‹ Œuvres complètes de MarivauxChapitre 11 sur 13 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

Le titre que je donne à mes mëmoites annonce ma naissance. Je ne l'ai jamsds dis»mulëe à qui me Fa demandée , et il semble qu'en tout temps Dieu ait récompensé ma franchise là^ dessus 5 car je n'ai pas remarqué qu'en aucune occasion on en ait eu moins d'égards et moins d'estime pour moi.

J'ai pourtant vu nombre de sots qui n'avaient et ne connaissaient point d'autre mérite dans le monde que celui d'être nés nobles , ou dans un rang dis-' tingué. Je les entendais mépriser beaucoup de gens qui valaient mieui qu'eux , et cela seulement parce qu'ils n'étaient pas gentilshommes ^ mais c'est que ces gens qu'ils méprisaient, respectables d'ailleurs par mille bonnes qualités , avaient la faiblesse de rougir eux-mêmes de leur naissance , de la cacher , et de tâcher de s'en donner une qui embrouillât la véritable , et qui les mît à couvert du dédain du monde.

Or , cet artifice-là ne réussit, presque jamais ; on a

beau dëguiser la vérité là-dessus ^ elle se venge tôt ou tard des mensonges dont on a voulu la couvrir, et Ton est toujours trahi par une infinité d'événemens qu'on ne saurait ni parer ni prévoir; jamais je ne vis , en pareille matière , de vanité qui fit une bonne fin.

C'est une erreur , au reste , que de penser qu'une obscure naissance vous avilisse , quand c'est vousmême qui l'avouez , et que c'est de vous qu'on la sait. La malignité des hommes vous laisse là ; vous la frustrez de ses droits; elle ne voudrait que vous humilier, et vous faites sa charge ; vous vous humiliez vous-même ^ elle ne sait plus que dire.

Les hommes ont beau faire , ils ont des mœurs malgré eux ' ; ils trouvent qu'il est beau d'affronter des mépris injustes ; cela les rend à la raison. Ils sentent dans ce courage une noblesse qui les fait taire; c'est une fierté sensée , qui confond un orgueil impertinent.

Mai3 c'est assez parler là-dessus. Ceux que ma réflexion regarde se trouveront bien de m'en croire.

La .coutume , en faisant un livre , c'est de commencer par un petit préambule y et en voilà un. Revenons à moi.

' Les hommes ont beau faire , ils ont des mœurs malgré eux, La réfleiion de Marivaux est (Tune grande justeMe. Voulez >you8 commauder Testime et Fadmiratioa même des hommes? Respectez leurs préjugés en eux, refusez d'en tirer avantage pour vous-même; c'est la manière la plus sûre et la moins hostile d'établir la supériorité de votre caractère et de vos qualités personnelles sur les leurs.

Le rëcit de mes aventures ne sera pas inulile à ceux qui aiment à s'instruire. Voilà , en partie , ce qui fait que je les donne*, je cherche aussi à m'amuser moi^ même.

Je vis dans une campagne où je me suis retiré , et où mon loiâr m'inspire un esprit de réflexion que je vais exercer sur les évenemens de ma vie. Je les écrirai du mieux que je pourrai; chacun a sa façon de s'exprimer, qui vient de sa façon de sentir.

Parmi les faits que j'ai à raconter, je crois qu'il y en aura de curieux ; qu'on me passe mon style en leur faveur, j'ose assurer Iju'ils sont vrais. Ce n'est point ici une histoire forgée à plaisir ; je crois qu'on le verra bien.

Pour mon nom, je ne le dis point, on peut s'en passer; si je le disais, cela me gênerait dans mes récits.

Quelques personnes pourront me reconnaître ; mais je les sais discrètes , elles n'en abuseront point. Commençons.

Je suis né dans un village de la Champagne, et, soit dit en passant, c'est au vin de mon pays que je dois le commencement de ma fortune.

Mon père était le fermier de son seigneur , homme extrêmement riche (je parle de ce seigneur); et à qui il ne manquait que d'être noble pour être gentilhomme.

Il avait gagné son bien dans les affaires, s'était allié à d'illustres maisons par le mariage de deux de ses fds, dont l'un avait pris le parti de la robe, et l'autre xelui de l'épée.

Le père et les fils vivaient magnifiquement^ ils avaient pris des noms de terre; du v^table, je crois qu'ik ne s'en souvenaient plus e^ic-mémes.

Leur origine était comme ensevelie sous d'immenses richesses. On la connaissait bien, mais on n'en parlait plus. La noblesse de leurs alliances avait achevé d'étourdir l'imagination des autres sur leur compte 9 de sorte qu'ik étaient confondus avec tout ce qu'il y avait de meilleur à la cour et à la ville ^ L'orgueil des hommes , dans le fond , est d'assez bonne composition sur certains préjugés*^ il semble que lui-même il en sente le frivole.

C'était là leur situatioft, quand je vins au monde* La terre seigneuriale dont mon père était le fermier ^ et qu'ils avaient acquise, n'était considérable que par le vin qu'elle produisait en assez grande quantité.

Ce vin était le plus exquis du pays, et c'était mon frère aîné qui le conduisait à Paris chez notre maître ^ car nous étions trois enfans , deux garçons et une fille , et j'étais le cadet de tous.

Mon aîné, dans un de ses voyages à Paris, s'amon-* racha de la veuve d'un aubergiste , qui était à son aise, dont le cœur ne lui fut pas cruel , et qui l'épousa avec ses droits , c'est-à-dire , avec rien.

' Tout ce qu'il jr aidait de meilleur a la cour et à la ville. Quand il s'agit de naissance, on dit : tout ce qu'il y a de mieux, et non tout ce qu'il y a de meilleur* Leslectears concerront la différence. Ex. — « Il y a des gens dans la robe qui tiennent à tout ce qu'il y a de •c mieux. —Et qui le sont, madame. » ( Sédaiwe, le Philosophe sans le savoir.)

Dans la suite, les enfans de ce frère ont eu grand besoin que je les reconnusse pour mes neveux -y. car leur père, encore vivant, cpii est actuellement avec moi , et qui avait continué le métier d'aubergiste , vit en dix ans ruiner sa maison par les dispositions de sa femme.

A regard de ses fils , mes secours les ont mis aujourd'hui en posture d'honnétet gens < ; ils sont bien établis-, et malgré cela je n'en ai fait que des ingrats , parce que je leur ai reproché qu'ils étaient trop glorieux.

En effet, ils ont quitté leur nom, et n'ont plus de commerce avec leur père, qu'ils venaient autrefois voir de temps en temps.

Qu'on me permette de dire. sur eux encore im mot ou deux.

Je remarquai leur faluité à la dernière visite qu'ils lui rendirent. Us l'appelèrent monsieur dans la con-^ versatimi. Le bonhomme à ce terme se retourna, s'imaginant. qu'ils parlaient à quelqu'un qui venait et qu'il ne voyait pas.

Non, non, lui dis-je alors ^ il ne vient personne, mon frère , et c'est à vous que l'on parle. A moi ! reprit-il« Eh ! pourquoi cela ? Est-ce que vous ne me

■ JHes secours les ont mis aujourd'hui en posture d'honnêtes gens. On dit : être en bonne, en mam^aise posture. Agad. Peat 'On dire également : être en posture d'homme riche ^ d'homme en crédit , ctc? D'honnêtes gens ; expression du temps pour signifier : hommes bien établis dans le monde; tranchons le mot : hommes riches.

connaissez plus, mes enfans ? Ne snb-je pas votre père ? Oh ! leur père tant qu'il vous plaira , lui dis-je ; mais il n'est pas décent qu'ils vous appellent de ce nom-là. Est-ce donc qu'il est malhonnête d'être le père de ses enfans? reprit-il; qu'est-ce que c'est que cette mode-là ?

C'est, lui dis-je, que le terme de mon père est trop ignoble , trop grossier ; il n'y a que les petites gens qui s'en servent ; mais chez les personnes aussi distinguées que messieurs vos fils, on supprime dans le discours toutes ces qualités triviales que donne la nature; et, au lieu de dire rustiquement mon père y eomme le menu peuple , on dit monsieur; cela a plus de dignité.

Mes neveux rougirent beaucoup de la critique que je fis de leur impertinence 5 leur père se fâcha, et ne se fâcha pas en monsieur , mais en vrai père et en vrai aubergiste.

, Laissons là mes neveux , qui m'ont un peu détourné de mon histoire^ et tant mieux, car il faut qu'on s'accoutume de bonne heure à mes digresâons'; je ne sais pas pourtant si j'en ferai de fréquentes; peut-être que oui , peut-être que non^ je ne réponds de rien; je ne me gênerai pomt, je conterai toute

» îl faut qu'on s'accoutume de bonne heure a mes digressions. CeUe-ci est loin d^tre superflue. EUe sert à faire ressortir, par un contraste frappant, le mérite quMl j a dans la sincérité du héros, et dans le noble orgueU qu'il mettait à avouer Tliumilité de sa naissance.

ma vie ; et si j'y mêle autre chose, c'est que cela se présentera sans que je le cherche.

J'ai dit que c'était mon frère aîné qui conduisait chez nos maîtres le vin de la terre dont mon père avait soin.

Or , son mariage le fixant à Paris , je lui succédai dans son emploi de conducteur de vin.

J'avais dix*huit à dix-neuf ans : on disait que j'é-^ tais beau garçon, beau comme peut l'être un paysan , dont le visage est à la merci du hâle de l'air et du tra* vail dea champs. Mais, à cela près , j'avais effective^ ment assez'bonne mine; ajoutez-y je ne sais quoi de franc dans ma physionomie ^ l'œil vif, qui aiâiont çait un peu d'esprit , et qui ne mentait pas tota* lemenL

L'année d'après le mariage de mon frère , j^arrivai donc à Paris avec ma voiture , et ma bonne façon rustique.

Je fus ravi de me trouver dans cette grande vUle 5 tout ce que j'y voyais m'étonnait moins qti'il ne me divalissait ; ce qu'on appelle le grand monde me paraissait plaisant.

Je fus fort bien accueilli dans la maison de notre seigneur. Les domestiques m'affectionnèrent tout d'un coup ; je disais mon sentiment sur tout ce qui s'offrait à mes yeux ; et ce sentiment avait assez souvent un fond de raison villageoise , qui faisait qu'on aimait à m'interroger.

11 n était question que de Jadob pendant les cinq

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on six premiers jours que je fus dans la maison. Ma maîtresse même voulut me voir , sur le récit que ses femmes lui firent de moi.

C'était une dame qui passait sa vie dans toutes les dissipations du grand monde , qui allait aux spectacles y soupait en ville , se couchait à quatre heures du matin , se levait à une heure après midi ; qui avait des amans , qui les recevait à sa toilette , qui y lisait les billets doux qu'on lui envoyait , et puis les laissait traîner partout^ les lisait qui voulait ; mais on n'en était point curieux v ses femmes ne trouvaient rien d'étrange à tout .cela ; le mari ne s'en scandalisait point '• On eût dit que c'étaient là , pour une femme , des dépendances naturelles du mariage. Madame, chez elle , ne passait pas pour coquette ; elle ne l'était point non plus ; car elle l'était sans réflexicm , sans le savoir; et une femme ne dit point qu'elle est coquette , quand elle ne sait pas qu'elle l'est , et qu'elle vit dans sa coquetterie comme oa vivrait dans l'état le plus décent et le plus ordinaire.

Telle était notre maîtresse, qui menait ce train de vie tout aussi franchement qu'on boit et qu'on mange;

' Le mari ne s*en scandalisait point. Ce mari«là ressemble assez à ce jnari anglais d*un roman de Voltaire (la Princesse de Bahylone), â inilord Qu^imporie , d(»it la femme nVtait pas plus scrupuleuse que celle dont Marivaux présente ici le portrait. Marivaux, comme Yoi* taire , mais avec plus de ddcence que lui , a peiot ce qu^il avait sous les yeux ; telles fuient les mœurs d^une cour qui sVtait formée à r^le de la régence.

PARVENU. 38i

c'était, en un mot, un petit libertinçige de la meilleure foi du monde.

Je dis petit libertinage, et c'est dire ce qu'il faut-, car, quoiqu'il fût fort franc de sa part et qu'elle n'y réfléchît point , il n'en était pas moins ce que je dis.

Du reste , je n'ai jamais vu une meilleure femme; ses manières ressemblaient à sa physionomie , qui était toute ronde.

