HISTOIRE DU COMTE D'EU
Les raisons que j'ai d'être ennemi de Guillaume , duc de Normandie , qui régne aujourd'hui , ne m'en^pécheront point de lui rendre justice, et de vous dire, seigneur, qu'il est digne, par ses grandes qualités, du rang qu'il occupe, et dont sa naissance illégitime devait l'exclure. Sa cour est une des plus polies et des plus magnifiques de l'Europe. Le duc Robert , son père , l'avait, avant sa mort, fait reconnaître pour héritier de ses états, au préjudice de son oncle, le comte d'Arqué et dlliesme.
Cette injustice forma des partis qui troublèrent la minorité du jeune duc. La protection que lui donna Henri T'., roi de France, dissipa tous ces troubles , et l'affermit dans une autorité usurpée.
Lorsque le duc Guillaume fut en âge de gouyerner par lui-même , il fit voir tant de valeur
et de vertu , qu'on oublia en quelque manière le défaut de sa naissance. Le comte d'Arqué , son oncle, avait peine à s'accoutumer à vivre en sujet; mais, ne se trouvant pas des forces suffisantes pour s'opposer à la puissance du duc Guillaume , il fut obligé de dissimuler son chagrin , et d'attendre quelque occasion favorable pour faire valoir ses droits. Je l'avais suivi dans son château d'Arqué , où il s'était retiré avec la comtesse sa femme, et mademoiselle d'Hiesme sa fille , qui m'était destinée : le sang et l'amitié unissaient déjà nos maisons , et cette nouvelle alliance devait en resserrer les nœuds. Le comte d'Arqué voulait prendre des mesures pour faire approuver ce mariage au duc Guillaume, à qui il appréhendait qu'il ne fût suspect : il jugeait qu'il pourrait s'opposer à Funion de deux maisons qui avaient de justes prétentions à la souveraine puissance. Je souffrais impatiemment cette politique ; j'étais passionnément amoureux de mademoiselle d'Hiesme, et j'avais eu le bonheur de lui inspirer une passion aussi tendre que celle que je ressentais pour elle. Nos sentimens étaient approuvés : ainsi nous noua abandonnions sans contrainte à toute leur vivacité. Le mariage du duc Guillaume avec la fille du comte de Flandre, nous attira «V la cour : malgré la haine que ce prince avait pour tous.
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ceux qui lui appartenaient du côté du duc Robert , il crut ne pouvoir se dispenser de nous prier , le comte d'Arqué et moi , de nous rendre auprès de lui , et nous jugeâmes ne devoir point le refpser. J'obtins du comte d'Arqué qu'il se servirait de cette occasion pour proposer au duc Guillaume le mariage de mademoiselle d'Hiesme et de moi. Il fut résolu qu'elle accompagnerait la comtesse sa mère , dans ce voyage. J'en fus d'abord transporté de joie; mais quand je fis réflexion à la grande beauté de cette princesse , aux charmes inévitables qui accompagnaient cette beauté; qu'elle serait exposée au milieu d'une cour où la galanterie régnait souverainement , j'avoue que je ne pua m'empêcher de trembler, et de craindre que mademoiselle d'Hiesme ne me fit des rivaux de tous ceux qui oseraient la regarder.
Je ne lui cachai point mes alarmes. Si j'avais le bonheur d'être votre mari , lui disais-je, bien loin de m'aflliger des eflTets de votre beauté , je serais ravi de la voir admirer ; votre vertu me rassurerait : mais vous êtes encore votre maîtresse ; votre cœur , qui fait toute ma félicité , sans blesser votre devoir, peut être sensible pour un autre que moi ; enfin la dissipation de la cour vous rendra moins attentive pour un amant qiti vous adore. Vos «oupcohs , m^ di-
sait-elle , devraient attirer ma colère ; ils sont offensans : je vous ai laissé voir toute ma tèn- * dresse ; cette tendresse est née avec moi ; elle m'est naturelle ; les mouvemens de moîi cœur vous sont aussi connus qu'à moi-même ; je n'ai d'autre ambition que celle de vous plaire, et de pouvoir me flatter que je ferai tout votre bonheur. Des assurances si tendres me rendirent plus tranquille. Nous partîmes pour nous rendre à la cour. Mademoiselle dlliesme y parut aux yeux de tout le monde ^ telle qu'elle paraissait aux miens; et, au milieu d'une infinité de beautés dignes d'admiration , on n'en avait que pour elle. Cet applaudissement général était flatteur pour moi ; j'en avais de la joie ; mais cette joie n'était point tranquille ; elle était souvent mêlée d'inquiétude. Mademoiselle d'Hiesme s'en aperçut ; elle n'oublia rien pour calmer les troubles de mon cœur; jamais personne n'a eu une conduite si sage ni si aimable pour un amant, que celle qu'elle avait pour moi. Après les fêtes qui suivirent les noces du duc Guillaume , le comte d'Arqué ne songea qu'à quitter un séjour où tout blessait ses regards : it était bien cruel pour lui de faire sa cour où il croyait devoir régner. En prenant congé du du^ Guillaume , il lui demanda son agrément pour le mariage de sa "fille avec nioi. Non-seu-
lement ce prince le refusa ; mais il hii dit qu'il avait d'autres vues pour elle , beaucoup plus avantageuses que celles dont il s'agissait; qu'il U considérait comme si elle eût été sa sœur; et que y ainsi ^ le soin de son établissement le regardait. Le comte d'Arqué ne se laissa point éblouir par les discours flatteurs de son neveu ; mais un dessein qu'il méditait^ et qui éclata dans la suite, lui fit prendre le parti de répondre aux fausses protestations d'amitié de ce prince, par d'autres qui n'étaient pas plus sincères.
