CHAPITRE VIL
Ou l'on explique les sentiments de saint François de Sales sur l'obéissance aveugle.
L'obéissance est une vertu si excellente au juge-
(29) Le P. Antoine Avila.
OEUVRES COMPL. DE M, TnONS0>'. I
ment de Notre-Seigiieur, qu'il a voulu vivre et mou- même dans le feu que des hommes impies et ennemis rir dans Texercice de celte vertu. Il dit lui-même qu'il du nom chrétien avaient allumé pour la faire mourir. n'est pas venu en ce monde pour faire sa volonté , On admire également le couracjede Bazias, dont il est
mais pour accomplir celle de son Père ; et l'Apôtre remarque qu'il s'est rendu obéissant jusqu'à la mort, et à la mort de la croix , joignant ainsi au mérite infini de la charité envers Dieu le mérite infini d'une très-parfaite obéissance. Cette vertu nous dispose à faire en tout la volonté de Dieu , en faisant celle des autres ; c'est pourquoi elle est absolument nécessaire pour nous rendre parfaits , non qu'elle nous mette elle seule dans la perfection , car cela n'appartient qu'à la charité , mais parce qu'elle est un des principaux moyens pour l'acquérir. C'est ce que saint François de Sales développe admirablement dans le iO= et le 11' de ses Entretiens, où il traite en particulier de cette vertu.
Afin que l'obéissance nous rende parfaits, il n'est pas nécessaire, dit-il, qu'elle soit vouée ; c'est assez qu'elle soi! obscn-ée avec les conditions marquées par les saints, dont la première est qu'elle soit aveugle ; la seconde , qu'elle soit prompte ; la troisième, qu'elle soit persévérante. Nous ne rapporterons pas ici ce qu'il dit des deux dernières conditions; nous nous arrêterons seulement à la première qui est la plus importante, et que nous avons maintenant à éclaircir. Voici donc ce qu'il en dit , et la manière dont il l'explique.
IJ obéissance aveugle a trois conditions. La première est qu'elle ne considère point les qualités extérieures de son supérieur, par exemple sa condition ou ses talents, mais uniquement son autorité ; la seconde, quelle ne s'informe point des raisons ni des motifs que les supérieurs ont de commander telle ou telle chose , étant satisfaite de savoir qu'ils l'ont commandée ; la troisième, qu'elle ne se met point en peine des moyens qu'elle doit prendre pour faire ce qu'on lui commande, étant assurée que Dieu, qui permet qu'on lui commande, ne manquera point de lui donner les moyens d'obéir. Ainsi , sans s'inquiéter de chercher les moyens , et sans s'arrêter à examiner comment elle fera , elle se met simplement à faire ce qu'on lui dit.
parlé dans le II' Livre des Machabées (xiv, 37) , qui , poussé du zèle de la gloire de Dieu , et s' étant exposé volontairement à une mort inévitable , lira lui-même ses entrailles par une blessure qu'il avait reçue , et les jeta en l'air à la vue de ses ennemis. Saint Ambroise lui-même estime la résolution de ces trois filles qui , pour conserver leur chasteté, se jetèrent dans un fleuve cil elles ftirent étouffées. Mais il faut avouer qu'il n'y a point d'obéissance qui pût excuser ces actions, et qu'à moins de supposer qu'elles ont été faites par un mouvement particulier du Saint-Esprit et par une forte inspiration de Dieu, on ne peut les exempter de péché. Quand donc on dit que l'obéissance doit être aveugle , c'est premièrement parce qu'elle doit nous faire également obéir à tous les supérieurs, sans faire aucune différence des talents, des conditions et des personnes. De lu vient que les saints ont toujotirs blâmé hautement ceux qui faisaient difficulté d'obéir à des supérieurs de moindre condition qu'eux. Pour confondre ' ' des personnes si mal disposées, et pour leur faire comprendre le dérèglement de leur conduite , on peut leur demander : Quand vous aviez des supérieurs de condition plus relevée, pourquoi leur obéissiez-vous? était-câ pour l'amour de Dieu ? était-ce Notre-Seigncur que vous écoutiez en eux ? Celui-ci ne tient-il pas la place de Dieu auprès de vous , aussi bien que les autres ? n'est-il pas comme eux vicaire de Jésus-Christ? Dieu ne vous commande-t-il pas et ne vous fait-il pas entendre ses volontés par sa bouche? Quoi! vous obéissez donc aux supérieurs pour la seule considération de leur personne, parce que vous avez de l'inclination pour eux, parce qu'ils ont plus de talent que vous, ou qu'ils sont d'une naissance plus distinguée? Si cela est, vous ne faites rien que les hommes les pttts mon-!, i dains ne fassent tous les jours ; car ils s'abaissent aisément dans ces occasions ; ils obéissent sans peine à ceux qui leur plaisent, et se conforment avec joie aux inclinations de ceux qu'ils aiment.