Elle était bonne , généreuse , ne se formalisait de rien , familière avec ses domestiques , abrégeant les respects des uns , les révérences des autres -, la franchise , avec elle , tenait lieu de politesse. Enfin , c'était xm caractère sans façon. Avec elle, on ne faisait point de fautes capitales ; il n'y avait point de réprimandes à essuyer; elle aimait mieux qu'une chose allât mal que de se donner la peine de dire qu'on la fît bien. Aimant de tout son cœur la vertu, sans inimitié pour le vice, elle ne blâmait rien, pas même la malice de ceux qu'elle entendait blâmer les autres. Vous ne pouviez manquer de trouver éloge ou grâce auprès d'elle ; je ne lui ai jamais vu haïr que le crime, et elle le haïssait peut-être plus fortement que personne. Au demeurant, amie de toutle monde, et surtout de toutes les faiblesses qu'elle pouvait vous connaître.

Bonjour, mon garçon, me dit-eUe quand je l'abordai. Eh bien! comment te trouves-tu à Paris? Et puis se tournant du côté de'ses femmes : Vraiment , ajouta-t-elle, voilà un paysan de bonne mine.

Bon ! madame , lui répondis -je , je suis le plos^ malfait de notre village. Va , va , me dit-elle , tu ne me parais ni sot ni mal bâti y et je te conseille de restera Paris; tu y deviendras quelque chose.

Dieu le veuille , madame , lui repartis-je ^ mais j'ai du mérite et point d'argent ; cela ne joue pas en^ semble.

Tu as raison , me dit-elle en riant y le temps remédiera à cet inconvénient ; demeure ici. Je te met* trai auprès dé mon neveu , qui arrive de province , et qu'on va envoyer au collège 5 tu le serviras.

Que le ciel vous le rende , madame , lui répondisje ; dites-moi seulement si cela vaut fait, afin que je récrive à notre père 5 je me rendrai si savant en le voyant étudier , que je vous promets de savoir quelque jour vous dire la sainte messe. Eh ! que sait-on ? Comme il n'y a que chance dans ce monde,' souvent on se trouve évéque ou vicaire , sans savoir comment cela s'est fait.

Ce discours la divertit beaucoup ; sa gaité ne fit que m'animer ; je n'étais pas honteux des bêtises que je disais, pourvu qu'elles fussent plaisantes; car, à travers l'épaisseur de mon ignorance , je voyais qu'elles ne nuisaient jamais à un homme qui n'était pas obligé d'en savoir davantage , et même qu'on lui tenait compte d'avoir le courage de répliquer à quel-* que prit que ce fût.

Ce garçon est plaisant, dit-elle , je Veux en avoir soin \ prenez garde à vous; vous autres ( c'était à ses femmes qu elle parlait); sa naïveté vous réjouit au-

jourd'hui, vous voas en amusez comme cTun paysan ; mais ce paysan deviendra dangereux, je vous en avertis.

Oh ! rëpliquai-je, madame , il n'y a que faire d'attendre après cela 5 je ne deviendrai point, je suis tout devenu -, ces demoiselles sont bien jolies , et cela forme bien un homme ; il n'y a points de village qui tienne^ on est tout d'un coup né natif de Paris, quand on les voit.

Comment! dit-elle, te voi^à dëjà galant! et pour laquelle te déclarerais-tu (elles étaient trois) ? Toinette est une jolie blonde , ajoutatt-elle^ et mademoiselle Geneviève une jolie brune , m'écriai-je tout défaite.

Geneviève , à ce discours , rougit un peu , mais d'une rougeur qui venait d'une vanité contente ; et elle déguisa la petite satisfaction qtie lui donnait ma préférence, par un souris qui signifiait pourtant, je te remercie ; mais qui signifiait aussi ^ ce n'est que sa naïveté boufibnne qui me fait rire.

Ce qu'il y a de sûr, c'est que le trait porta; et, comme on le.verra dans la suite , ma saillie lui fit dans le cœur une blessure sourde dont je ne négligeai pas de m'as^urer i car je me doutai que mon discours n'avait pas dû lui déplaire, et, dès ce moment- là, je l'épiai pour voir si je pensais juste.

( Noi:^ allions continuer là conversation qui commençait à tomber, en passant à la troisième femme de chambré de madame , qui n'était ni brune ]ai Uonde ,^ qui n'était d'aucune coulepr et q«i portait un de

ces visages indifférens qu^on voit à tout le monde ^ et

qu'on ne remarque à personne.

Déjà je tâchais d'éviter de dire mon sentiment sur son chapitre , avec un embarras maladroit et ingénu qui ne faisait pas Féloge de ladite personne , quand un des adorateurs de madame entra ^ et nous obligea de nous retirer.

J'étais fort content du marché que j'avais fait de rester à Paris. Le peu de jours que j'y avais passés m'avait éveillé le cœur, et je me sentis tout d'un coup en appétit de fortune.

Il s'agissait de mander l'état des choses à mon père ^ et je ne savais pas écrire ; mais je songeai à mademoi^ selle Geneviève, et, sans plus délibérer, j'allai la prier d'écrire ma lettre.

Elle était seule quand je lui parlai; non -seulement elle l'écrivit, mais ce fut de U meilleure grâce du monde.

Ce que je lui dictais , elle le trouvait spirituel et de bon sens , et elle ne fit que rectifier mes expressions.

Profite de la bonne volonté de madame, me ditelle ensuite ; j'augure bian de ton aventure. Eh bien I mademoiselle, lui répondis-je, si vous mettez encore votre amitié par-dessus, je ne me changerai pas contre un autre; car déjà je suis heureux, il n'y a point de doute à cela , puisque je vous aime. Gomment ! me dit -elle, tu m'aimes! Et qu'entends -tu par là, Jacob? ^

Ce que j'entends? lui dis-je, de la belle et bonne afiection, comme un garçon, sanl* votre respect^ peut

ravoir pour tine fille amsi charmante que voua ; j'entends que c'est bien dommage que je ne sois qu'un, ehëtif homme; car, mardi! si j'étais roi, par exem« pie, nous verrions un peu qui de nous deux serait reine; et comme ce ne serait pas moi , il faudrait bien que ce fût vous. Il n'y a rien à refaire à mon dire.

Je te suis bien obligée de pareils sentimens, me ditelle d'un ton badin ; et si tu étais poi, cela demanderait râlexion. Pardi ! lui dis-je , mademoiselle , i) y a tant de gens par le monde que les filles aiment, et qui né sont pas rois; n'y aura-t-il pas moyen quelque jour d'être comme eux ?

Mais vraiment^ me dit-elle, tu es pressant ; où astu appris à faire l'amour ? Ma foi! lui dis-je , demandez-le à votre mérite ; je n'ai point eu d'autre maître d'école; et comme il me l'a appris , je le rends. *

Madame là-dessus appela Geneviève , qui me quitta très-contente de moi, à vue de pays, et me dit en s'en dUaiXA : Va , Jacob , tu feras fortune , et je le souhaite de tout moi^ cœur*

Grand meréi , lui disr-je , en la saluant d'un coup de chapeau qui avait plus de zèle que de bonne grâce ; mais je me recommande à vous, mademoiselle; ne m'oubliez pas, afin de comtmencer toujours ma fortune \ voua la finirez quand vous pourrez. Gela dit ^ je pris la lettre , et la portai à la poste.

Cet entretien que je venais d'avoir avec Geneviève me mit dans une situation si gaillarde, que j'en devins encore plus divertissant que je ne l'avais été jusque-là.

Pour surcroit de bonne himeiir , le soir da même jour on m'appela pour faire ptendre ma mesure par le tailleur de la maison ; et je ne samnis dire combien ce petit ëyënement enhardit WÊom imagînatioa , et la rendit sémillante.

C'était madame qui avait en cette attention pour moi.

Deux jours aprèa on m'apporta mon habit avec du linge et un chapeau , et tout le reste de mon équipage. Un laquais de la maison^ qui avait pris de Vamitié pour moi y me frisa; j'avais d'assez beaux cheveux. Mon séjour à Paris m'avait un peu édaifci le teint ^ et, ma foi ! quand je fus équipé, Jaoobwaît fort bonne * façon.

La joie de me voir en « bonne posture me rendit la physionomie plus vive , et y jeta comme un rayon de bonheur à venir ) du moins tout le monde m'en prédisait j et je ne doutais pas» du succès de la prédiction.

On m» complimenta fort sur mon bon air ; et , en attendant que madame fût visible, j'allai faire essai de mes nouvdles grâces sur le 'cœur de Geneviève , qui efiectivement me pkisait beàucoiqfy.

Il me parut qu'elle fut surpriser de la mine que j'a-< vais sous mon attirail tout neuf ^ je sentis moi-même que j'avais plnsd'esprit qu'à l'ordinaire ^ y nai& à peine

' Je sentit moi-même qne yavaia plus, d'cisprit.qu'a l'ordinaire*. Cette penâëe, àonX^ la ve'rité estd^montre'e par uneexpërience de tous l'es jours , porurrait bien avoir fourni à Sddaîrie Pidée de VÉpître a mon habit , l'une des plus jolies pièces de notre poésie légère. "

Parvenu. 387

causions-nous ensemble ^ qu'on vint m'avertir, de la part de madame , de TaUer trouver.

Cet ordre redoubla encore ma reconnaissance pour elle-, je n'allai pas, je volai*

Me voilà , madame , lui dis-je en entrant ; je souhai- . terais bien avoir assez d'esprit pour vous remercier à ma fantaisie 5 mab j% mourrai à votre service, si vous me le permettez. Cest mie aflaire finie, je vous appartiens pour le reste de mes jours.

Voilà qtii est bien", ifte dit^elle alors 5 tu es sensible et reconnaissant, cela me fait plaisir. Ton habit te sied bien-, tu n'as plus l'air villageois. Madame, m'éeriai-je, j'ai l'air dé votre serviteur. éternel; il n'y a que cela que j'estime.

Cette dame alors me fit approcher , examina ma parure ç j'âvaiÉTun habit uni et sans livrée. Elle me demanda qui m'avait frisé , et me dit d'avoir toujours soin de mes ch^eux , que je les avais beaux , et qu'elle voulait que je lui fisse honneur. Tant que vous voudrez , quoique vous en ayez de tout fait * , lui dis^e ; mais n'importe , abondance ne nuit point. Notez que madame venait de se mettre à sa toilette , et que sa figure était dans nn certain désordre assez piquant pour ma curiosité.

3e n'étais pasné indifférent, il s'en fallait de bean- - ^ ' ' . ,. ^ ■ ,.

* Tant que vous voudrez , quoique vous en ayez de tout/ait^ Les l^isanteries que Mariraax a misas jnsqu^ici dans la bouche de Jacob y ne sortaieiit pas du ton et des idées qu'on peut supposer à un paysan malin et ëyeillë ; mais ici FafTectation se fait trop sentir , et le naïf a entièrement disparu.

coup ; cette dame avait de la fraîcheur ^t de Fembonpoint , et mes.yeux la lorgnaient voloiitiers.

Elle s'en aperçut , et sourit.de la distraction qu'elle me donnait^ moi, je vis qu'elle s'en apercevait, et je me mis a rire aussi d'un air que la honte d'être pris sur le fait et le plaîik de voir rendaient moitié niais et moitié tendre ] et, la regsffdant tvetc des yeux mêlés de tout ce que je dis là,, je ne lui disais rien.

11 se passa aloj;s entre nous deux une petite scèue muette , qui fut la plus plaisante chose du monde ; et puis, se raccommodant ensuite assez négligemment ; A quoi penses^ttt^ Jacob? me dit-elle. Eh! ma^me, repris-je, je pense qu'il fait bon vous voir , et que monsieur a une jolie femme.

Je ne saurais dire dans quelle disSposition d'esprit cela la mit^ mais il me parut H^ue la «aïveté de mes façons ne lui déplaisait pas.

;Les regards amoureux d'un homme du monde n'ont rien de nouveau pour une jolie femme -, elle est accoutumée à leur expression, et ils sont dans un goût de ^lanterie qui lui est familier ^ de sorte que son amour-propre s'y amuse comme à une chose qui lui est ordinaire , et qui va quelquefois au-delà de la vérité.

Ici ce n'était pas de même ; mes regards n'avaient rien de galant , ils ne savaient être que vrais. J'étais paysan, j'étais jeune, assez beau garçon; et l'hommage que je rendais à ses appas venait du pur plaisir qu'ils me faisaient. Il était assaisonné d'une ingénuité rustique, plus curieuse à voir, et d'autant plus flatteuse qu'elle ne voulait point flatter.

