‹ Œuvres complètes de M. Tronson, supérieur du Séminaire de Saint-SulpiceChapitre 97 sur 303 · L DE L'OBEISSANCE EN CENEBAL · texte numérisé non relu

L DE L'OBEISSANCE EN CENEBAL

C'est oans celle vue qtie saint Jérôme, écrivant à un de ses amis qui vivait dans une conununauté où il voulait se sanctifier sous l'obéissance, lui disait : « Ne vous amusez point à examiner, à juger ni à blâmer les connnaudemeiils de vos supérieurs; ne cherchez point ;ï savoir pourquoi ils vous ont commandé une chose plutôt qu'une autre; ne vous arrêtez point à penser qu'il vaudrait mieux qu'ils en eussent usé d'une autre manière : ton tes ces pensées ne font que de dangereux amusements et des semences de mille tentations contre l'obéissance : !Son de jnajorum sentcnlia judices, cujus ojjiiii est obcdire et implere quœ jussa sunl, dicentc Moyse : Audi, Israël, et lace, t (Epist. 95, Ad Rustic. mon.) « C'est pourquoi, quand il vous viendra quehpie tentation contre l'obéissance , comportez-vous , » dit Cassien, i de même que si vous étiez attaqué de tentations de blasphèmes contre Dieu el contre la foi , ou que vous eussiez des imaginations sales et des pensées dëshonnètes ; c'est-à-dire ne leur donnez aucune entrée, ne vous y arrêtez en aucune nranière ; mais prenez seulement de là occasion de vous confondre el de vous humilier davantage. >

Or celle obéissance simple est appelée communément obéissance aveugle, non parce qu'elle nous porte à obéir aveuglément en des choses où il y aurait péché, car ce serait une erreur intolérable, mais parce que dans toutes les choses où nous ne voyons point de péché, l'obéissance veut que nous nous soumettions simplement à nos supérieurs , sans nous informer des raisons de ce qu'ils nous ordonnent, supposant que ce qu'ils nous disent est la même chose que Dieu nous dit , nous contentant de cette seule pensée : Puisque les personnes que Dieu a chargées de nous eonduin; le veident ainsi, il le faut faire.

Cette même obéissance est appelée par Cassien obéissance sans discussion et sans examen : « Obedientia sine discvssioue , sine examine {Instit,, 1. iv, c. 10, 24, 25, etc., 1. xii, c. 52, collai. 18, c. 5),» parce qu'elle ne recherche pohil et n'examine jai>,ais le pourquoi et le comment , deux termes dont la curiosité se sert communément, mais que l'obéissance bannit de son école, comme étant un langage tout à fait déplacé. C'est pourquoi saint Jean Climaque , définissant l'obéissance, dit très-bien : « L'obéissance est un mouvement sans examen ni discussion; c'est une mort volontaire; c'est une vie sans curiosité ; c'est un renoncement absolu à notre propre sagesse, qui ne laisse pas d'être un vrai trésor de sagesse : Obedienlia est inexaminatus et in- ■ discussus motus, sponlaneu mors,vita curiositate carens, discrelionis depositio inler divitias discretionis. » (Grad. i, art. 1.)

Pour nous faire connaître jusqu'où doit aller en cela notre simplicité, et combien on doit peu raisonner, si l'on veut entrer dans la perfection de ce degré d'obéissance, les sainls Pères emploient plusieurs comparaisons remarquables.