Le duc Guillaume ne se contenta pas du refus qu'il venait de faire ; il pria le comte d'Arqué de laisser mademoiselle d'Hiesme auprès de la nouvelle duchesse. Cette prière avait l'air d'un commandement. Le comte d'Arqué sentit la politique de ce prince, qui voulait , en gardant ?a fille , s'assurer en quelque façon de sa fidélité. Toutes les raisons qu'il put alléguer pour s'en défendre furent inutiles ; il (allait consentir à ce que le duc souhaitait , ou se brouiller ouvertement avec lui. La situation des affaires du comte d'Arqué ne lui permettait pas d'en venir à cet éclat; il se contraignit pour ne pas marquer son chagrin, et il promit de partir sans sa fille. Je fus vivement touché du retardement de mon bonheur; mais les nouvelles
assurances que le comte d'Arque me donna que mademoiselle d'Hiesme ne serait jamais qu'à moi , me firent écouter la raison. Pour me rassurer entièrement , ce prince me confia qu'il espérait incessamment se soustraire à la tyrannie de son neveu ; que le roi de France , qui se repentait d'avoir rendu ce prince trop puissant , offrait un secours très-considérable, au cas qu'on voulût former un parti. J'ai résolu , me dit-il, de profiter de cette nouvelle disposition j cependant, il est à propos que vous demeuriez encore quelque temps à la cour pour ne donner aucun soupçon. Je fus charmé de trouver des raisons de ne me point éloigner de mademoi-:
selle d'Hiesme. Dès le lendemain du départ de son père , le duc Guillaume me dit que je ne pouvais , sans l'ofienser, paraître encoi'e attaché à cette princesse; mais que, en toute autre occasion , il me donnerait des preuves de son estime et de son amitié. Ce ne fut pas sans un grand efibrt sur moi-même , que je parus sou-r mis à un ordre si cruel. La crainte que ce prince ne m'éloignât de la cour, et ne m'ôtàt le plaisir d'être dans le même lieu que mademoiselle d'Hiesme, me rendit capable d'obéir. Quelle différence pour moi , qui étais accoutumé à la voir à toute heure , à lui parler en liberté , de n'oser l'approcher, et de contraindre jus-
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qu'à mes regards ! Tavais du moins la douceur de remarquer dans les siens qu'elle partageait ma peine. Cependant le duc Guillaume , dont l'ambition n'avait point de bornes , travaillait à s'assurer la couronne d'Angleterre, après la mort du roi Edouard , qui n'avait point d'en- £Eins. Il avait envoyé le comte d'Aumale faire cette importante négociation; il s'en acquitta avec succès : il revint avec le comte Harald , frère de la reine d'Angleterre , assurer le duc que le roi l'avait fait désigner publiquement pour son successeur.
Le comte d'Aumale était mon intime ami, et un des plus aimables hommes de la cour : je fus charmé de le revoir. Le soir de son arrivée, j'allai dans son appartement; il me rendit compte de son voyage d'Angleterre. Occupé de ma passion , je commençais à l'entretenir de mademoiselle dHiesme, lorsque je crus l'entendre parler. D'abord, je pensai que c'était un effet de mon imagination frappée de son idée ; mais j'eus lieu de croire que ce n'était point une vision , et que réellement j'entendais parler une personne qui avait entièrement le son de voix de cette princ^esse. Il n'y avait cependant nulle apparence que ce fût la sienne : l'appartement du comte d'Aumale était loin du sien; on y entrait même par une autre cour;. ainsi, après
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un peu de réflexion, nous jugeâmes que cette voix, que je prenais pour celle de mademoiselle d'Hiesme, était celle d'une autre personne qui pouvait ressembler à la sienne. Le lendemain, le duc Guillaume, qui voulait faire voir au comte Harald les beautés de la cour, donna un bal superbe : mademoiselle d'Hiesme en fit tout l'ornement. Elle trouva moyen de s'appro- <;her de moi dàus la foule. Je me promenais hier fort tard, me dit-elle, sur Une terrasse qui est au bout dé mon appartement ; il me sembla que je vous entendais parier prés de moi : cette pensée m'a tenue éveillée toute la nuit. Je lui répondis, avec précipitation , que la même chose m'était airivée. La duchesse, qui l'appela dans ce moment, nous empêcha d'en dire davantage.