C'ëUiônt d'autres yeux , une autre^ianière. de considérer, une autre tourpui» de mine ; et tout cela ens^nble me donnait , apparemment des. agrémous jsin^ guliers dont je vis que nudame était im peiv touchée,

Tu es bien hardi de me regardei:4ant y, n\e dit^eliç alors, toujours en souciant. Pairdiljlui diarj^^estrce ma faute , madame ? Pourquoi Aes, r vous belle ? Ya^ t'en, me dit-elle^ors d'un ton bi^psque^ mai^ amiqa) ^ je crois que tu m'en .CQnt;ierais, si tu J'osais, Et, cela dit, elfe se.remiit à sa toilette, et moi, je m'eu; allais en ine retournant toujours pjpur lavoir. Mais elle, ne perdit rien de ce que. je fe, et iue.jConduisitdv6S yeui; josqih'à la porte \

Le soir même elle m^ présenta son miveu^ Qt.m'ins-i talla auTarig dejwon domeMiqup. Je continuai de cajoler Geneviève. Mais,, depuis l'instant que j^ m'ëtais aperçu que je n'avais pas dëplu à madame elle-même, mon inclination pour. cette fdle baissa de vivacité^ wu eoçui: ne. miç parât plus \me conquête si iippq^^itante.

' Et me conduisit des jreux jusqu'à la porte. Ce mouvement de satisfaction inspiré à la matiresse de Jacob pisrr une conquête aussi peit importante que celle d'unrval^, atteste à qqel point MarÎTaux ayg^t ^éfï^tvê dans les repljls du ^cœji^r - dçs femmes. On se rappelle une anecdote de la reine Elisabeth, qui, au mâieu de toute sa Ivoire , tStîffféeàB fadoration de ses courtisans , ne laissa pas dMtre flatté^ d^UQ^I^ge énergique échappé à ui| jçuqe Hollandais |dans une réceptiqu d^ambassadeurs. L'anecdote ajoute même que la rpine-. vierge , encore plus sensible que la maîtresse^ de Jacob aux. hoipmages involontaires qu'arrachait sa beauté, récpmpensa en secret un compliment grpsûer qu'elle avait dû ne pa^ entendre en, public.

Sgo LE PAYSAN

et je n*estimai plus tant rkonnenr d'étresoufiert d*eUe«

Geneviève ne se comporta pas de même; elle prit tout de bon da goût pour moi, tant par TepinioR qu'elle avait de ce que je pourrais devenir, que par un penchant naturel; et comme je la cherchais un peu moin^, elle me chercha davantage. Il n'y avait pas long-temps qu'elle était dans la maison , et le mari de madame ne l'avait pas encore remarquée*

€omme le mattre et la niaitreisse av^ai^it chacun leur appartement , d'où le matin ils envoyaient savoir comment ils se portaient (c'était là presque tout le commerce qu'ils avaient ensemble), madame, un matin , sur quelque légère indisposition de son mari, çnvoya Geneviève savoir de ses nouvelles.

Elle me rencontra sur l'escalier en y allant ^ et me dit de l'attendre. Elle fut très-Iong-ftemps à revenir , et revînt les yeux pleins de coquetterie^

Votas voilà bien émérîlJonnée * , -niademOfselle Geneviève ? lui disrje en la voyant. CHi ! tu ne sais pas , me dit-^elle d'un air gai, mais goguenard y si je veux> ma fortune est faite.

Vous êtes bien difficile 4e ne pas vouloir , lui dis-je. Oui , dît-elle , mais il y a un petit artide qui m'en empêche j c'est que c'est à condition que je me laisserai

' T^ous voila bien émériilonnée, EmérUlonné, ymfKÎpe du yetht émérillonner f qui n'c&t point en usagé. Ce mot -s^eniplofie familièrement dans le sens de gai , vif, oreille comme tin émériUen ( oisea« de fauconnerie qui est des plus petits et des plus iriû) . Acàd. ^mériltonné ne se place plus aujourd'hui dans la oonYersâtt^n , et serait à peu près ioiatelligible.

aimer dfe mcmsieur y qm vient de me Êdre uae déda-*. ration d'amour. *

Gela ne ii^aat lien, Itlî dis^^je; c'est de ia faussa monnaie que cette fortuBe4à; ne vous chargez point de pareille marchandise ^ et gardes la vôtre ^ tenez , quand une fiUe s'est vendue , je ne voudrais pas la re-* prendre du marchand pour unliard.

le lui tins ce discoilTs parée que , dans le fond, je Faimais tônioncS'nn peu et que jVvais naturellement derhonneuF.

Tut «i raison , me dit^Ue; un^peu dëctaoertée des simtim&ns que je> lui cpontrais ; aussi ai-j^ tourné le font en plassanterie^ et jenq vondraispas tk lui^ quand il me donnerait tout spn bien.

Vous étes-vous biendé£^idue/ au moins? lui disje^ car vous n'ëtiez' paafort courroucée quand vous êtes revenue^ Cest^ n^fmt-elle , que je me suis divertie de tout oe qu'il mV dit. Q nY aura point de mal ui^e autrefois de vous mettre un peu en colère , répondis-je 5 cela $era plus sûr que de se divertir de hii ; car ^ à la fin, il pQurrait bien se diveHir de vous. En jouant, on ne gagne pas toujouvs, on perd quelquefois ; et c[uand on est une fois en perte , touty va.

Comme nous étions sur 1- escalier, nous ne nous en dîm^ pas. davantage; elle rejoignit sa maltresse, et moi mon jeune mokre , qui faisait un diéme, ou plutôt à <pii son précepteur le faisait , afin que la science de son écolier lui fit honneur, et que cet honneur lui conservât son poste de précepteur , qui était fort lucratif.

Sga LE PAYSAN

Geneviève avait fait à Tamour de son maître i^bs d'attention qu'elle ne me Tavait dit.

Ce maître n'était pas un homme génëreux ^ mais ses richesies^ pour lesquellesil n'était pas né, l'avaient rendu glorieux, et sa gloire le rendait magnifique, de sorte qu'il était extrêmement dépensier, surtout quand il s'agissait de ses plaisirs.

11 avait. proposé un bon parti àQeneviève, si die voulait consentir à le traiter en homme qu'on aime ^ elle me dit même, deux jours après, qu'il avait débuté par lui offirir une boursepleine d'or, et c'est la forme la plu3 dangereuse que puisse prendra le diable pouY tenter Une jeune fdleun peu. coquette, et, par-kles^ sus le marché, intéressée.

Or , Gen^çviève ét^it encline à ces èeux. petits vices; ^insi il aurait été difficile qu'elle eût plaisanté cb bonue foi de l'amour en question 5 aùësi ne la voyais je plus quç rêveuse^, tant la vue de cet or et la facilité de rayoijc la tentaient^ sa sagesse ne. disputait plus le tei^rî^in qu'en reculant.

Monsieur (c'estle maître de 1» maison dont je pairie) ne se i^ebuta poiotd^u premier- refus qu'elle avait fait de ses offres 5 il avait pénétré combien sa vertu en avait été affaîMie^ de sorte qu'il revint à la charge encore mieux, armé que la première fois, et prit con^e die un renfort de mille petits ajustemena qu'il la £orça d^accepter sans conséquence ^ or , des ajustemens tout achetés, tout prêts ^ être mis, sont bien aussi séduisans que l'argent même avec lequel on les achète.

De dons en dons toujours reçus et donnés sans con-

séqaencey tant &it procédé qu'il devait enfin lui fotvdor une pension viagère , à laquelle serait ajouté un .petit ménage clandestin qu'il promettait de lui £atre, si elle voulait sortir d'auprès de sa maîtresse*

J'ai su tout/le détail de ce traité impur , dai» une lettre queXleneviève penKt. Celtes lettre était adressée à une de ses.couisines qui; ne sub»«tait , autant qot j'en pus juger, qu'au moyen d'un traité dans le mé* me goût, qu'elle avait passé avec un riche vieillard 9 car cette kttre parlait de lui.

A l'espritd'intérét qui possédait Genefièv^ sejoi^ gnait encore une tentation singulière ; at cette tentât^ tion, c'était moi'* / .

J^ai dit qu'eUé ea était venue à m'aimer véritablementi Elle croyait aussi que jei'aimais beaucmip ^ non sans se plaindre pourtant de je ne sais quelle indolence dû je ratais souvent; qqand ^aurais pu la

« JEt ïftte 'iej^ta$ioH,f c'était moi. ilncore upe idée tojit-à-fait lieuv'e, celle d'une jeune fille peu scrupuleuse, que son amour pour un jeune homme sans fortune de'termine à se laisser séduire par uniidbe vieinard. Ost pousser bien- Ibhfc. le dévouement de- la teiMlresse ;,'MérirT9V?i eiitoitfe des G|rcoD8tanf>es les plus piquantes cett^ infidélité, ;fnçpirée p^r ijn excès d'attacl^ement. L'ironique crédulité de Jacob répond dignement à la confiance naïve de Geneviève , qui choisit l'ahiant qu'elle trompe pour dépositaire dés gaiqs qu'elle JTtit en le trompant. Le précédé du paysan, qui accepte sj^s fa^n ^n ^rg^nt acqpis par de teU inoy;ens, n'est pas , i^ est -vrai, trèa-noblç poiv un héros de rom^n. Il en convient lui-même^ mais la mystification n'en est que plus forte, et d'ailleurs Jacob, sortant à peine de son village, dirait volontiers, pouir se justifier, qu'il n'est pas encore, assez corrompu pour être délicat. :

voir ; mais je raccommodais oda par le plaî^r que je lui marquais en la voyant; et du tout ensemble^ il résultait qtte je Taimais, comme c'était la vérité, mais d'un amour aissez tranquille.

Dans.la certitude où elle<n était, et dans la peur qu'elle eut de mé pardre ( car elle n'avait rien /ni làd non plus), elle songea que les offres de monsieur, que son argent et le bien qu'il |Mromettatt de lui faire seraient des moyens d'accélérer notre mariage. Elle espéra que sa fortune, quand elle en jouirait, m« tenterait à mon tbur , et me ferait surmonter les premiers dégoûts que je lui avais montrés.

Dans cette pensée, Geneviève répondit aux cUs* cours de son maître avec moins de rigueur qu'à Fordinaire, et se laîssaxmvrir la main pour recevoir l'ar-^gent qu'il lui offrait toujours»

En pareil cas^ quand le preinier pas est feit, on a le pied leVé pour en faire un second, et puis on va son chemin.

La pauvre fille reçut tout ^ elle fut comblée dé présens ; elle eut de quoi se mettre à son aise ; et quand elle se vit en cet état, un jour que qk^hs, nous promenions ensemble dans le jardin de la* maison : Monsieur continue de me poursuivre , itie dit-elle adroitement , mais d'une manière si, fjoanéte que je ne saurais m'en scandalÎAer ^ quant k, moi , il me si^i d'être sage, et, sauf ton meilleur avis, je crois que je ne ferais pas si mal de profiter de Thumeur libérale où il est pour pioi ; il sait bien que, ;sQft amour est inutile^ je ne lui cache pas qu'il n'aboutira à rien; mais

PARVEKO. 395

n'importe, me dit^il, je sam btën aise qœ tu aies de quoi te ressouvenir de moi ^ prends ce que je te donne 9 cela ne t'engagera à rien. Jusqu'ici .j'ai toujours refuse, ajoutatt-elle, et je croîs que j'ai nul raisonné v Qu'en diMuPC'cslmoi^ maître, il ade Famitië pour moi ^ car amitié ou amour, c'est la même chose , de la manière dont j'y réponds -, il e^ riche. Eh ! pardi ! c'est comme é ma aiaittesse roulait «le donner quelque chose , et que je ne voulusse pc|s. N'estil pas vrai? parle.

Mûi'l répliquai -^je, totalement rebuté des dispositions où je la voyais et rësdlu ^e la laisser pour ce^ qu'eUevalaiti, si les choses vont cbmme "vous le dites, cela est àmiermUe^ on ne. refuse ptÀnt oe qu'une maîtresse nous donne ; et dès que moâsieur ressemble à une itnaitvebse ) qneaan amour n'est que de l'amitié, voilà qui est bien, ie n'aurais pas deirâé cette aînitiélà, moi; j'ai cru qu'il vbus aimait coinme on âîti^e à l'ordinaire une jolie fille ^ mais d^ qu'il est st sage et si discrète personne , allez hardiment ^ prenez seulemieait gancle deibrouicfajer areclur, car un honihie est toujours traître. r

Oh ! sne dit^elle ^ je^ sak Iwea k quoi m^én tenir. Et elle avait raison, ilnY waitpius de •conseil à ji^ren*^ dre*, ce «qu'elle m'en disait ii'iéUiit qîie pour tn'apprivoiser petit à pébi)t sur la Matière.