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La preniièTC est celle des brebis : saint basile (CoHslit. moncist. c. 23, n, 5) s'en sert admirablement, en exjJiquant la raison pour laquelle Notre- Seigneur , donnant à saint Pierre la conduite de toute l'Eglise, lui dit ces paroles : Pais mes brebis : tPasce oves meas.i (Joan,\xi, 17.) « Comme les brebis, » dit-il, « obéissent aveuglément au pasteur, qu'elles se laissent conduire sans réflexion où il les mène, qu'elles le suivent sans savoir où elles vont : ainsi l'inférieur doit obéir à son supérieur, et marcher par le chemin qu'il lui montre, avec une grande simplicité, sans s'arrêter à examiner ce qu'il lui dit, et sans vouloir connaître où il le mène.» — «Le vrai obéissant, » dit saint Grégoire , « ne se permet pas de discuter les ordres de ses supérieurs, et jamais on ne le voit raisonner sur ce qu'ils lui commandent ; car ayant soumis toute sa conduite à celui qui le gouverne, il ne veut plus d'autre satisfaction en cette vie, que celle d'obéir : toute sa joie est de faire ce qu'on lui ordonne; et conformant en tout ses sentiments et sa conduite aux règles de la parfaite obéissance, il ne raisonne jamais pour juger de ce qu'on lui dit (28). i

La seconde comparaison dont les saints Pères se servent sur ce sujet, est celle d'un corps mort qui n'a plus en lui aucun principe de vie, ni par conséquent d'autre mouvement que celui qu'on lui donne. « Il faut, > dit saint Ignace, « que tous ceux qui vivent sous l'obéissance soient bien persuadés qu'ils doivent se laisser gouverner et conduire à la divine Providence, par l'entremise du supérieur, comme un corps mort qui se laisse mener où l'on veut et manier comme on désire : Perinde ac si cadaver essel, quod quoquoversus ferri etquacunque ralione Iractari se sinil. > (S. Ignat-, Constit., part, vi, c. 1, § 1, et Summ. reg., n. 3G.) C'est l'instruction que saint François donnait ordinairement à ses religieux. C'est ce qui faisait dire à saint Nil : Debent sic propriœ renunliare voluntali , ul ab inanimatis corporibus non différant [Lib. Ascet.) ; et à saint Jean Climaque , que celui qui est vraiment obéissant ne manifeste pas plus de répugnance ni de discernement , soit dans les choses qui sont bonnes, soit dans celles qui lui semblent mauvaises, que s'il était mort : fiihil resislit nihilque discernit mortuus in bonis, aut in his quœ rtdentur main. (Grad. 4.) Vous êtes morts, dit l'Apôtre saint Paul : Mortui estis {Col. III, 3), et en effet, comme Chrétiens, c'est notre obligation d'être morts à tout le monde et à nousmêmes ; et c'est l'état où vous avez été mis par le baptême : Morts à tout, et vivants à Dieu seul. De plus, vous vous êtes engagé dans l'étal ecclésiastique, dont l'obligation indispensable est d'être mort à toutes choses pour ne plus vivre qu'à Jésus-Christ. Enfin c'est ce que vous avez promis particulièrement en entrant dans le séminaire ; car vous avez

(28^ Vera obedientia nec prîepositorum intenlionein discutit, nec pra-cepta disccrnil ; quia qui oinne sure vila' juditium majori subdidil, in hoc solo gaudct, si "quod sibi pracipilur operatur : nescit

dit alors que vous vouliez renoncer à votre propre volonté pour obéir en tout ; et vous n'avez été reçu dans la maison qu'à cette condition. U faut donc que vous soyez désormais comme un mort, qui ne voit plus, ne sent plus , ne raisonne plus , ne répond plus, ne se plaint plus. N'ayez donc plus d'yeux pour voir, ni pour juger des choses qu'on vous ordonne ; n'ayez plus de réplique à ce que l'obéissance vous prescrit ; ne vous plaignez plus , quand on vous commande quelque chose qui vous déplaît ; en un mot, soyez insensibles comme des morts. On cherche pour un corps mort ce qu'il y a de pire dans la maison ; on prend le linceul le plus usé pour l'ensevelir ; on prend le plus méchant habit pour l'enterrer; on le traite comme on veut, sans qu'il se remue et qu'il s'en mette en peine. Voilà comme nous devons être dans le séminaire ; voilà l'état où se trouve une âme parfaitement obéissante.