Du reste du soir, je ne pus parler à mademoiselle d'Hiesme; mais ce qu'elle m'avait dit me persusuia que c'était elle que j'avais entendue la vdlle. J'examinai avec tant d'application la manière dont le palais était bâti, que je remarçiai que, malgré l'éloignement où ces deux ai^iartemens paraissaient être, ils se rejoignaient par cette terrasse dont mademoiselle d*Hiesme m'avait parlé. Je visitai avec soin la chambre du comte d'Aumale , pour reconnaître par où les voix avaient pu pénétrer : je trouvai ^esÈS la tapisserie une ancienne porte qu'on ne
connaissait point, et qui avait été cohdamnëe. Dés que j'eus découvert ceite porte , je ne doutai pas qu'elle ne répondît à la terrasse de mademoiselle d'Hiesme ; je l'en avertis par tine lettre, et j'obtins d'elle, quoique avec beaucoup de peine , la pertnission d'en profiter pour me jeter à ses pieds, et avoir avec elle un entretien que je souhaitais si ardemment. Je lui répondis de la sagesse et de la discrétion du comte d'Aumaie : elle m'avait entendu parler souvent de son mérite et de la tendre amitié que ndus avions l'un pour l'autre.
Les femmes de celte princesse étaient entièrement à elle , et elles n'ignoraient pas que le comte d'Arqué lui avait ordonné de me regarder comme un homme qui devait être son mari : cette assurance ôtait à cette entrevue ce qu'elle pouvait avoir de trop libre. Je ne laissais point de témoigner à mademoiselle dlliesme combien j'étais sensible h la grâce qu'elle m'accordait, de sens, je vous l'avoue, lui disais-je, un renouvellement de goût , de vivacité et d'empressement que je n'ai jamais senti; tout m*est nouveau ; je crois commencer à vous aimer d'aujourd'hui : si celui qui s'oppose à notre bonheur voyait le fond de nos cœurs, il en serait touché. Vous voyez que je compte si fort sur vous, que je ne sépare j)oint vos sentimens des
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miens; je serais bien malheureux, s'il m'en fallait faire la crlielle séparation. Cette princesse me répondait avec une tendresse qui me charmait. Si, dans le cours de la journée, mes rivaux me donnaient de la jalousie, elle m'en guérissait par une sincérité cjui ne m'était point suspecte. Jamais personne n'a eu, avec infiniment d'esprit, un caractère si simple et si vrai que le sieii; mais ce caractère, que j'adorais en elle en ce temps-là , a fait depuis le malheur de ma vie. Des nouvelles que je reçus du comte d'Arqué , m'obligèrent à partir de la cour; il me mandait de l'aller joindre promptement. J'aurais eu bien de la peine à me résoudre de quitter mademoiselle d'Hiesme , et de la laisser au pouvoir de son ennemi, si l'envie de contribuer à l'élévation de son père , et de le mettre en état de disposer d'elle , ne m'y avait déterminé. Nos adieux furent tendres et touchans; elle me jura une fidélité à toute épreuve. Je cachai mon départ au comte d'Aumale; la bonne opinion que j'avais de lui me fit penser que je ne devais pas lui confier un secret, dont la connaissance l'aurait mis dans la dure nécessité de trahir son maître ou son ami : je priai mademoiselle d'Hiesme de lui dire que c'était par cette considération que je lui en avais fait un mystère ; je lui dis aussi que je me flattais
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qu'elle lut parlerait souvent de moi , et du regret que j avais de me trouver engagé dans un parti contraire au sien. Peu de temps après que je fus arrivé auprès du comte d'Arqué, nous nous mimes à la tète des troupes qu'il avait assemblées ; il déclara hautement qu'il prétendait être préféré au duc son neveu, qui n'était pas fils légitime du feu duc RoBert. Je ne vous ferai point, seigneur, le détail d'une guerre et d'une entreprise que le bonheur du duc Guillaume rendit inutile. Le comte d'Âr* que, après avoir perdu une dernière bataille , $e jeta dans son château d'Arqué; il y fui assiégé; et ^ malgré le secours que le roi de France y amena en personne , il se trouva contraint de rendre la place ^ et de se sauver aussi-bien que moi en France, d'où il passa ensuite auprès du comte de Boulogne^ qui lui oQrit une retraite.