Je suis charmée, îne dit>*elle en me quittant, que tu sois de mon sentiment ; adieu, Jacob. Je vous saloe, mademoiselle, lui répondis-je, et je vous fais mes icomplimeos de l'amitié de votre amant ^ c'est un

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honnête homme d'être si amoureux de votre personne, sans se soucier d'elle ; bonjour , jusqu'au revoir v que le ciel vou» conduise.

Je lui tinis ce discours d'uniir si^gai en la quittant, qu'elle ne sentit point que je me moquais d'elle.

Cependant Tamour. de monsieur pour Geneviève éclata un peu dansla'maîson. l^s femmes de chambre ses Cjompagries en murmurèrent, moins peutnetre par sagesse que par envie.

Voilà qui est bien vilain , bien impertinent ! mé dis#iit Toiiielte, qui était lavjolie blonde dont j'ai parlé. Chut ! lui répondis-je y point de truit, made-^ raoiselle Toinette. Que sait- on ce qui peut arriver? VoiU3 avez au$si bien qu'elle un visage fripon- Monmw a les yeux bons 5 c'est aujourd'hui le tour de Geneviève pour être aimée:^ c&^^seï;^ peiririetre demain le vôtres et puis, toutes les injiires que vous dites contre >Ile , qu en arrivera^t^il? Croyez-moi; un peu - de charité pour l'amour de vôusl, sa ce n'est pas pour l'amour d'dle.

Toinettô se fâcha dé marépcase et alla s'en plaindre à madame en pleurant; mais c'était mial s'adresser pcrur; avoir justice;. Madame .éclata de rire au récit naïf qu'elle lui fit de notre conversation^ la tournure que j'avais donnée à la chose fut tout* à -fait de son goût; il n'y avait rien de mieux ajusté à son caractère.

Elle apprenait pourtant par là. l'infidélité de son mari ; mais elle ne s'en souciait guère; ce n'était là qu'upe matière à plaisanterie pour elle. Es -tu bien sûre que mon mari l'aime ? dit-elle à Toinette du ton

d'une {)ersoitne qui veut n'en point douter pour pouvoir en rire en toute confiance; cda serait plaisant^ Toinette-, tu vaui^ pourtant mieux qu'elle; Voilà tout ce que Toinette en tira , et je l'aurais bien, divine ; ' car je connaissais madame.

Geneviève, qui s'ëtai tméprise au tondont je lui «vais répondu sur les prc'sens de monsieur , et qui aloi^s en était abondamment fournie, vint m'en moutrer une partie, pour m'accoutumer par degrés à voit le tout.

Elle me cacha d'abord l'argent 5 je ne vis que des nippe§ et de quoi en faire de toutes sortes d'espèces ^ habits, cprjiettes, pièces de toiles et rubans de toute» couleurs -, et le ruban lui s^ul e^ un terrible séducteur de jeunes filles aimables , et de femmes de chambre !

Peut-on rien de plus généreux? me disait-elle-, me donner cela, seulement parce que je lui plais !

Oh! lui disais^e, je n'en suis pa» surpris; l'amitié d'un homme pour une jojie fdle va bien loin , voyezvous! Vous n'en resterez pa^ là. Vraiment je le croisy me repartit-elle; car il me demande souvent si j'ai besoin d'argept» Eh ! pardi ! sans doute, vous en avez besoin , lui dis^je ; quafid vous en^auriez jusqu'au cou^ il faut en avoir par-dessus la tête ; prenez toujours ; s'il ne voustert de rien, je m'en accommoderai , moi ; j'en trouverai le débit. Volontiers, me dil^elle, charmée du goût que j'y prenais* et des conjectures favorables qu'elle en tirait pour le succès de ses vues ; je t'assure que j'en prendrai à cause de toi , et que tu en auras dès demain, peut-être ; car il n'y a point de jour où il ne m'en offre.

Et ce qui fut (>romi8 fut tenu-, j'eus le iendemaân six louis d'or à mon comnandement, qui, joints à trois que madame m'avait donnes pour payer un maître k écrire, me faisaient neuf prodigieuses, neuf immenses pistoles ' ; je veux dire qu'ils composaient un trésor pour un hotnme qui n'avait jamais que des sous marques dms sa poche»

Peut-être fis-je mal en prenant l'argent de Geneviève ; ce n'était pas , je pense , en agir dans toutes les règles de l'honnetir ^ car enfin , j'entretenais cette fiUe dans l'idée que je l'aimais , et je la trompais ; je ne l'aimais plus ; elle me plaisait pourtant toiyours , mais aux yeux beaucoup plus qu'au cœur.

D'ailleurs, cet argent qu'elle m'offrait n'était pas chrétien ; je ne l'ignorais pas, -et c'était participer au petit désordre de conduite en vertu duquel il avait été acquis ^ c'était du moins engstger Geneviève à continuer d'en acquérir au même prix. Mais je ne savais pas encore faire des réûexions si délicates ; mes principes de probité étaient encore fort courts 5 et il y a apparence que Dieu me pardonnera ce petit gain , car j'en fis un 1res -^ bon usage ; il me profita beaucoup ;

■ PTeuf immûTumê pistoles. Là pktole est une mènnâie d'Bspagtfe qui fut introduite «■ Franco après le mari«ge d« Louis XIV, et qui valait alors dix francs, lesquels dix francs représentaient , par la différence relative du marc d'argent , une valeur actuelle de vingtquatre francs. Le louis d'or était donc à cette époque à pen pré» TéquivaUnt de la pistole j celle-ci a disparu , et n'est plus aujoui^ d'hui qu'une monnaie de compte , et la valeur nopiinale du louis a plus que doublé. (Enctclop. )

je m'eo seifvbpour apprendre Fticriture et Tarithmétique, avec quoi, en partie, je suis parvenu dans la suite.

Le plaisir avec lequel j'avais pris cet argent ne fit qu'eoh^rdir Geneviève à pousser «es desseins^ elle ne douta point queje ne sacrifiasse |;Out à Tenvie d^en avoir Wueoup ^ et, dans cette p^aoasion , elle perdit la tête et im se ménagea plus.

Suis^ncd , me dit-elle un matin; je veux te mttitrer quelque diose^

je la suivis donc^ elle me mena dans sa chambre, et là elle m'ouvrit uil petit coffre tout plein dos profits de sa complaisance ^ à la lettre , il ^tait rempli d'or, et assurément la somme était considérable y il n'y avait qu'un partkan'qni eut le moyen de se damner si chè-^ remeat, etbien des femmes plus htqïpéesren auraient pour cela qtâtté à meilleur marché que la soubrette*

Je cachai avec peine l'étomnement c^ je fus de cette honteuse richesse , et gardant toujours Tair gaillard que j'avais juaque-^là scHitemU^-dessuA : £st>ce encore là pour moi? lui dis-^je. Ma chambre n'est pas si bien meublée ^e la vtoe , et ce petit boffre-là j tiendra à merveille.

Oh ! pour cet argent*<;i, me rSpondit^^lle, tu veux bien que je n'en dispose qu'en faveur 4u mari que j'aurai. Avise-toi là-dessus.

Ma foi î lui dis-je , je ne sais où vous en prendre lin ; je ne connais personne qui cherche femme. Qu'est-ce que c'est que cette réponse-là ? me répliqua-trille -, ou est donc ton esprit? Est-ce que tu ne m'entends pas?

4oo LE PAYSAN

Tu n'as que faire de me chercher un mari , tu peux en devenir un ; n'es^tu pas du bois dont on les fait ? Laissons là le bois, lui dis- je ; c'est un mot de mauvais augure'* Quant au reste, continuai -je , ne voulant pas la brusquer, s'il ne tenait qu'à être votre mari, je le serais tout à, l'heure, et je rfaurais peur que de mourir de trop d'aide, Est-ce que tous en doutez? N'y a-t-il pas un miroir ici? Regârdeîs-vous, et puis vous Bt'en direz . vo^tre avis. Tenez ^ ne £aiut-il pas ^ea du temps pour s'aviser si on dira oui avec mademoi-selle? Vous n'y «ongez pas vous - même , avfec votre avisement. Ce n'est pas là la diffifcultë*

Eh.! où est-dle donc ? reprit-elle d'un Mr avide et content. Oh! ce n'est qu'une petite bagatelle, lui dis* je^ c'est que l'amitié de monsieur pourrait bien me procuPir des coups de bâton , si j'allais lui souffler son amie. J'ai dëjà vu de cei amitiés -là, elles n'entendetit pas raillerie ; et puis , que feriez-^vous d'un maji si maltraité?

Quelle imagination vai-tu te mettre dans l'esprit? me dit-elle ; je gage que, si monsieur sait que je t'aime, il sera charmié que je t'épouse, et qu'il voudra lui-même faire les frais de notre mariage.

Ce ne serait pas la' peine, lui dis--je; je les ferais bien moi-même^ mais, par ma foi, je n'ose pas alleren

' Laissons la le bois , lui dis-je; c'est un mot de mauvais augure. Il De faut pas oublier que c^est un paysan qui parle, un paysan qui a pu dans son Tillage entendre d^iter comme neufs des bous mots depuis long-temp8> passés dcf mode à Pari».

PARVENU. 4oi

avant; votre bon ami me fait peur. En un mot, sa bonne affection n'est peut-être qu'une simagrée ; je me doute qu'il y a sous cette }>eau d'ami un renard qui ne demande qu'à croquer la poule*; et quand il verra un petit roquet comme moi la poursuivre , je vous laisse à penser ce qu'il en adviendra , et si cet hypocrite de renard me laissera faire.

N'est-ce que cela qui t'arrête ? Me dis;-tu vrai? ve repartit-elle? Assurément, lui dis-je. Eh bien! je vais travailler à te mettre en repos là-dessus, me répondit^ elle , et à te prouver qu'on n'a pas envie de te disputer ta poule. Je serais fâchée qu'on te surprit dtns ma chambre, séparons -nous ; mais je te garantis no^e affaire faite.

Là-dessus je k quittai un peu inquiet des suites de cette aventure , et avec quelque repentir d'aroir accepté de son argent ; car Je devinai le biais qu'elle prendrait pour venir -à bout de moi ; je m'attendis que monsieur s'en mêlerait, etje ne me trompai pas.

Le lendemain un laqilaî» vint me dire de la part de notre maître d'aller kii parler; je m'y raidis, fdit embarrassé de ma figure. E)h bien ! me dit - il ^ mous Jacob, comment se comporta votre jeune maUré? Étudie-t-il assidûment? Pas mal, monsieur, repris-je. Et toi , te trouves-tu bien du séjour de Paris ?

Ma foi ! monsieur, lui répondis-je , j'y bois et mange d'aussi bon appétit qu'ailleurs.

Je sais , me dit-il , que madame t'a pris sous sa protection , et j'en suis bien aise ; mais tu ne me dis pas tout ; j'ai déjà appris de tes nouvelles ; tu es un com-? 7. 26

4oi LE PAYSAN

père. Comment donc ! il nY a qoe deux ou trois mois que tu es ici , et tu as dë}à fait une conquête ! à peine es-tu dëbarquë, que tu tournes la tête à de jolies filles! Geneyiève est foUe de toi , et apparemment tu Faiines à ton tour?

