SUR LE PAYSAN PARVENU
le président , et qtii lui avaient prêté dans cette occasion l'appui d'une recommandation intéressée , l'a rendu sensible , et lui a fait connaître l'amour. Madame de Ferval reçoit sans se fâcher la déclaration de Jacob , et, pour con*cilier ses sentimens avec les principes qu'elle professe au dehors, elle finit par lui donner un rendez-vous dans une petite maison du boulevard, que lui prête à cet effet une femme charitable et complaisante. Là, en vertu d'une combinaison fort ingénieuse , madame de Ferval est sur» prise en flagrant délit par un autre de ses amans. Jacob is'échappe , indigné de S6 voir la diipe d'une femme qu'il croyait posséder exclusivement. C'est quelque temps après qu'il a le bonheur de sauver la vie au comte de Dorsan , jeune seigneur d'une h^ute naissance , riche , et neveu du piremier ministre.x Attaqué par trois hiommes à la fois, Dorsan allait périr ; Jacob tire son épée , vole à son se^ cours , le dâilvre, et s'en fait un ami , un protecteur toutpuissant. C'est un second hasard qui me parait d'autant plus répr^ensible, qu'il élargit et qu'il abrège en même temps à Jacob le chemin de la fortune , que le premier hasard lui avait ouvert. C'est produire deux fois le même effet, par deux causes absolument semblables.
Dorsan mène Jacob à la Comédie. Il faut lirre^ au commencement de la sixième partie , la description des petâtsmaitres grands seigneurs qui figuraient à cetle époque sur les banquettes du théâtre. C'est là que commence à se former entre Jacob et madame de Vambures une liaison qui a des suites décisives sur le sort de notre héros villageois. C'est par le crédit de cette dame que Jacob , nommé d'abord contrÂleur-général des fermes en Champagne , devient, peu de temps après la mort de sa femme, fermiergénéral, et se trouve à même, par son opulence, d'offrir sa main à sa noble et généreuse bienfaitrice.
Le voilà donc grand seigneur à son tour; mais , contre l'usage ordinaire , les honneurs ne lui ont point changé les mœurs t il était bon dans la misère; un peu meilleur dans
3;o JUGEMENT
la tnédiocrit^y il est excellent dans la grandeur. Il retrouve, il reconnaît, il s'empresse de placer Beausson, le nevea de son ancien maître, celui-là même aux leçons duquel il a eu la sagesse prévoyante de s'associer. Il appelle , il adopte les trois en fans de son frère, et procure à deux d'entre eux une existence avantageuse et brillante. Le tnnsième prend volontairement le parti du cloître ; et là , Marivaux paie un juste tribut d'éloges à quelques-uns de ces pieux et utiles établissemens , comine pour compenser, comme pour se faire pardonner les vives et amères censures qu'il n'épargne dans aucun de ses ouvrages à l'hypocrisie , à la cupidité , et aux autres vices qui se ceuTrent trop souvent de l'habit d'un état respectable, d'un e'tat qui sei*a toujours respecté , tant qu'il se renfermera dans l'enceinte du temple et dans les attributions de son ministère.
. Mais le moment du triomphe de Jacob , c'est celui où il apprend qu'à son insu le village où il est né vient d'être enclavé , par sa femme , dans les nombreuses seigneuries dont elle l'a déjà rendu possesseur. Il vient donc en seigneur dans ce village d'où, quelques années auparavant, il était sorti en sabots et le fouet à la main. Surpris luimême par le mystèi^ délicat qu'a mis sa femme à faire cette acquisition , il n'a pas eu le temps d'instruire son vieux père, sa soeur, et les compagnons de son enfance; rien de plus touchant, rien de plus délicieux que le tableau de sa réception, que les "douces étreintes dont sa femme et lui s'empressent de serrer leurs parens et leurs amis , et que le soin délicat qu'ils mettent l'un et l'autre à combler la distance qui paraît les séparer. Au milieu de la joie commune , une seule physionomie paraît sombre et inquiète; c'est celle d'un gentilhomme campagnard qui d'abord refuse de se reconnaître pour vassal de Jacob, et qui, cédant enfin aux sarcasmes historiques du père de son nouveau seigneur et à la courageuse fermeté de son épouse, se trouve trop heureux d'allier sa noblesse ruinée à la riche