Henri I". me retint auprès de lui : j'avais été assez heureux pour le tirer, dans la bataille, d'un danger pressant; ce prince m'en témoigna sa reconnaissance par la donation du comté de Soisfons^ qui réparait la perte de celui d'Eu, que le duc Guillaume avait confisqué ; il voulut me faire épouser la fille du comte de Champagne. L'amitié dont le roi m'honorait me fit prendre le parti de lui dire naturellement mes en-
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gagemens avec mademoiselle d'Hiesme , qui m'ô*taie&t la liberté d'en prendre avec une autre , et d'accepter un parti si considérable. Le roi entra avec bonté dans mes raisons et les ap-^ prouva. Je fus en quelque manière consolé du mauvais succès de notre entreprise , lorsque je sus que mademoiselle d'Hiesme était auprès du comte son père, à Boulogne, où le duc Guillaume avait eu la générosité de la renvoyer; je sentis moins d'aversion pour lui, en apprenant que cette princesse n'en avait reçu aucun mauvais traitement. Une assez longue absence n'avait rien diminué de la violence de ma passion pour ellej plus pénétré d'amour que d'ambition, la pensée que rien ne s'opposait plus à mon mariage avec elle l'emporta dans mon cœur sur les hautes idées dont nous nous étions flattés. Je demandai au roi la permission d'aller à Boulogne. Le comte d'Arqué m'y reçut avec la tendresse d'un père ; il supportait son malheur avec une constance digne d'un plus heureux sort; je lui appris les obligations que j'avais au roi de France. Après un entretien, que l'impatience que j'avais de voir mademoiselle d'Hiesme me fit paraître bien long,, le comte d'Arqué me conduisit dans sa chambre , et il me laissa avec elle. Transporté d'amour et de joie, je me jetai à ses genoux; je ne trou- TOME III. ao
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vais point de termes assez forts pour lui* exprimer ma passion. Jamais elle ne m'avait paru si tendre pour moi. Je lui rendis compte de tout ce que son absence m'avait fait souffrir ^ et du refus que j'avais fait de la fille du comte de Champagne. Ce serait ^ lui disais-je, par de plus grands sacrifices que je voudrais vous prouver l'excès de mon amour; vous me paraissez la plus estimable personne du monde ; vous m'assurez que vous m'aimez; je n'ai plus rien à souhaiter, puisque enfin rien ne s'oppose plus à notre parfait bonheur. L'air distrait et em^ barrasse de mademoiselle d'Hiesme m'empêcha d'en dire davantage : j'en eus de l'inquiétude; mais mon inquiétude et ma surprise augmentèrent, lorsque, tout d'un coup, je la vis qui fondait en larmes. Je ne pouvais comprendre d'où pouvait provenir cette afflictioù; je lui en demandai la cause avec empressement. Je suis au désespoir, me dit-dle; je vous aime plus que je ne vous ai jamais aimé; mais, avec cette passion que je vous montre, et que je sens encore davantage, je ne serai point à vous; je n'en suis plus digne.
Je crus d'abord que le malheur du comte , son père, qui apportait un si grand changement dans sa fortune , lui faisait tenir ce discours. Prévenu de cette pensée : Est-il possible, lai
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dis*je , en l'interrompant avec précipitation , que vous ayez assez mauvaise opinion de moi , pour croire que j'aie jamais fait attention aux biens ni aux grandeurs que vous pouviez prétendre ? Je n'en ai souhaité que pour vous les ofirir, je suis mortellement offensé que vous ayez pu douter un moment de cette vérité.
Se peut-il que vous ne vous fassiez pas vousmême ce reproche pour moi ! Hélas ! me répondit-elle, je donnerais ma vie pour n'avoir que ce reproche à tne faire; mais je ne veux pas, à ceux que je me fais déjà, ajouter celui d'abuser de la bonne opinion que vous avez de moi, en vous laissant refuser un établissement considérable, pour une personne qui ne mérite plus votre estime, puisqu'elle a été capable de faiblesse pour un autre. Quoi! m'écriai-je , vous m'avez fait une infidélité , et vous avez la cruauté de me l'apprendre, et de me tirer d'une erreur qui m'était chère! Votre présence, me répondit-elle, en redonnant à ma tendresse toute sa vivacité , a si fort augmenté des remords qui l'avaient déjà prévenue, que je n'ai pas été maîtresse de vous les cacher; j^ai cru même que ce serait vous trahir une seconde fois , si je vous laissais ignorer une faute dont je ne pouvais me punir plus sévèrehient, que par l'aveu que je vous en fais. Je ne saurais
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VOUS exprimer, seigneur^ les différens mouve* mens dont j'étais agité pendant que mademoiselle d'Hiesme me confirmait mon malheur. La vérité porte toujours avec elle un caractère qui se fait sentir; je ne pouvais pas plus douter de sa tendresse et de son repentir, que de son infidélité. Sa douleur était si touchante, que mon cœur ne pouvait se livrer contre elle à la colère :.j'y cherchai un objet, en voulant savoir le nom de mon rival. 11 ne manquait à mon infortune , que d'apprendre que ce rival était ce comte d'Aumale que j'aimais , après mademoiselle d'Hiesme , plus que personne au monde : ce dernier trait dé malheur me jeta dans Taccablement et m'ôta la force de m'en plaindre.