Hëlas! monsieur, repris-je, que m'anrattHsUe (ait pour la haïr , la pauvre enfant? Oh ! me dit-41 , parle hardiment 9 tu peux t'ouyrir à moi *, il y a long-temps qse ton père me sert, je suis contait de lui , et je serais rari de faire du bien au fils, puisque roccasioa s*en présente. Il est heureux pour toi de plaire à Ge* neviève , et j'approuve ton choix ; tu es jeune et bien fait, sage et actif, dit- on ^ de soncâté, Genevièye est une fille aimable; je protège ses parens , et ne Tai mâme fait entrer ches moi que pour être plus à portée deku rendre service et de la bien placer. (Il mentait. ) Le parti qu'elle prâid rompt un peu mes mesures ; tu n'as encore rien ; je lui aurais mënagë un mariage plus avaiOageux ^ mais enfin elle t*aime et ne Veqt que toi ; à la boiiae heure. Je songe <pie mes bienfaits peuvent remplacer te qui te manque , et te ienir lien de patrimoine. Je lui m déjà fait présent d'une bonne somme d^ts^rgefit dont je vous indiquerai Templpi \ je ferai plus, je vous medtderai une petite maison dont je paierai les loyers pour vous soulager , en tendant que vous soyez plus à votre aise-, du reste, ne t'embarrasse pas ; je te promets des commissions inctatives. Vis bien avec la femme que je te donne , elle est douce et vertueuse ; au surplus , n'ou- Uie jamais que tu as pour le moia<i la moitié de part

PARVENU. 4o3

à tout ce tfÊ» je fais dans cette occurrence. Qudque bonne voloBtë cpie j'aie pour les p^rens de Geneviève^ je n'aurais pas été aussi loin, si je vl&ï avais encore davantage pour toi et pour les ti^is. Ne parie de rien ici ^ les compagnes de ta maîtresse ne me laisseraient pas en repos, et voudraient toutes que je les mariasse ëgalemenL Demande ton congé sans bruit; dis qu^on t'offre une condition meilleure et plus convenable. Ge* neviève, de son côté, supposera la nëcessitë d'an nouveau vojrage pour voir sa mère qui est âgée ; et au sor-, tir d'ici, vous vous marierez tons deux. Adieu. Pdnt de remercîmens, j'ai affaire ^ va ^ulanent informer Geneviève de ce que je t'ai dit , et prends sur ma table >ce petit rouleau d'argent, avec quoi tu attendras, daAs une auberge, que Geneviève soit sortie d'ici.

Je restai comme un marbre à ce discours-, d'un ^té , tous les avantages qu'on me promettait étaient <x>nsidérables.

Je voyais que du js^emier saut que je faisais à Paris» noi qui n'avais encore aucmr talent, aucune avance , qui n'étais qu'un pauvre! paysan , et qui me préparais À labourer ma vie ' pour acquérir quelque diose (et ce quelque diose, cbns mes espécances éloignées, n'en*^ trait mâme en aucune comparaison avec ce qu'on m'of*^ frait); je voyais, dis -je, m» étaMissement certain qu'on me jetait à la tête.

I ^1 ]* I I » m ■ I ■ > a ifin- Il I ■ n»ii I II M ' ■ W Il ■' » n I I M» |i II I I m mii> 1^

■ Qui me préparait Ji labourer ma vie. Expression eUipti<|ae «t forte, quicend bien Fidée d^ane rie occupa sans relâche à des exer^ etces pénibles et qui se renouTeUent tous les ans , comme ceux du labourage. Elle a éké adoptée par V Académie,

4o4 LE PAYSAN

Et quel établiasement? Une maison toute meublée, beaucoup d'argent comptant , de bonnes commissions dont je pouvais demander d'être pourvu sur-le-champ-, enfin la protection d'un homme puissant et en état de me mettre à mon aise dès le premier jour , et de m'enrichir ensuite.

N'ëtait-ce pas la pomme d'Adam toute revenue pour moi ?

Je ^vourais la proposition ; cette fortune subite mettait mes esprits en mouvement, le cœur m'en battait, le feu m*en montait au visage.

N'avoir qu'à tendre la main pour être heureux, quelle séduisante conmioditë! N'y avait -il point là de quoi m'étourdir sur l'honneuf ?

D'un autre côte , cet honneur plaidait sa cause dans mon âme embarrassée , pendant que ma cupidité y plaidait la sienne. Â qui est-ce ,d^ deux que je doninerai gagné ? disais-je; je ne savais auquel entendre^

L'honneur me disait : Tiens-toi ferme , déteste ces misérables avantages qu'on te propose ; ils perdront tous leurs charmes quand tu furas épousé Geneviève; le ressouvenir de sa faute te ]a rendra insupportable ; et puisque tu me portes dans ton sein , tout paysan que tu es ^ je serai ton tyran, je te persécuterai toute ta vie *, tu verras ton infamie connue de tout le monde, tu aura:s ta maison en horreur , et vous ferez tons deux , ta femme et toi, un ménage du diable; tout ira en désarroi; son amant la vengera de tes mépris; elle pourra te perdre avec le crédit qu'il a. Tu ne seras pas le premier à qui cela sera arrivé; réves-y

PARVENU, 4o5

bien , Jacob. Le bien que t'apporte ta future est un présent du diable, et le diable est un trompeur. Un beau jour il te reprendra tout , afin de te damner par le désespoir , après t'avoir attrapé par sa marchandise.

On trouvera peut-être un peu longues les repré* sentations que me faisait Thonneur ; mais c'est qu'il a besoin de parler long-temps , lui , pour faire impression , et qu'il a plus de peine à persuader que les passions.

Car, par exemple, la cupidité ne répondait à tout cela qu'un mot ou deux; mais son éloquence, quoique laconique , était vigoureuse.

C'est bien à toi , paltoquet' , me disait-elle, à t'ar-» réter à ce chimérique honneur ! Ne te sied-il pas bien d'être délicat là-dessus, misérable rustre ! Va, tu as raison; va te gîter à l'hôpital, ton honneur et toi; vous y aurez tous deux fort bonne grâce.

Pas si bonne grâce, répondais-je en moi-même* C'est avoir de l'honneur en pure perte que de l'avoir à l'hôpital y je crois qu'il n'y brille guère.

Mais l'honneur vous conduit-il toujours là? Oui, assez souvent , et si ce n'est là , c'est du moins aux environs.

■ Cest bien a toi, paltoquet. Pialtoquet, terme populaire de inépris , qui indique un homme ëpais et grossier. CPest un franc pal" toqwA. AcÀD. U ne se dit plus aujourd'hui. Remaïquons^qu^ VxM^ si comique de ce dialogue entre Jacob ^ Fhonneur et la cupidité , n'est qu'une parodie ingénieuse d^ cette belle allégorie des anciens qui nous représente Hercule entre la vertu et la volupté se disputant sa possession^

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Mais e^cm heureux quand on a honte de Tétre ? Est-ce un plaisir que d'être à son aise à centre-cœur? Quelle perplexité 1

Ce fut là tout ce qui se présenta &a. un instant à mon esprit. Pour surcroît d'embarras^ je regardais ce rouleau d'argent qui était sur la table \ il me paraksait si rebondi -, quel domipage-de le perdre !

Cependant m<»sieur, surpris de ce que je ne lui disais rien y et que je ne prenais pas le rouleau ^'il avait mis là pour appuyer son discours j me demanda à quoi je pensais. Pourquoi ne me dis-tu mot? ajou*ta-t-il.

Elii monsieur, répondis-je, je rêve, et il y a» bien de quoi. Tenez, parlons en conscience-, prenez que je sois vous , et que vous soyea moi. Vous voilà un pauvre homme. Ifois est<e que les pauvres gens aiment à être cocus ? Vous le serea pourtant , si je vous donne Geneviève en mariage* Eh bien , voilà le siyet de ma pensée.

Quoi! me dit -il là-» dessus, est-* ce que Geneviève y est pas une honnête fille? Fort honnête, reprisse , pour ce qui est de faire un compliment ou une r^vé^ rence ; mais pour ce qui est d'être la femme d'un mari, je n'estime p^s que l'honnêteté qu'elle a soit propre à cela.

. Eh ! qu'as-tu donc à lui r^rochea*? me dit-il. Eh! éh ! eh l repris^je en riant , vous savez mieux que moi les tenans et les aboutîssans de cette aflaire-là ; vous y étiez et je n'y étais pa&i mais on sait bien à peu près comment cela se gouverne. Tenez, monteur,

dites-moi franchement la venté; est-ce qu'un monsieur a besoin de femme de chambre ? et quand il en a Une , est-ce elle qui le déshabille ? Je crois qn^ c'est tout le contraire.

Oh! poAnr le coup, B^e dit-it^ vous parles net, Jacob , et je vous entends^ tout paysan qi^ tous étes^ vous ne manquez pas d'esprit. Écoutez donc attentivement ce que je vais vous dire à mon tour. *

Tout ce que vous vous imaginez de Geneviève est f^ux,\ mais supposons qu'il soit \rai :vous voyez les personnes qui viennent me voir , ce sont tous gens de considération qui sont riches, qui ont de grands équ4)ages«

Savez -vous bien que parmi eux il y en a quelquesuns qu'il n'est pas nécessaire de nommer, et qui ne doivent leur fortune qu'à un mariage qu'ils ont fait avec des Genevièves ?

Or, croyez- vous valoir mieux qu'eux? Est-ce la crainte d'élre moqué qui vous retient? Et par qui le aerezrvous? Vous connaît -on, et êtes -vous quelque cho^e dans le monde? Songera-t-on à votre honneur? S'imagine-t-on seulement que vous en ayez un , benêt que vous êtes? Vous ne risquez qn^me chose , c'est d'avcùr autant d'envieux de votre état qu'il y a de gens de votre sorte qui vous connaissent. Allez , movt enfant, l'honneur de vos pareils, c'est d'avoir de quoi vivre, et de quoi se retirer de la bassesse de imr condition 9 entendez- vous? Le dernier des hommes ici-bas est celui que n'a tien.

M'importe, mon^ur, lui répondis-je d'un air entre

4o8 LE PAYSAN

triste et mutin 9 j'aimerais encore mieux être le dernier des autres que le plus fâche de tous. Le dernier des autres trouve toujours le pain bon quand op ]m en donne ^ mais le plus fâche de tous n'a jamais d'appétit à rien 5 il n'y a point de morceau qui lui profite, quand ce serait de ]a perdrix^ et, ma foi, l'appétit mérite bien qu'on le garde; et je le perdrais, malgré toute mk bonne chère , si j'épousais votre femme de chambre.

Votre parti est cjonc pris ? repartit monsieur. Ma foi ! oui > monsieur , répondis-je , et j'en ai bien du regret; mais que voulez-vous? dans notre village, c'est notre coutume de n'épouser que des filles; et s'il y en avait une qui. eût été femme de chambre d'un monsieur, il faudrait qu'elle se contentât d'avoir un amant; mais popr de mari, néant; il en pleuvrait, qu'il n'en tomberait pas un pour elle; c'est notre régime, et surtout dans notre famille. Ma m^e se maria fdle, sa grand'mëre en avait fait autant, et de grand'mère en grand'mëre , je suis venu droit conmie vous- voyez , avec l'obligation de ne rien (Rangera cela.

Je me fus à peine expliqué d'un ton si décisif, que, me regardant d'un air fier et irrité ; Vous êtes un coquin, me dit-il. Vous avez fait chez mm publiquement l'amour à Geneviève; vous n'aspiriez d'abord, m'art-elle dit, qu'au bonheur de pouvoir l'épouser un jour. Les autres filles de madame le savent ; d'un autre côté , vous osez l'accuser de n'être pas fille d'honneur ; vous êtes frappé de cette impertinente idée-là,; je ne

doute pas qu'en conséquence vous ne causiez sur son compte , quand on vous parlera d'elle ; vous êtes homme à ne la pas ménager dans vos petits discours ; et c'est moi , c'est ma simple bonne volonté pour elle qui serait la cause innocente de tout le tort que vous pourriez lui faire. Non, monsieur Jacob, j'y mettrai bon ordre ; et puisque j'ai tant fait que de m'en mêler, que vous avez déjà pris de son argent sur le pied d'un homme qui devait l'épouser, je ne prétends pas que vous vous moquiez d'elle. Je ne vous laisserai point en liberté de lui nuire ; et si vous ne l'épousez pas y je vous déclare que ce sera moi à qui vous aurfez affaire; déterminez-vous ; je vous donne vingt -quatre heures; choisissez de sa main ou du cachot; je n'ai que cela à vous dire ; allons, retirez-vous, faquin.

Cet ordre, et l'épithète qui le soutenait, me firent peur, et'je ne fis qu'un saut de la chambre à la porte.

Geneviève , qui avait été avertie de l'heure où monsieur devait m*envoyer chercher , m'attendait au passage ; je la rencontrai sur l'escalier.

Ah! ah! me dit -elle, comme si nous no]is étions rencontrés fortuitement, est-ce que tu viens de parler à monsieur ? Que te voukit-il donc ? *

Doucement^ Geneviève, ma mie, lui dis-jefj'ai vingt-quatre heure» devant moi pour vous répondre , et je né dirai ma pensée qu'à la dernière minute!