La troisième comparaison est tirée du bâton d'un vieillard, dont il se sert pour se soutenir et pour laire tout ce qu'il lui plaît : Similiter atque senis bactilus, dit saint Ignace, qui, ubicunque et quacunque in re velit eo uli qui eum manu tenet, ei JTiservit. (S. ÏG>AT. , Constit. , part, vi, c. 1 , § 1.) Le bâton se laisse porter partout où l'on veut; jamais il ne quitte de lui-même l'endroit où on le met, parce qu'il n'a point d'autre mouvement que celui de la personne qui le gouverne. Ainsi t^ous ne devons plus avoir de mouvement de nous-mêmes ; il faut nous laisser conduire et gouverner par le supérieur, allant partout où il voudra, demeurant et nous arrêtant partout où il lui plaira : que ce soit dans la boue ou dans une belle place ; que ce soit au haut ou au bas de la maison ; que ce soit pour un emploi honorable ou pour une fonction abjecte et humiliante : tout cela nous doit être indifférent ; et jamais nous n'y devons apporter d'opposition ni de résistance. Si le bâton qui sert d'appui cl de soulagement à un vieillard lui faisait quelque résistance, et ne voulait pas s'arrêter au lieu où il le pose, mais aller en quelque autre endroit ; bien loin de l'aider, il l'embarrasserait et lui serait à charge ; et quelque beau et bien fait qu'il put être d'ailleurs, le vieillard s'en déferait bientôt. Ainsi en est-il de vous : si, lorsque le supérieur veut se servir de vous, vous mettre dans un tei offlce ou vous donner un tel emploi, vous résistez à son ordre, et avez un mouvement contraire, soit par votre conduite, soit par votre volonté ou votre jugement; au lieu de le soulager , vous lui êtes très-incommode ; bien loin de l'aider à maintenir le bon ordre et la ferveur dans la communauté, vous lui devenez au contraire tout à fait à charge ; il faudra donc nécessairement qu'il se défasse de vous.

cnim judicarc quisquis pcrfecte didiceril obedire, quia lioc tantum bonum putat, si pnuccptis obediat. {In I Heg., Ub. n, cap. I, n. 11.)

585 TRAITE DE I/OHEISSANCE. — PATIT

Au lieu que, si vous vous laissiez absolument conduire , s'il avait la liberté de faire de vous tout ce qu'il voudrait, s'il pouvait dire comme le cente- ' liier de l'Evangile : Habco sitb me viilites, et dico liuic: Vadc, et vadit ; et nlii: Fac hoc, et farit (Matth, VIII, 9), il n aurait point de plus grande joie que de vous avoir sous sa conduite, et il trouverait son bonheur aussi bien que le vôtre dans votre parfaite obéiss;mce.

La quatrième comparaison , qui est de saint Basile (Cotistit. mouast., c.2'2, n. 5), est encore trèspropre à ce sujet. « L'artisan, > dit-il , < dispose tellement des instruments de son art , qu'il ne trouve jamais en eux de résistance ; ils se laissent manier et remuer comme il lui plaît; jamais ils ne s'opposent à l'usage qu'il en veut faire. Ils sont également prêts à lui servir pour tous les ouvrages qu'il désire, .\insi nous devons, comme de purs instruments, nous abandonner à notre supérieur, pour tout l'usage qu'il voudra faire de nous. L'instrument ne choisit point l'ouvrage auquel il doit être employé; il ne désire pas de servir plutôt à une chose relevée qu'à une autre plus abjecte et plus basse. Ainsi nous ne devons pas désirer un emploi plutôt qu'un autre , mais laisser le tout au jugement et à la volonté de notre supérieur, à qui il appartient de régler nos «raplois, et de disposer absolument de nous comme étant le maître ouvrier et la cause principale; et, de même que l'instrument ne se remue aucunement, quand il est hors des mains de l'artisan , nous ne devons aussi avoir aucun mouvement, ni faire quoi que ce soit sans l'approbation et le consentement de notre supérieur. Voilà ce (jue demande la parfaite obéissance ; elle ne souffre pas que nous ayons la disposition de nous-mêmes pour quoi que ce puisse être, quand ce ne serait que pour un seul moment. > '' "