Mademoiselle d'Hiesme me conta qu'après mon départ , le comte d'Aumale avait été fort assidu auprès d'elle; que, dans les commencemens, il ne lui parlait que de moi; mais qu'insensiblement il était devenu amoureux d'elle ; qu'il lui avait déclaré sa passion; qu'elle avait résisté long-temps à y répondre; qu'enfin mon absence , dont la durée était incertaine , le peu d'espérance que le comte d'Aumale lui faisait envisager que notre entreprise pût réussir, et que nous pussions surmonter les obstacles qui s'opposaient à notre mariage , jointe à la faci-* lité que je leur avais donnée de se voir en par-
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ticulier, l'avaient entraînée dans une inconstance qui n'était pas excusable. 11 fallait bien cependant y continua-t-elie, que vous ne fussiez pas entièrement effacé de mon cœur : je n'entendais rien dire qui eût rapport à vous^ sans un trouble et une émotion que le comte d'Aumale remarquait avec douleur : il n'était pas si sûr de ma tendresse qu'il ne craignit un retour pour vous, si je vous revoyais, ou que j'eusse lieu d'espérer d'être à vous. Je ne fus pas long -temps sans m'apercevoir que ses inquiétudes étaient bien fondées : à peine étais-je engagée avec lui , que l'on reçut la nouvelle de la révolte de mon père. Le duc Guillaume n'en parut point alarmé ; il songea seulement à en prévenir les suites. Il se rendit à la tête de ses tix>upes , et me laissa auprès de la duchesse , avec la même liberté que si je n'avais pas été fille d'un prince qui lui déclarait la guerre. Le comte d'Aumale se trouva obligé de le suivre : il partit outré de jalousie; il s'était aperçu que je n'étais occupée que de vous , et des périls où vous alliez être exposé, et que je n'avais qu'une légère attention pour ce qui le regardait. Je répondais d'une manière si contrainte à ses plaintes, que, bien loin de le rassurer, je le confirmais dans la pensée que l'espérance de vous revoir et d'être à vous s'était
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emparée de mon cœur, et en avait eflEaicé lé peu d'impression qu'il pouvait y avoir faite. Il avait raison de le croire : sa présence m'importunait; je ne pouvais lui pardonner de m'avoir engagée à vous manquer. Son départ, au lieu de m'af^ fligeri me donna de la joie; j'étais ^ en quelque façon f soulagée de pouvoir m'abandonner saos contrainte aux tendres sentimens que j'avais pour vous, et au repentir de ma légèreté. Je résolus de rompre entièrement avec le comte d'Aumale. \\ m'écrivit plusieurs lettres auxquelles je ne fis point de réponse ; je voulais le préparer, par ce silence, à mon changement* Je me flattai de voir régner mon père; mais Je n'étais sensible au plaisir que me donnaient de si grandes espérances , que par rapport à vous. Je ne jouis pas long-temps d'un espoir si flatteur; je me vis réduite à pleurer les malheurs de ma famille, trop heureuse encore de n'jhvoir rien à craindre pour vos jours. Le dqe Guillaume me fit dire que je pouvais aller trou^ ver le comte mon père, à Boulogne, où il s'était retiré. Ce fut pour moi une sorte de consolation de partir avant le retour du comte d'Aumale. Le plaisir de vous revoir m'a d'abord fait oublier que j'étais coupable à votre égard ; je me suis abandonnée à toute ma tendresse. Mademoiselle d'Hiesme cessa de parier,
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parce qu'on la vint avertir que le comte d'Arqué se trouvait très-mal.
