aijgist., Confcss., 1. x, c. 26.)
TUAITE DK LOnEISSAN(,K.