Là*des$us, je passai mon chemin d'un air renfrogné et même un peu brutal, -et laissai mademoiselle Geneviève toute stupéfaite, et ouvrant de grands yeux qui se disposaient à pleurer; mais cela ne me toucha

point, yaltamative du cachot ou de sa maia m*avait guéri radicalement du peu d'inclination qui me restait pour elle -, j'en avais le cœur aussi nettoyé que si je ne Tavais jamais connue \ sans compter la farouche épouvante dont j'étais saisi , et qui était bien contraire à Famour.

Elle me rappela pinceurs fois d'un ton plaintif: Jacob ! hé ! mais , parle-moi donc , Jacob. Dans vingtquatre heures, mademoiselle. Puis je courus toujours, sans savoir où j'allais ^ car je marchais en égaré.

Enfin , je me trouvai dans le jardin , le cœur palpitant , regrettant les choux de mon village , et niaudissant les filles de Paris , qu^on vous obligeait d'épouser, le pistolet sous la gorge; j'aimerais autant, disais-je en nfoi-méme; prendre une femme à la friperie. Que je suis ]nalheureux !

Ma situation m'attendrit sur moi-même , et me voilà à pleurer ; je tournais dans mi bosquet , en faisant des exclamations de douleur, quand je vis madame qui en sortait avec un livre à la main.

A qui en as-tu donc, mon pauvre Jaeob^ me ditelle, avec tes yeux baignés de larmes ?

Ah! madame, lui répondis- je en me jetant k ses genoux ^ ah ! ma bonne maîtresse , Jacob est un homme coffré» quand vingt- quatre heures seront sonnées.

Coffré! me dit-dile. As-tu commis quelque mauvaise adion ? Eh ! tout à rebours de cela , m'écriai^e \ c'est à cause que je n'en veux pas commettre une. Vous m'avez i^commandé de vous ïmû honneur,

n'est-ce pas^ madame? Eh ! où le prendrai -je pour vous en faire ^ ai on ne prétend pas que j'en garde ? Monsieur ne veut pas que je me donne les airs d'en avoir. Qud misérable pays , madame, où on met au cachot les personnes qui ont de Tbonneur, et en diambre garnie celles qui n'en ont pmnt! Épousez des femmes de chambre pour homme, et vous ;^urez des rouleaux d'argent ^ priiez une honnête fille , vous voilà niché entre quatre murailles. Voilà comme monsieur l'entend, qui veut, sauf votre respect, que j'épouse sa femme de chambre.

Explique-toi mieux , me dit madame, qui se mordait les lèvres pour s'empêcher de rire^ je ne te comprends point. Qu'est-ce que c'est que celte femme de chambre ? Est-ce que mon mari en'a une? Eh ! oui , madame , lui dis-je ^ c'est la vôtre , c'est madmoiselle Geneviève qui me recherche , et qu'on me commande de prendre pour femme. .

Écoute , Jacob , me dit-elle *, c'est à toi de coi^ûlter ton cœur. Eh bien! mon cosur et moi, repris-je, nous avons Ià«<lessus raisonné Inen long-temps ensemble^ et il n'en veut pas entendre parlei*.

Il 'est pourtant vrai , dit- elle , que cela ftrait ta fortune ^ car mon mari ne te laisserait pas là ; je le connais.

Oui , madame , répondis- je 5 mais , par charité , songez un peu à ce que c'est que d'avoir des enfans qui vous appellent leur père ^ et qui en qtf menti. Cela est bien triste , et cependant si j'épouse Geneviève, je suis en danger de n'avoir point d'autres en-

4ia LE PAYSAN

fans que de ceux-là ; je serai oMigé Ae leur donner des nourrices qui me fendront le cœur *; et tous me voyez désole, madame. Naturellement je n'aime pas les enfans de contrebande, et je n'ai que vingt-quatre heures , pour dire si je m'en fournirai peut-être d'une demi-douzaine , ou non. Portez-moi secours là-dedans , ayez pitié de moL Le cachot qu'on me promet , empêchez qu'on ne me le tienne. Je suis d'avis de m'enfuir.

Non , non^ me ^t-elle 5 je te le défends. Je parlerai à mon mari , et je te garantis que tu n'as rien à crain^ dre; va , retourne à ton service sans inquiétude.

Après ce discours , elle me quitta pour continuer sa lecture -, et moi, je me rendis auprès de mon jeune maître , qui ne se poiiait pas bieiu

U fallut, en m'en retournant, que je passasse devant la chambre de Geneviève, qui en avait laissé la porte ouverte, et qui me guettait, assise et fondant en larmes.

Te voilà donc , ingrat ! s*écria-t-elle aussitôt qu'elle me vit ^ fourbe qui, non content de refuser ma main, m'accables encore de honte et de mépris! Et c'était en me retenant par ma manche qu'elle m'apostrophait sur ce ton. . ^

' Je serai obligé de leur donner des nourrices qui me fendront le cœur. Cette plaisanterie n^est pas claire , et une plaisanterie dont il faut chercher le sel est par cela même manquëe. Jacob yeut dire tout uniment que le paiement des mois de nourrice sera pour lui Uftrude créy6-cœur.

PARVENa 4i3

Parle , ajouta-t-eUe ; pourquoi dis-tu que je ne suis pas fille d'honneur ?

Eh! mon Dieu, mademoiselle Geneviève, pardi! donnez-moi du temps ; ce n'est pas que vous ne soyez une honnête fille; il n'y a que ce petit coffre plein d'or et vos autres brimborions d'aiEquets qui me chicanent , et je crois que sans eux vous seriez encore plus honnête ; j'aimerais bien autant votre honneur comme il était ci*devant; mais n'en parlons plus, et ne nous querellons point. Vous avez tort, ajoutai-je avec adresse ; que ne m'avez-vous dit bonnement les choses? Il n'y a rien de si beau que la sincérité, et vous êtes une dissimulée. Il n'y avait qu'à m'avouer votre petit feit, je n'y aurais pas regardé de si près; car après cela on 4^it à quoi s^en tenir, et du moins une fille vous est obligée de prendre tout en gré ; mais vouloir me brider le nez, venir, me bercer avec des contes à dormir debout, pendant que je suis le meilleur enfant du monde , ce n'est pas là la mtnière -dont on en use. Il s'agissait de me dire ; Tiens, Jacob, je ne veux point te vendre chat en poche j monsieur a couru après m#i, je m'enfuyais 5 mais il m'a jeté à la tête de l'or, des nippes et une maison fournie de ses ustensiles ;' cela m'a étourdie; je me suis arrêtée, et puis j'ai ramassé l'or, les nippes et la maison; en veux -tu ta part à cette heure? Voilà comme on parle; dites-moi cela, et puis vous saurez mon dernier mot.

Là-dessus les larmes de Geneviève redoublèrent ;, il en vint une ondée pendant laquelle elle me serrait

4t4 LE PAYSAN

les mains tant qu'elle pouvait , sans me rt^pondre ; et

c'était Faveu de la vérité qui s'arrêtait au passage.

A ]a fin, pourtant, comme je la cousc^is en la pre^nt de parler : Si Ton pouvait se fier à toi , me ditelle. Eh I qui est-ce qui en doute ? lui dis-je* Allons , ma belle demoiselle, courage. Hëlas! merépondit-eUe, c'est l'amour que j'ai pour toi qui est «ause de tout.

Voilà qui est merveilleux , lui dis-je après. Sans lui , ajouta-4:-elIe , j'aurais mépisé tout l'c»* et toutes les fortunes du monde ; mais j'ai cru te fixer par Ja situation que monnenr voulait bien me procurer, et que tu serais Inen aae de me voir riche. Et cependant je me suis trompée; tu me reproches ce que je n'ai fait que par tendresse.

€e discours me glaça jusqu'ai^ fond du cœur. Ce qu'elle me disait ne m'apprenait pourtant rien de nouveau; car enfin je savais bien à quoi m'en tenir sur cette aventure, sao^ qu'elle m'en rendit compte ; et malgré cela , tout ce qu'elle me disait , je crus l'apprendre encore , en l'entendant raconter par ellemême ' ; j'en fus frappé conlme d^une nouveauté.

J'aurais juré que je ne m'intéressais plus à Gene-

' Je crm t apprendre encore , en VementUmt raconter par ellemême. VL faut en effet que Generiéye soit bien simple pour n^avoir pas prëTU Vinëritable impression que doit produire son ayea , et bien peu de femmes s^a^iscraî^nt d^en £iire on pareil à Faracat qu^elles veulent épouser. Dans les Aveux indiscrets , Fun des plus jolis coates da bon La Fontaine, on voit aussi une femme qui, dans un moment d'effusion de cœur , laisse échapper un secret de cette nature i mais du moins elle est marine ^ et elle ne compromet q«e

PARfVENU. 4t5

Tiève^ et je cro» l'afoir dit plus haut ; mais apparemment il me restait encore dans le cœur quelque petite étincelle de feu poiir elle , puisque je fus ému ; mais tout s'éteignit dans un moment.

Je cachai pourtant à Geneviève ce qui se passait eh moi. Hélas! lui répondis-je , ce que vous me dites est bien fâcheux! '

Quoi ! Jacob , me dit-elle avec des yeux qui me demandaient grâce , et qui étaient faits pour l'obtenir, si on n'était pas quelquefois plus irréconciliable, «n pareil cas, avec une fiUerqui est belle qu'avec une autre qui ne l'est pas ; quoi! m'aurais-tu abusée , quand tu m'as fait espérer qu'Un peu de sincérité nous raccommoderait ensemble ?

Non, lui dis-je; fsrurais juré que je vous parlais loyalement *, mak il me semble que mon cœur veut changer d'avis. Eh ! pourquoi en changerait-il , mon iiier Jacob? s*écria-t -elle ^ tu ne trouveras jamais personne qui t*aime autant que moi. Tu peux d'ailleurs compter désormais sur une sagesse éternelle de ma part. Oui; mais malheureusement, lui dis -je, cette sagesse vous prend un peu tard '; c'est le méde- <:in qui arrive après la mort.

la tranquillitë et non pas Fexistence même de son mënage. M. de Wolmar, dan» hiJPfouveE^ Hëloïse, se marie, il est rraî , en connaisatnee de catrae 4 cependant^ qvoiqa^il se montre le plus philosophe des maris , il n'a pas reçu de la bouche même de Julie la confidence des ant^oëdens sur lesquels it forme les jeux avec une magnanimité %\ exemplaire*

' Mafheureusentent , lui dit-je., cette sageue vous prend un peu

4i6 It Pà¥SAN

Qaoi ! reprit^elle, je te perdrai donc? Laissez-moi réyer à cela , lui dis^je \ il me hut un peu de loisir pour m'ajuster avec mon cœur-^ il me chicane, et je vais tâcher aujourd'hui de raccoutumer à la fatigue. Permettez que je m'en aille penser à cette affaire.

Il vaut autant que tu me poignardes, me dit-elle , que de ne pas prendre ta résolution sur-le-champ. Il n'y a pas moyen, je ne puis si vite savoir ce que je veux *, mais patience, lui dis-je , il y aura tantôt réponse, et peut-être bonnes nouvelles avec; oui, tantôt; ne vous impatientez pas. Adieu, ma petite maitresse ; restez en paix , et que le ciel nous assiste tous deux!

Je la quittai donc, et elle me vit partit avec une tendre inquiétude , qu'en vérité j'avais honte de ne pas calmer ; mais je ne cherchais qu'à m'esquiver, et j'entrai dans ma chambre avec la résolution inébranlable de m'enfuir de la maison, si madame ne mettait pas quelque ordre à mon embarras, comme elle me l'avait promis.

J'appris dans le cours de la journée que Geneviève s'était mise au lit , qu'elle était malade , qu'elle avait eu des maux de cœur j accidens dont on sou-^ riait en me les contant , et qu'on me venait conter par

tard. Cette rëflezion, qui échappe si Daturellement au cœur ingénu de Jacob, et qui par 8a oaïyetë même eat une épigrarame si sanglante , est bien conforme au caractère de ce paysan , dont le bon« sens grossier sert d'enyeloppe à une grande délicatesse de sentimras. La comparaison qui suit est plus fine et plus subtile, mais sans aller au-delà du cercle des idées qui conviennent â un villageois.

préférence. Six ou sept personnes de la maison, et surtout les filles de madame, vinrent me le dire en secret.

Pour moi, je me tus; j'avais trop de souci pour m'amuser à babiller avec personne, et je restai tapi dans mon petit taudis jusqu'à sept heures du soir.