Cette nouvelle , dont nous fûmes alarmés , nous obligea de nous rendre promptement auprès de lui. Nous le trouvâmes qui sortait d'une faiblesse dont on avait eu peine à le tirer : une fièvre violente suivit cette faiblesse; et, deux jours après ^ on désespéra de sa vie. Je passai ces deux jours sans avoir aucune conversation particulièi^ avec mademoiselle d'Hiesmej elle ne quittait point la chambre de son père. Les sujets d'affliction que nous avions se confondaient avec celui du péril où on le croyait. JTétais si peu d'accord avec moi-même^ que je n'étais point fâché de ne point trouver d oc« casion d'entretenir mademoiselle d'Hiesme; il n'y avait rien de décidé en moi , que l'amour et la douleur. L'aveu qu'elle m'avait fait, en me prouvant son véritable retour pour moi ^ désarmait ma colère; je sentais que^ malgré tous les efforts que je faisais pour la haïr, je ne pou* vais y réussir; j'étais honteux de ma faiblesse, sans la pouvoir surmonter; tout mon désir de vengeance tomba sur le comte d'Aumale. Un nouveau malheur acheva de m'attendrir pour mademoiselle d'Hiesme ; son père , se voyant à l'extrémité, m'appela: Je meurs, me dit--il en me tendant la main ; et je meurs avec le
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regret de n*avoir pu jouir de la satisfaction d'accomplir la parole que je vous ai donnée de vous faire épouser ma fille. Je connais trop votre cœur, pour craindre que la triste situation où elle se trouve puisse changer vos desseins pour elle* Je suis tranquille sur cela , et je compte que vous n'abandonnerez ni la mère ni la fille; je me repose sur vous de tout ce qui les regarde; j'espère qu^elles retrouveront en vous ce qu'elles perdent en moi* La faiblesse où il était ne lui permit pas d'en dire davantage; et, peu de momens après , il mourut. Le comte de Boulogne emmena madame la comtesse d'Arqué et mademoiselle d'Hiesme dans une maison religieuse, où elles souhaitèrent qu^on les conduisît. Je fus vivement touché de la mort du comte d'Arqué; ce qu'il m'avait dit en mourant ne me fit plus trouver honteux le dessein d'épou-* ser sa fille; je sentais que je ne pouvais vivre sans elle; mon amour me fit regarder ma faiblesse comme un devoir auquel je ne pouvais manquer avec honneur.
Après quelques jours, que je laissai passer, par bienséance, sans voir mademoiselle d'Hiesme, je demandai à lui parler; elle vint seule me trouver, parce que la comtesse sa mère était dans son lit, d'où elle n'avait pas été en état de sortir depuis la perte qu'elle avait faite. Made«
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moisdle d'Hiesme me parut, malgré sa douleur, d'une beauté à éblouir; le grand deuil où elle était relevait encore son éclat ordinaire; toujours plus aveuglé par ce même amour , je la trouvai plus digne que jamais de ce que je voulais faire pour elle; je me fis une loi de ne pas même lui nommer le nom du comte d'Âumale :
heureux si j'avais pu lui faire oublier ce qui s'était passé entre elle et lui, aussi -bien que je l'oubliais ! Mais, lorsque je lui proposai de l'épouser : Non, me dit- elle, c'est en me refusant à vous que je veux vous prouver que je vous aime plus que je n'ai jamais fait; plus jalouse de votre gloire que je n'ai été de la mienne, je ne ccmsentirai point que vous la ternissiez en épousant une personne qui s'est mise hors d'état de jHrétendre à ce bonheur; ma conduite est toute tracée , parce que je sens que je ne i^mpte plus sur rien d'heureux; je vais, en m'enfermant dans cette maison pour toujours, ne fAus songer qu'à mener une vie aussi triste que raisonnable; je ne veux point conserver une liberté dont je ne pourrais plus vous rendre le maître. La résolution de mademoiselle d'Hiesme me fit trembler : je n'oubliai rien pour l'en détourner ; je tentai tout inutilement. Jamais douleur n'a été si vive que la mienne : toutes les fois que je me représentais cette princesse dans
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une grande jeunesse y d'une beauté surprenant», qui 8e sacrifiait si cruellement aux regrets de m'avoir fait une offense que je lui pardonnais f j'étais prêt à perdre la raison. Elle me fit dire qu'elle ne voulait plus me Totr; qu'elle éuit trop contente do penser que l'engagement qu'elle allait prendre y en me prouvant toute sa ten** dresse y assurait ma. fortune; que son parti était pris, et que jjç ne devais me flatter d'aucun changement* Je ne perdis cependant l'espérance que lorsqu'elle renonça publiquement au monde» Je repassai en France ; je fus long-temps dans une afllictioii si violente, que je ne conqireiftds pas comment j'ai pu la soutenir sans mourir»
J'appris que le eomte d'Ânmale avait été tué; M mort dissipa ma baine, et ne me laissa ponr loi que des sontimens de pitié. Toujours pénétré de mes cha^ins , je m'imaginai qu'en changeaat de cliinat, ils a'adoueiFaienL Le bruit de l'e»^ barquement des Tancréde pour la Sîoik me dér termina à quitter la France ; j'obtins de Henri !**• la permission de les aller, joindre : le tort M'a conduit ici; l'amitié que j'ai prise pour vous, et celle que je me flatte que vous avcE peur mot, est le seul soulagement dont j'ai été capable de<puis que j'ai perdu mademoiselle d'Hiesme.