'.^a cinquième comparaison est tirée de la souai'.ssion des memtTes à l'égard de leur chef. Les membres ne s'informent point des raisons que le chef a de leur commander une chose plutôt qu'une autre; leur devoir est de se soumettre, et ils le font sans discernement , laissant au chef à connaître , à raisonner et à disposer de tout. Si chaque membre, au lieu de se porter où la tète ordonne, voulait luimême disposer de sa conduite et savoir les raisons de ce qu'on lui fait faire , que deviendrait tout le corps ? Ne se verrait-il pas dans la confusion et pourrait-il subsister de la sorte ? Voilà ce qui arrive dans les communautés, quand chacun ne veut obéir qu'avec connaissance de cause , et ne se soumet que dans les choses qu'il juge lui être convenables. C'est pourquoi un ancien auteur , écrivant à des personnes appelées à vivre sous l'obéissance , et leur donnant plusieurs avis très-utiles pour leur conduite, leur marque, comme une des plus importantes pratiques , d'être soumises à leur supérieur, comme

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les membres le sont à leur chef, sans examen , san? retour ni retardement: Prœposito sitbjecli , tanquatii capilimembra. (Jul. Pomer.,Z)<; vita cont.cmpl., lib. ii, Pi-œf. ; apud S. Prosp. , in Appcnd. ) C'est de cet esprit qu'était animé un saint personnage de la Compagnie de Jésus (29) , qui, ayant été quinze ans entiers supérieur dans celte compagnie , n'avait jamais pensé qu'on dût rendre raison aux inférieurs d'aucune chose qui regardât l'obéissance , persuadé qu'il aurait fait tort à un sujet s'il lui avait rendu raison de ce qu'il lui commandait : c'est que tous ses inférieurs marchaient avec une si parfaite obéissance et une si grande simplicité, qu'il n'y avait personne qui s'annisàt à raisonner sur ce que le supérieur ordonnait, ni qui se laissât aller à demander pourquoi, comment el •» quel propos il le voulait ainsi; mais tous, assujettissant leur jugement aussi bien que leur volonté aux ordres des supérieurs, se contentaient d'obéir en disant : C'est assez que mon supérieur me le dise ; il sait le pourquoi , ce n'est pas à moi à le connaître.

Oh ! que celte simplicité est agréable à Dieu ! et que nous serions heureux si nous pouvions la voir régner dans le séminaire ! Quelle source de grâces pour les particuliers el de bénédictions pour la communauté ! Mais les nouveaux venus ont de la peine à obéir de la sorle, parce qu'ils n'y sont pas ciicore accoutumés ; et les anciens eux-mêmes s'y assujettissent difficilement, parce qu'ils croient avoir plus de droit d'examiner ce que font les supérieurs , et de raisonner sur leur conduite. Ainsi , à moins que les uns el les autres ne se fassent beaucoup de violence , il est bien à craindre qu'ils n'arrivent jamais à la perfection de l'obéissance. C'est ce qui fait qu'on la voit très-rarement dans les communautés, même les plus saintes , parce qu'il y a peu de personnes qui veuillent faire tous les efforts nécessaires pour sacrifier leur propre jugement et renoncer à leurs idées particulières. C'est là cependant ce qui est le plus à désirer dans tous les particuliers, et ce qui est même absolument, nécessaire pour leur perfection, aussi bien que pour celle de toute la communauté.

Dieu nous garde d'un cheval fort en bouche, disait un grand serviteur de Dieu; comme il n'obéit point à la bride, il va partout oîi il lui plaît; on ne l'arrêle pas comme on veut , et quand vous y penserez le moins , il vous jetlera par Icrre , et peut-être vous précipitera-il avec lui au fond d'un abîme. Ainsi , à moins qu'une personne ne soit d'un jugement souple et d'un esprit docile , pour recevoir le frein de l'obéissance , il y a toujours à craindre qu'elle ne s'échappe , et on a toujours sujet d'y prendre garde et de s'en défier.

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