Je les comptai; car j'avais l'oreille attentive à l'horloge , parce que je voulais parler à madame , qu'une légère migraine avait empêchée de sortir.

Je ifle préparais donc à l'aller trouver, quand j'entendis du bruit dans la maison ; on montait , on descendait l'escalier avec un mouvement qui n'était pas ordinaire. Ah ! mon Die», disait-|on, quel accident!

Ce fracas-là m'émut , et je sortis de ma chambllB pour savoir ce que c'était.

Le premier objet que je rencontrai , ce fut im vieux valet de chambre de monsieur , qui levait les mains au ciel en soupirant , qui pleurait , et qui s'écriait : Ah ! pauvre homme que je suis ! Quelle perte ! quel malheur! Qu'avez- vous donc, monsieur Dubois? lui dis-je ; qu'est-il arrivé ?

Hélas! mon enfant, dit-il, monsieur est mort %. et j'ai envie d'aller me jeter dans la rivière '.

Je ne pris pas la peine de l'en dissuader, parce qu'il

* Hélas ! mon enfant, dit'U, monsieur est mort. Voilà , <]ira-t-K>ii , une mort bien soudaine , et qui semble arriver tout exprés pour tirer Jacob d'embarras. Mais un tel ^ënement n'a ri^n d'extraordinaire^ et à quelque instant que meure un homme ricbe et puissant , qui se liyre sans frein à tons ses vices , il meurt toujours à

4i8 LE PAYSAN

n*y ayait rien à craindre ; il n*y avait point d'aj^arence qu'il voulut choisir Feau pour son tombeau , lui qui en était Fennemi juré ; il y avait peut - être plus de trente ans que le vieux ivrogne n'en avait bu. Au resté , il avait raison de s'affliger ^ la mort lui enlevait un bon chaland ^ il était depuis quinze ans le pourvoyeur des plaisirs de son maître, qui le payait bien \ qu'il volait, disait- on, par-dessus le marché.

Je le laissai donc dans sa douleur, moitié raisonnable et moitié bachique -, car il était plein de vin quand je lui parlai, et je courus m'instruire plus à fond de ce qu'il venait de m'apprendre.

Rien n'était plus vrai que son rapport; une apoplexie venait d'étouffer monsieur. Il était seul dans son cabinet quand elle l'avait surpris ; il n'avait eu aucun secours, et un don^e$tiq^e l'avait trouvé dans son fauteuil , et devant son bureau, sur lequel était une lettre ébauchée de quelques lignes gaillardes, qu'il écrivait à une dame de bonne composition, autant qu'on en pouvait juger ; car je crois que tout le monde dans la maison lut cette lettre, que madame avait prise dans le cabinet, et qu'elle laissa tomber de ses mains , dans le désordre où la jeta ce spectacle effrayant. Pour moi (il faut q^e je l'avoue franchement), cette

propos poar la traogaillitë de <|uel^ae faible opprime par lai. Aa «ttrpli^ , Mariya^x a ^u entourer cette tragique catastrophe de circoojiUnces si^laisantes, et la revêtir d'un style si ^ai, qu'il enléye, pou^ ainsi dire , ^ la mort toute son horreur , pour en faire un t^ rikable incident 4« comédie.

mort subite m'ëpouvanta sans m'affliger; peut-être même la trouvai-je venue bien à propos; je respirai, €t j'avais pour excuse de ma dureté là -dessus, que le défunt m'avait menacé de la prison ; cela m'avait alarmé 5 sa mort me tirait d'inquiétude , et mit le comble à la disgrâce où Geneviève était tombée dans mon cœur.

Hélas! la pauvre fille, le malheur lui en voulait ce jour-là. Elle avait entendu aussi bien que moi le tintamarre qu'on faisait dans la maison , et de son lit elle ajppela un domestique pour en savoir la cause.

Celui à qui elle s'adressa était un gros brutal, un de ces valets qui, dans une maison, ne tiennent jamais à rien qu'à leurs gages et qu'à leurs profits , et pour qui leur maître est toujours un étranger, qui peut mourir, périr, prospérer sans qu'ils s'en soucient 5 tant tenu , tant payé , et attrape qui peut.

Je le peins ici , quoique cela ne soit pas fort nécessaire ] mais du moins, sur le portrait que j'en fais, on peut éviter de prendre des domestiques qui lui ressemblent.

Ce gros sournois-là, vint à la voix de Geneviève qui l'appelait, et, interrogé sur ce que c'était que ce bruit qu'elle entendait , il lui répondit durement : C'est que monsieur est mort.

A cette brusque nouvelle, Geneviève, déjà indisposée, s'évanouit.

Sans doute ce valet ne s'amusa pas à la secourir. Le petit cofl&et plein d'argent dont j'ai parlé , et qui était encore sur la table, fixa son attention 5 de sorte

4ao LE PAYSAN

que , dès ce moment , le coffret et lui disparurent-, on ne les a jamais revus depuis ^ apparemment ils partirent ensemble.

Il nous restait encore d'autres malheurs à essuyer ; lelruit de la mort de monsieur fut bientôt répandu ; on ne connaissait pas ses affaires *, madame avait vécu jusque-là dans une abondance dont elle ne savait pas la source, et dont elle jouissait dans une quiétude parfaite.

On l'en tira dès le lendemain -, mille créanciers fondirent chez elle avec des commissaires et toute leur séquelle. Ce fut un désordre épouvantable.

Les domestiques demandaient leurs gages et pillaient ce qu'ik pouvaient , en attendant qu'ils en fussent payés.

La mémoire de monsieur était maltraitée ; nombre de personnes ne lui épargnaient pas l'épithète de fripon. L'un disait : Il ift'a trompé ^ l'autre : Je lui ai confié de l'argent; qu'en a-t-il fait?

Ensuite on insultait à la magnificence de sa veuve ; on ne la ménageait pas en sa présence même , et elle se taisait moins par patience que par consternation. Cette dame n'avait jamais su ce que c'était que chagrin; et, dans la triste expérience qu'elle en fit alors, je crois que l'étonnement où la jetait son état lui sauvait la moitié de sa douleur.

Imaginez - vous ce que serait une personne qu'on aurait tout à coup transportée dans un pays affreux , dont tout ce qu'elle aurait vu ne lui aurait pas donné la moindre idée; voilà comment elle se trouvait.

PARVENU. 42f

Moi , qui n'avais pas été fâche de la mort de son mari, et qui, dans le fond, n'avais pas dû l'être, je réparai bien cette insensibilité excusable par mon attendrissement pour sa femme. Je ne pus la voir sans pleurer avec elle ; il me semblait que , si j'avais eu des millions , je les lui aurais donnés avec une joie infinie ; aussi était-ce ma bienfaitrice.

Mais de quoi lui servait que je fusse touché de son infortune ? C'était la tendre compassion de ses amis qu'il lui fallait alors, et non pas celle d'un misérable comme moi , qui ne pouvais rien pour elle.

Mais dans ce monde toutes les vertus sont déplacées, aussi bien que les vices. Les bons et les mauvais cœurs ne se trouvent point à leur place. Quand je ne me serais pas soucié de la situation de cette dame , elle n'y aurait rien perdu -, mon ingrate insensibilité n'eût fait tort qu'à moi. Celle de ses amis qu'elle avait tant fêtés la laissait sans ressource , et mettait le comble à ses maux.

Il en vint d'abord quelques-uns de ces indignes amis; mais dès qu'ils virent que le feu était dans les affaires, et que la fortune de leur amie s'en allait en ruine , ils courent encore , et apparemment ils avertirent les autres ; car il n'en revint plus.

Je passe la suite de ces tristes événemens 5 le détail en serait trop long.

Je ne demeurai plus que trois jours dans la maison ; tous les domestiques furent renvoyés , à une femme de chambre près, que madame n'avait peutêtre jamais autant aimée que les autres; à qui, dans

42a LE PAYSAN

ce moment, elle devait tous ses gages, et qui pourtant ne voulut jamais la quitter.

Cette femme de chambre, c'était ce visage si indifférent dont j'ai parlé tantôt, sur qui j'avais évité de dire mon sentiment, et dont la physionomie était de si petite apparence.

La nature fait assez souvent de ces tricheries-là 5 elle enterre je ne sais combien de belles âmes sous de pareils visages ; on n'y connaît rien ; et puis, quand ces gens-là viennent à se manifester, vous voyez des vertus qui sortent de dessous terre.

Pour moi , pénétré , comme je l'ai dit , de tout ce que je voyais , j'allai me présenter à madame , et lui vouai un service étemel , s'il pouvait lui être utile ".

Hélas ! mon enfant , me dit-elle , tout ce que je puis te répondre , c'est que je voudrais être en état de récompenser ton zèle -, mais tu vois ce que je suis devenue, et je ne sais pas ce que je deviendrai encore, ni ce qui me restera •, ainsi je te défends de t'attacher à moi 5 va te sauver ailleurs. Quand je t'ai mis auprès

^ Et lui vouai un service éternel ^ s*^il pommait lui être utile. Ce dëTOuement de Jacob au milieu de Fabandon gênerai où sa maîtresse est laissée par des amis ingrats, ressemble â la gënërositë du Talet du DiiiipateuTf et i cette offre si touchante qui produit toujours tant d^effet à la représentation :

Le peu que je possède.... •"-Ah! ce trait-U m^accaUe.

Jacob se rdère par là. U efface le souvenir de» petits grie£i qu'un lecteur scrupuleux a pu conserver contre lui pour quelques traits de sa conduite passée, et la prospérité qui Tattend bientôt n'en sera que plus intéressante.

de mon neveu , je comptais avoir soin de toi ; mais puisque aujourd'hui je ne puis rien, ne reste point, ta coiidition est trop peu de chose; tâche d'en trouver une meilleure, et ne perds point courage ; tu as \\n bon cœur , qui ne demeurera pas sans récompense.

J'insistai , mais elle voulut absolument que je la quittasse ; et je me retirai , en vérité , fondant en larmes.

De là, je me rendis à ma chambre pour y faire mon paquet ; en y allant , je rencontrai le précepteur de mon jeune maître , qui escortait déjà ses ballots. Sou disciple pleurait en lui disant adieu, et pleurait tout seul. Je pris aussi congé de l'enfant , et il s'écria d'un ton qui me fendit le cœur : Eh quoi ! tout le monde me quitte donc !

Je ne repartis à cela que par un soupir ; je n*avais que cette réponse -là à ma disposition, et je sortis chargé de mon petit butin , sans dire gare à personne. Je pensai pourtant aller dire adieu à Geneviève ; mais je ne l'aimais plus , je ne faisais que la plaindre ; et peut-être que, dans la conjoncture où nous nous trouvions, il était plus généreux de ne me pas présenter à elle.

Mon dessein , au sortir de chez ma maîtresse , fut d'abord de m'en retourner à mon village ; car je né savais que devenir. ni où me placer.

Je n'avais point de connaissance , point d'autre métier que celui de paysan ; je savais parfaitement semer, labourer la terre , travailler la vigne , et voilà tout.

Il est vrai que mon séjour à Paris avait effacé beau<*

coup de Tair nistique que j'y avais apporte ; je marchais d'assez bonne grâce ; je portais bien ma tête, et je mettais mon chapeau en garçon qui n'était pas un sot.

Enfin j'avais dëjà la petite oie de ce qu'on appelle usage du monde ' ^ je dis du monde de mon espèce , et c'en est un ; mais c'étaient là tous mes talens ; ajoutez cette physionomie assez avenante que le ciel m'avait donnée , et qui jouait sa partie avec le reste.

En attendant mon départ de Paris, dont je n'avais pas encore fixé le jour, je me mis dans une de ces petites auberges à qui le mépris de la pauvreté a fait donner le nom de gargotes.

Je vécus là deux jours avec des voituriers qui me parurent très -grossiers ; c'est que je ne l'étais plus tant, moi..

Ils me dégoûtèrent du village. Pourquoi m'en retourner? me di^is-je quelquefois. Tout est plein ici de gens à leur aise, qui, aussi bien que moi, n'avaient pour tout bien que la Providence. Ma foi ! restons encore quelques jours ici , pour voir ce qui en sera 5 il y a tant d'aventures dans la vie, il peut m'en écheoir quelque bonne 5 ma dépense n'est pas ruineuse , je puis encore la soutenir deux ou trois semaines ; à ce

' Enfin j*'avais déjà la petite oie de ce qu'on appelle usage du monde. Petite oie; cette location se dit figurëment de quelques ajustemen» qui contribuent à Méganoe de lapacure. C'est donc ici, si l'on peut ainsi parler, un second degré de métaphore. La Fontaine a einployd cette expression dans un sens que V Académie a adopte', dans le; sens de faveurs légères.

qu'il m'en coûte par repas , j'irai loin ; car j'étais sobre , et je l'étais sans peine. Quand je trouvais bonne chère, elle me faisait plaisir, je ne la regrettais pasj quand je l'avais mauvaise, tout m'accommodait.