Les Tancréde, qui entrèrent dans la chambre
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de Mendoce , Tempêchèrent de répondi*e aux discours i^ligeans du comte d'Eu* Ces fameux guerriers j impatiens d'aller où la gloire et les périls les attendaient y avaient si fort pressé les réparations nécessaires à leur flotte y qu'elle était en état de faire voile , et qu'ils venaient prier Men«doce de trouver bon qu'ils se séparassent. Us furent agréablement surpris , lorsqu'il leur dit cpi'il voulait s'embarquer avec eux pour passer en Sicile. Les pleurs et lés prières de dooa Isabelle ne purent le détourner de ce dessein.
Pepdant que Mendoce allait chercher dans les occupations de la guei*re à effacer de son cœur et de son esprit les charmes de la comtesse de Savoie, cette princesse était arrivée à Turin , où elle s'applaudissait d'avoir eu assez de fermeté pour se mettre hors de portée de voir un prince qui ne lui était toujours que trop cher. Les régies austères du devoir qu'elle avait suivies satisfaisaient sa raison , sans calmer les troubles de son cœur : elle se croyait la plus malheureuse personne 4u monde, et elle le devint bientôt; En effet, Edouard, son frère, depuis qu'il était monté sur le trône d'Angleterre, avait eu un rè*» gne assez tranquille ; le comté de Gpdwin, dont il avait épousé la fille> troubla cette tranquillité, et jeta , par sa révolte , le royaume dans le malheur d'une guerre civile. Ce seigneur assembla
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une armée y que rinconstance naturelle de la nation rendit bientôt considérable. Edouard^ en cette occasion , écrivit au comte de Savoie , qu'il le priait de lui envoyer des troupes. Non -seulement ce comte lui en accorda; mais il voulut, en marchant à leur tête , signaler son amitié pour son beau-frère , et satisfaire l'humeur guerrière qui l'avait animé toute sa vie , et que l'âge n'avait point encore éteinte en lui. Comme il prévoyait que son voyage pourrait être long, iljugea à propos de nommer un tuteur aux enfans qu'il avait de son premier mariage , et un régent pour gouverner ses états en son absence. Son choix pour ces deux importans emplois tomba sur le comte de Pancallier, un des plus grands seigneurs de Savoie, digne à la vérité de ce choix par sa valeur intrépide, et sa capacité au maniement des affaires, si ses grandes qualités n'avaient été effacées par la noirceur de son âme. Son ambition lui avait fait déguiser jusqu'alors sa férocité , sous les dehors trompeurs d'une vertu austère ; mais sai cruauté naturelle, après s'être contrainte qiuelque temps , n'en parut que plus funeste et plus impétueuse aussitôt qu'il cessa de la retenir. Le courte de Savoie , après lui avoir donné ses derniers ordres, partit pour passer en Angleterre. La comtesse sentit une affliction si vive de ce départ, qu'elle en était surprise clleméme ;
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il semblait que quelque chose l'avertissait au fond du cœur que cette absence lui serait funeste : ce pressentiment ne fut que trop vrai; le cœur du comte de Pancallier^. inaccessible à la pitié y ne le fut pas à Tamour.
Obligé par les ordres du comte de Savoie de ne rien décider sans en faire part à la comtesse , il avait souvent des entretiens particuliers avec elle, pour l'informer de ce qui se passait : il ne fut pas moins enchanté de son esprit qu'il Tétait déjà de sa beauté. Les sentimens que cette princesse avait dans le cœur répandaient un air de douceur sur son visage et dans toutes ses actions qui acheva de le perdre; il en devint passionnément amoureux. Comme il était né avec une hardiesse qui allait jusqu'à l'insolence, sans aucun égard pour le rang de la comtesse, il ne balança pas à prendre le parti de lui déclarer sa passion. Cet aveu fut reçu avec tant de hauteur et de fierté, que, pour peu qu'il lui fût resté de raison , il se serait repenti de sa témérité , et aurait cessé d'offenser une personne qu'il ne devait regarder qu'avec respect; mais, plein d'une présomption qui le rendait haïssable , il crut que la comtesse ne serait pas toujours si sévère , et qu'il l'engagerait, par sa persévérance, à répondre à sa passion. Dans cette pensée, il continua d'importuner