Les païens, tout aveugles quils étaient en matière de perfection, nous ont donné en ceci un admirable
Premièrement donc, l'obéissance aveugle doit se exemple; car le diable leur parlait quelquefois par
porter simplement à faire ce qu'on lui commande , diverses idoles, et ils obéissaient à la statue d'un
sans jamais regarder quelle est la persotine qui com- chien, d'un rat, d'un lion ou de quelque autre animal
mande, pourvu qu'elle ait droit de commander. Plu- qui leur parUiil, comme à celle d'un homme, parce
sieurs se sont grossièrement trompés sur cette première condition, s'imaginant que l'obéissance aveugle consistait à obéir à tort et à travers , et à faire si universellement cequ'on ordonnait, qu'on n'en exceptât pas même les choses qui étaient contre les commandements de Dieu. C'est là , sans contredit , une erreur
qu'ils pensaient que c'étaient leurs dieux qui leur parlaient par ces différentes statues. Or, saint Paui ne nous ordonne-t-il pas de regarder toujours Dieu seul en nos supérieurs, et par conséquerit de leur obéir de quelque condition qu'ils soient, et de nous soumettre même aux plus méchants comme à Jésus-
manifeste et un sentiment tout à fait contraire à la Christ même dont ils sont les organes. Nolre-Seignenr,
ir, doctrine des [saints. Il est vrai qu'on en a vu plusieurs
qui , par un prétendu motif d'obéissance, ont été cause de leur mort, en se précipitant eux-mêmes ou se jetant dans des fournaises ardentes. On loue en particulier la générosité de sainte Apollonie , qui entra d'elle-
la sainte Yierge et saint Joseph nous ont enseimê cette manière d'obéir, lorsqu'ils allèrent à Bethléem pour obéir au commandement de César. Ce divin Sauveur voulut se soumettre à cet empereur, quoique miien et idolâtre, aussi varfaitement qu'il eût fait au
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prhice te plus saint du vionde, pour nous donner Cexeniple de la soumission que nous devons rendre à nos supérieurs, sans avoir égard à leurs qualités personnelles, et sans regarder autre chose que le pouvoir qu'ils ont reçu de Dieu sur nous.
Secondement, l'obéissance aveugle ne se contente pas de se soumettre également à toutes sortes'de supérieurs, elle va plus avant, car elle ne veut pas 'même examiner leurs motifs, ni la raison pour laquelle ils commandent; c\^st assez pour elle de savoir que te commandement est fait; jamais elle ne s'amuse à considérer s'il est tùen ou mat fait, si le supérieur a eu raison de le faire, s'il n'eût point été plus à propos d'en faire quelque autre. Abrahams'est rendu particulièrement recommandahle en ceci; car aussitôt que Dieu l'eut appelé et lui eut dit : t Abraham, sors de ton pays, quitte tes parents, et va-t'en au lieu que je te montrerai (Gert xii, 1), » flw même instant il part et s'en va, sans réplique. Ne sembte-t-il pas qu'il pouvait raisonnablement répondre : Seigneur , vous m'ordonnez de sortir de mon paijs; dites-moi, s'il vous plait, oii vous voulez que j'aille, de quel côté voulez-vous que je dirige mes pas, et quel est le chemin que je dois prendre. Cependant il ne dit pas un seiU mot ; mais il suit aveuglément l'esprit qui le guide, sans examiner pourquoi on lui fait ce commandement. C'est que le vrai obéissant ne fait point tant de réflexions; il se met simplement en besogne, sans se mettre en peine d'autre chose que d'obéir.
Notre-Seigneur a voulu nous montrer aussi combien cette obéissance aveugle lui est agréable, lorsqu'il apparut à saint Paul pour le convertir; car l'ayant appelé par son nom, il le fit tomber par terre pour se l'assujettir, il le rendit aveugle pour le faire son disciple, et l'envoya ensuite à Ananias pour apprendre de lui ce qu'il devait faire. Il n'eût rien coûté à Notre- Seigneur dédire lui-même à Paul ce qu'il lui fit dire par Ananias ; mais ilvoutait nous faire connaître, par cet exemple, combien il aime l'obéissance aveugle, puisqu'il semble qu'il n'aveugla saint Paul que pour faire de lui un parfait obéissant.
Nous voyons encore dans l'Evangile que, lorsque Notre-Seigneur voulut donner la vue à l'aveugle-né, il prit de la boue, la lui mit sut les yeux, tt lui dit de s'aller laver à la fontaine de Siloé. Ce pauvre aveugle ne pouvait-il pas s'étonner du moyen dont Notre-Seigneur se servait pour le guérir? Hélas! lui pouvait-il dire, que me faites-vous? si je n'étais aveugle, iela serait capable de me faire perdre la vue. Mais il ne s'arrêta point à ces pensées; il obéit simplement, et fit sans réflexion ce que le divin Maître lui disait. Ainsi le vrai obéissant croit simplement pouvoir faire ce qu'on lui commande, parce qu'il est persuadé que le commandement venant de Dieu ou étant fait par son inspiration, l'exécution ne peut être impossible, à cause de la toute-puissance de celui qui commande et qui dontie toujours des forces suffisantes pour accomplir ce qu'il commande. ' La trt»i?imc condition de l'obéissance avcuqle est