Ce sont là d'assez bonnes qualités dans un garçon qui cherche fortune. Avec cette humeur-là, ordinairement il ne la cherche pas en vain ; le hasard est volontiers pour lui ; ses soins lui réussissent ; j'ai remarqué que les gourmands perdent la moitié de leur temps à être en peine de ce qu'ils mangeront 5 ils ont là-dessus un souci machinal qui dissipe une grande partie de leur attention pour le reste.

Voilà donc mon parti pris de séjourner à Paris plus que je n'avais résolu d'abord.

Le lendemain de ma résolution , je commençai par aller m'informer de ce qu'était devenue la dame de chez laquelle j'étais sorti , parce qu'elle aurait pu me recommander à quelqu'un 5 mais j'appris qu'elle s'était retirée dans un couvent avec la généreuse femme de chambre dont j'ai parlé, que ses affaires tournaient mal , et qu'à peine aurait -elle de quoi passer dans l'obscurité le reste de ses jours.

Cette nouvelle me fit encore jeter quelques soupirs, car sa mémoire m'était chère ; mais il n'y avait point de remède à cela , et tout ce que je pus imaginer de mieux pour me*fourrer quelque part, ce fut d'aller chez un nommé maître Jacques, qui était de mon pays, et à qui mon père, quand je partis du village, m'avait dit de faire ses complimens. J'avais son ad rcsse, mais jusque-là je n'y avais pas songé.

II était cuisinier dans une bonne maison ; et me voilà en chemin pour l'aller trouver.

Je passais sur le pont Neuf entre sept et huit heures du matin, marchant fort vite à cause qu'il faisait froid, et n'ayant dans l'esprit que mon homme.

Quand je fus près du cheval de bronze , je vis une femme enveloppée dans une écharpe de gros taffetas uni , qui s'appuyait contre les grilles, et qui disait : Ah ! je me meurs !

A ces mots que j'entendis, je m'approchai d'elle, pour savoir si elle n'avait pas besoin de secours. Est-ce que vous vous trouvez mal, madame? lui dis-je. Hélas ! mon enfant , je n'en puis plus, me répondit-elle ; il vient de me prendre un grand étourdissement , et j'ai été obligée de m'appuyer ici.

Je l'examinai un peu pendant qu'elle me parlait , et je vis une face ronde , qui avait l'air d'être succulemment nourrie > , et qui , à vue de pays , avait coutume d'être vermeille , quand quelque indisposition ne la ternissait pas.

A l'égard de l'âge de cette personne , la rondeur de son visage, sa blancheur et son embonpoint empêchaient qu'on en pût bien décider.

Mon sentiment, à moi, fut qu'il s'agissait d'une

■ Je vis un» face ronde qui avaitV air ^ être succulemment nourrie. Marivaux, ayant de prononcer le mot de dévotion, a soin d'en faire naître Viàée par le dëtail des principaux attributs qui raccompagnent, et le lecteur ne sera pas étonné lorsque Jacob va conjecturer que la personne qu'il rencontre est wtne dame h directeur.

quarantaine d'annëes; je me trompais, la cinquan* laine était complète.

Cette écharpe dé gros taffetas sans façon, une cornette unie , un habit d'une couleur à l'avenant, et je ne sais quelle réforme dévote répandue sur toute cette figure , le tout soutenu d^une propreté tirée à quatre épingles, me firent juger que c'était une femme à directeur ; car elles ont presque partout la même façon de se mettre, ces sortes de femmes 5 c'est là leur uniforme , et il ne m'avait jamais plu.

Je ne sais à qui il faut s'en prendre, si c'est à la personne ou à l'habit ; mais il me semble que ces figures-là ont une austérité critique qui en veut à tout le monde.

Cependant comme cette personne était fraîche et ragoûtante , et qu'elle avait une mine ronde , mine que j'ai toujours aimée , je m'inquiétai pour elle , et lui aidant à se soutenir : Madame, lui dis-je, je né vous laisserai pas là, si vous le voulez bien-, je vous offre mon bras , pour vous recondirire chez vous; votre étourdissement peut revenir , et vous aurez besoin d'aide. Où demeurez-vous ?

Dans la rue de la Monnaie, mon enfant, me ditelle, et je ne refuse point votre bras, puisque vous me l'offrez de si bon cœur 5 Vous me paraissez un honnête garçon.

Vous ne vous trompez pas, repris-je en nous mettant en marche ; il n'y a que trois ou quatre mois que je suis sorti de mon village, et je n'ai pas encore eu le temps d'empirer et de devenir méchant.

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Ce serait bien dommage que vous le devinssiez jamais', me dit-elle en jetant sur moi un regard bénévole et dévotement languissant ; vous ne me semblez pas fait pour tomber dans un si grand malheur.

Vous avez raison, repris-je, madame; Dieu m'a fait la grâce d'être ^mple et de bonne foi , et d'aimer les honnêtes gens.

Cela est écrit sur votre visage, me dit-elle; mais vous êtes bien jeune. Quel âge ayez-vous? Pas encore vingt ans , repris-je.

Notez que, pendant cette conversation, nous cheminions d'une lenteur étonnante , et que je la soulevais presque de terre, pour lui épargner la peine de se traîner.

Mon Dieu ! mon fils , que je vous fatigue ! me disaitelle. Non, madame, lui répondis-je ; ne vous gênez point , je suis ravi de vous rendre ce petit service. Je le vois bien, reprît-elle; mais dites-moi, mon cher enfant , qu'êtes-vous venu faire à Paris ? A quoi vous occupez-vous ?

A cette question , je m'imaginai heureusement que cette rencontre pouvait tourner à bien. Quand elle m'avait dit que ce serait dommage que je devinsse méchant, ses yeux avaientaccompagné ce compliment

' Ce serait bien dommage que vous le devinssiez] amais, Cest bien dommage aussi que le nouvel établissement de notre villageois commence par un accident fortuit qui rappelle la première rencontre de Marianne et de ValviUe. Du reste, le discours de la pieuse personne, ses regards dévotement languissans, forment un tableau d'une yërité achevéeé

de tant de bonté, d'un si grand air de douceur, que j'en avais tiré un bon augure. Je n'envisageais pourtant rien de positif sur les suites que pouvait avoir ce coup de hasard ; mais j'en espérais quelque chose , sans savoir quoi.

Dans cette opinion , je conçus aussi que mon histoire était très-bonne à lui raconter et très-convenable.

J'avais refusé d'épouser une belle fille que j'aimais, qui m'aimait et qui m'offrait ma fortune, et cela par un dégoût fier et pudique qui ne pouvait avoir frappé qu'une âme de bien et d'honneur. N'était-ce pas là un récit bien avantageux à lui faire ? Je le fis de mon mieux, d'une manière naïve, et comme on dit la vérité.

Il me réussit^ mon histoire lui plut tout-à-fait.

Le ciel, me dit-elle, .vous récompensera d'une si honnête façon de penser , mon garçon, je n'en doute pas -, je vois que vos sentimens répondent à votre physionomie. Oh! madame, pour ma physionomie, elle ira comme elle pourra^ mais voilà de quelle humeur je suis pour le cœur.

Ce qu'il dit là est si ingénu ! dit-elle avec un souris bénin. Écoutez , mon fils , vous avez bien des grâces à rendre à Dieu de ce cœur droit qu'il vous a donné 5 c'est un don plus précieux que tout l'or du monde, un bien pour l'éternité 5 mais il faut le cons,erver. Vous n'avez point d'expérience , et il y a tant de pièges à Paris pour votre innocence , surtout à l'âge où vous êtes! Écoutez-moi; c'est le ciel apparemment qui a permis que je vous rencontrasse. Je demeure avec une

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sœur que faime beaucoup , qui m'aime de même ; nous yivpns retirées, mais à notre aise, grâce à la bonté divine, et avec une cuisinière âgée qui est une honnête fille. Avant-hier nous nous défîmes d'un garçon qui ne nous convenait point 5 nous avions remarqué qu il n'avait point de religion ^ aussi était-il libertin ; et je suis sortie ce matin pour prier un ecclésiastique de nos amis de nous en envoyer un qu'il nous avait promis ^ mais ce domestique a trouvé une maison qu'il ne veut pas quitter , parce qu'il y est avec un de ses frères, et il ne tiendra qu'à vous de tenir sa place, pourvu que vous ayez quelqu'un qui nous réponde de vous.

Hélas! madame, sur ce pied -là, lui dis- je, je ne puis profiter de votre bonne volonté ; car je n'ai personne ici qui me connaisse. Je n'ai été que dans la maison d(mt je vous ai parlé , où je n'ai fait ni bien ni mal y madame avait pris de l'affection pour moi ^ mais à cette heure elle est retirée dans un couvent, je ne sais lequel ; et je ne copnais que cette dame-là , avec un cuisinier de mon pays qui est ici , mais qui n'est pas digne de me présenter à des personnes comme vous. Voilà toutes les cautions que j'ai; si vous me donnez le temps de chercher la dame , je suis sûr que vous serez contente de son rapport. Pour maître Jacques le cuisinier, ce qu'il vous dira de moi ira pardessus le marché.

Mon enfant , me dit-elle, j'aperçois une sincérité dans ce que vous me dites, qui doit vous tenir lieu de répondant.

PARVENU. 43i

A ces mots nous nous trouvâmes à sa porte. Montez , montez avec moi , me dit-elle ; je parlerai à ma sœur.

J'obéis , et nous entrâmes dans une maison où tout me parut bien étofiii , et dont l'arrangement ainsi que les meubles étaient dans le goût des habits de nos dévotes. Netteté , simplicité et propreté , c'est ce qu'on y voyait.

. On eût dit que chaque chambre était un oratoire ^ l'envie d'y faire oraison prenait en y entrant 5 tout y était modeste et luisant , tout y invitait l'âme à y goûter la douceur d'un saint recueillement.

L'autre sœur était dans son cabinet , qui , les deux mains sur les bras d'un fauteuil y s'y reposait de la fatigue d'un déjeûner qu'elle venait de faire % et en attendait la digestion en paix.

Les débris du déjeûner étaient là sur une petite table; il avait été composé d'une demi -bouteille de Tin de Bourgogne presque toute bue , de deux œufs frais y et d'un petit pain au lait.

Je crois que ce détail n'ennuiera point; il entre dans le portrait de la personne dont je parle.

Eh ! mon Dieu, ma sœur , vous avez été bien longtemps à revenir ; j'étais en peine de vous , dit celle

• Sy reposait de la fatigue d'un déjeuner qu'elle venait de faire» Trait charmant, et qui a bien pu être fourni à notre auteur par ces deux yers du Lutrin t

C*ètt là que le pr^at , muni d*un dëjeûner^ Dormant d*un léger fomme, attendait le dîner.

qui i5tait dans le fauteuil à celle qui entrait. Est-ce là le domestique qu'on devait nous donner?

Non , ma sœur , reprit l'autre ; c'est im honnête jeune homme que j'ai rencontré sur le pont Neuf", et sans lui je ne serais pas ici , car je viens de me trouver très-mal -, il s'en est aperçu en passant , et s'est offert pour m'aider à revenir à la maison.

En vérité , ma sœur, reprit l'autre , vous vous faites toujours des scrupules que je ne saurais approuver. Pourquoi sortir le matin pour aller loin, sans prendre quelque nourriture ? Et cela parce que vous n'aviez pas entendu la messe. Dieu exige-t-il qu'on devienne malade ? Ne peut-on le servir sans se tuer ? Le servirez-vous mieux quand vous aurez perdu la santé, et que vous vous serez mise hors d'état d'aller à l'église ? Ne faut-il pas que notre piété soit prudente ? N'est-on pas obligé de ménager sa vie pour louer Dieu , qui nous l'a donnée ' , le plus long-temps qu'il sera possible ' ? Vous êtes trop outrée, ma sœur, et vous devez demander conseil là-dessus.

Enfin, ma chère sœur, reprit l'autre, c'est une chose faite. J'ai cru que j'aurais assez de force ; j'avais effectivement envie de manger un morceau en par-

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