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cette princesse d'un amour qui lui était odieux ; il lassa un jour si fort sa patience , qu'elle le menaça d'en avertir le comte de Savoie. Éloi* gnez-vous de mes yeux, lui dit-elle , et ne me forcez pas à en venir à cette extrémité , et à vous faire servir d'exemple aux sujets insolens qui s'oublient. Le comte de Pancallier, que ce discours rendit furieux , perdit toute considération : Lies sujets comme moi, madame, lui dit-il, lorsqu'ils s'oublient, ne sont pas aisés à punir; ils font même quelquefois repentir ceux qui les menacent et qui les traitent avec tant de m^ris; Il quitta la princesse en finissant ce discours, si troublé et si outré de colère, qu'il fit trembler tous ceux qui le virent sortir de son appartement. Il était encore dans ces premiers mouvemens de fureur, lorsqu'il reçut un courrier du comte de Savoie : ce prince lui mandait que les troubles d'Angleterre étaient sur le point d'être pacifiés, qu'il espérait pouvoir revenir incessamment dans ses états. Cette nouvelle fit frémir le comte de Pancallier; et, suivant le génie ordinaire des méchans, qui craignent encore plus qu'ils ne se font craindre, il crut qu'après la menace que lui avait faite la comtesse il était perdu, s'il ne la prévenait en la perdant elle-même. Il avait pour héritier un neveu de même nom. que lut; il
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avait élevé ce neveu avec de grands soins : le jeune Pahcallîer était le seigneur de Savoie le plus beau et le mieux fait. Les charmes de sa personne étaient tout son mérite; son oncle le trouva propre, par là simplicité de son esprit, à exécuter les horribles desseins que son amour méprisé lui inspirait. Livré à ses passions abominables, la crainte qu'il avait des menaces de la comtesse, la frayeur qu'il avait du retour du comte et le dessein de vengeance qui s'était emparé de cette âme barbare , ne le firent pas balancer sur le choix de la victime. Il conclut la perte de la princesse par le sacrifice de son neveu ; il ne s'en fit pas même le moindre scrupule. 11 le fit venir dans son cabinet, où, après lui avoir remis devant les yeux avec quel amour de père il avait pris soin de son éducation : Je lie veux pas borner là mon amitié pour vous, lui dit-il; j'ai une proposition à vous faire, qui^ans doute vous sera agréable, et qui est une marque de ma confiance : la comtesse a du goût pour vous, continua-t-il , je m'en suis aperçu; votre peu d'expérience vous a sans doute empêché de le remarquer; n'oubliez rien pour la persuader que vous êtes fort amoureux d'elle; ne craignez point de lui déplaire en vous déclarant son amîant; vous ne sauriez faire de faute eii suivant mes conseils ; songez que
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votre fortune est attachée au bonheur de tous faire aimer de cette princesse j surtout^ ajoutat-il^ que les avis que je vous donne sur cela soient un secret impénétrable à tout le monde.
Moins on a d'esprit, plus on a d'amour-propre et de confiance. Le jeune Pancallier donna dans le piège ; il témoigna à son oncle combien il était sensible à ses bontés, et il lui promit d'y répondre par une obéissance aveugle : il le fit avec si peu de ménagement, que toute la cour s'aperçut qu'il était amoureux de la comtesse. Comme elle n'avait nulle attention poor tout ce qui n'avait pas rapport à Mendoce , elle n'en faisait aucune sur les actions du jeune Pancallier; elle n'avait garde de s'imaginer qu'il voulût paraître son amant ; elle était si éloignée de le penser, qu'elle le traitait avec plus de bonté que les autres seigneurs de son âge, lui sachant gré du zèle et de l'assiduité qu'il avait à lui faire sa cour. Cette conduite de la comtesse ne fut attribuée, par ceux qui voyaient de prés ce qui $e passait , qu'à l'ignorance où elle était des extravagances du neveu du régent; mais ceux qui n'étaient pas à portée d'approcher souvent de cette princesse, ne lui rendaient pas la même justice : s'ils ne crurent pas le jeune Pancallier heureux, ils crurent du moins qu'il était souffert. Les discours qu'on tenait sur cela eurent
le sort de toutes les nouvelles qui s'augmentent . à mesure que différentes personnes les racontent; et ^ par un effet du malheur de la comtesse , elle passa jusqu'à Mendoce de la manière du monde la plus cruelle.
Il était en Sicile ^ où il rendait son nom aussi fameux que celui de Tancréde. Plus plein de sa passion que jamais , il confiait un jour au comte d'Eu ^ en se promenant avec lui , que le désir de revoir encore une fois en sa vie la comtesse s'était saisi de lui avec tant de violence^ qu'il était résolu , quelque chose qu'il en pût arriver, dès que la campagne serait finie /d'aller inconnu à Turin. Le comte d'Eu promit de l'accompagner. Us parlaient ensemble des moyens d'exécuter ce dessein, lorsqu'ils furent abordés par un Français nouvellement arrivé.
Le comte d'Eu s'informa de lui , avec empressement, des nouvelles de la cour de France :
cet homme, après avoir «atisfaie sa curiosité sur cette cour, parla de celle de Savoie où il avait passé ; et , sans attendre qu'on lui fit aucune question, il dit que le comte de Savoie était en Angleterre ; que jamais il n'avait rien vu de si sui'prenant que la beauté de la comtesse. Cet homme, du caractère de la plupart des gens qui veulent paraître informés , aux d^ns souvent de la vérité > dit qu'on ne par-