‹ Œuvres complètes de Mesdames de La Fayette, de Tencin et de Fontaines, précédées de notices historiques et littérairesChapitre 21 sur 26 · TOME m. 2 I · texte numérisé non relu

TOME m. 2 I

lait que des amours de cette princesse avec le neveu du régent. Ce discours imprudent causa à Mendoce un saisissement si violent , que le comte d'Eu en fut efirayé; il prit un prétexte pour se séparer du Français; il ramena Men-* doce chez lui* Que ne dit point ce prince lorsqu'il y fut arrivé] Il voulait partir pour arracher la vie à ce rival , qui lui ôtait le cœur de la comtesse ; un moment après y il se reprochait , comme une faiblesse honteuse à lui , de paraître si sensible à l'infidélité de cette princesse. Je dois la mépriser» disait-il au comte d'Eu; l'idée que j'avais de sa vertu me la faisait aimer encore plus que sa beauté ; je la croyais différente des autres femmes : mais, puisqu'elle en a les faiblesses, et que, sans aucun ménagement pour elle-même y elle me préfère un indigne rival, je n'aurai pas de peine à vaincre mon amour. Mendoce se flattait vainement d'y trouver tant ëe facilité; le dépit, la douleur et la jalousie se succédaient tour à tour dans son cœur. Vous vous abandonnez à une trop grande affliction, lui disait le comte d'Eu; je ne puis en api^rouver l'excès : la comtesse de Savoie vous sert en vous trahissant; elle vous donne lieu de vou« guérir d'une passion qui n'a pas eu le temps de prendre de profondes racines.

Vous avez raison, mon cher comte, interrompît

Mendoce, et je devrais me trouver trop heureux que la comtesse de Savoie , par son ingratitude, me délivre d'un amour qui aurait fait toujours le tourment de ma vie. Mais , je l'avoue à ma honte , les charmes de cette princesse balancent encore dans mon cœur les sujets que j'ai de me plaindre d'elle; il faut cependant travailler à les oublier ; ma gloire y est intéressée : mais cet effort n'est pas l'ouvrage d'un moment; le temps seul peut effacer des impressions SI vives. L'entretien de Mendoce et du comte d'Eu fut interrompu par dom Ramir ; il venait avertir Mendoce qu'on se préparait à attaquer les ennemis : cette nouvelle suspendit en lui toute autre pensée que celles que lui inspirait son courage ; il se rendit en diligence , avec le comte d'Eu, auprès de Maniasse. Le comte d'Eu fit voir, en cette occasion , que la valeur la plus héroïque a toujours été le partage de la nation française. Les Tancrède, par leurs actions brillantes, parurent mériter dés lors cette prodigieuse fortune où ils parvinrent dans^la suite; Mendoce seul pouvait leur être comparé, s'il ne le^ surpassait. Les Sarrasins prirent la fuite ; peu des leurs échappèrent à la fureur des Grecs; le gain de cette bataille fut suivi de la prise de Messine et de presque toute la Sicile. La rapidité de cette conquête fit grand

bruit en Savoie ; Mendoce y avait trop de part pour n'être pas cité dans toutes les relations qui wnnient de ce pays-là à Turin : on y parlait de lui comme d'un héros. Tout ce que la comtesse entendait dire de Mendoce redonnait à si's sentimens la vivacité que l'absence avait en quelque manière affaiblie ; elle ne pouvait s'empêcher de ressentir une joie secrète de la gloire qu'il s'était acquise; son amour-propre était flatté de penser qu'elle avait touché le cœur d'un homme qui , en toutes façons , paraissait si fort an-dessus des autres.

Le comte de Pancallier s'intéressait peu aux nouvelles publiques ; l'esprit rempli de sa vengeance, et d'en presser l'exécution avant le retour du comte de Savoie , il s'enferma un matin avec son neveu. Vous êtes trop heureux, lui dit-il; on vous aime, à n'en pouvoir douter; profitez des sentimens qu'on a pour vous; chtenez par votre hardiesse les dernières faveurs de la comtesse; forcez4a à ne rien refuser à vos désirs ; on ne traite pas l'amour avec les princesses comme avec les autres femmes : il faut tout oser quand on est sûr de plaire; le respect les importune; elles y sont trop accoutumées. Comme il leur est difficile de trouver des occasions, la comtesse vous pardonnera aisément tout ce que vous entreprendrez pour

DE LA COMTESSE DE SAVOIE. SsS

lui en donner une de contenter sa passion et la vôtre. Trouvea:^ moyen , continua-t-il , de vous cacher le soir dans sa chambre ; et , lorsque les femmes de cette princesse seront retirées , vous paraîtrez à ses yeux ; je laisse à votre amour, ajouta-t-il avec un ris forcé, le soin du reste de l'aventure.

Le jeune Pancallier saisit avec transport le pernicieux conseil de son oncle ; il l'assura qu'il ne manquerait ni d'amour ni de hardiesse pour l'exécuter; que ce serait dés le soir même , parce qu'il avait appris que la comtesse ferait une promenade 9 d'où elle ne reviendrait que fort tard, et que cette petite absence favoriserait son dessein. Il dit ensuite à son oncle la manière dont il imaginait de se placer pour n'être point surpris; après quoi ils se séparèrent. Le comte de Pancallier, charmé d'avoir trouvé tant de crédulité dans son malheureux neveu , attendit avec impatience la fin de la Journée ; il fit avertir les principaux seigneurs de la cour de se rendre auprès de lui pour une affaire importante qui regardait le service du comte de Savoie ; et , à l'heure fatale , marquée pour porter les derniers coups à la comtesse , il leur ordonna de le suivre dans l'appartement de cette princesse. Je veux que vous soyez témoins, leur dit-il , qu'il n'y a rien de sacré pour moi ,

SaÔ HISTOIRE

lorsqu'il s'agit de venger l'honneur du comte de Savoie, notre souverain : eu^finissant ce discours , il fit enfoncer la porte de la chambre de la comtesse ; ses femmes ne venaient que d'en sortir. Le jeune Pancallier n'avait encore osé se montrer ; il fut aussi épouvanté que cette princesse du bruit qui se faisait et du nombre de gens qu'ils entendaient entrer dans cette chambre ; mais son cruel oncle ne lui donna pas le temps de faire réflexion sur ce qui se passait ; il alla lever la portière où il savait qu'il devait être caché : Meurs , traître , lui dit-il , en lui enfonçant son poignard dans le cœur ^ et que la juste punition de ton audace fasse trembler désormais tous ceux qui voudraient t'imiter. Pour vous, madame, ajouta-t-if, en se tournant du côté du lit de la comtesse , qui , à demi évanouie de frayeur , avait ouvert son rideau , souffrez que nous nous assurions de vous , en attendant que le comte de Savoie , qui seul a droit de disposer de votre sort , nous ait fait savoir ses volontés. Pendant ce discours, l'étonnement et la consternation étaient peints sur les visages de tous les spectateurs de cette sanglante tragédie ; les seigneurs qui en étaient témoins avaient peine à approuver la cruauté du comte de Pancallier ; ils ne pouvaient s'empêcher d'être attendris du malheur de la

eomtesse ; mais , comme toutes les apparences la faisaient croire coupable , personne n'osa paraître s'intéresser pour elle. On transporta cette princesse dans un autre corps-de-logis du palais y où elle fut gardée avec beaucoup d'exactitude : on ne laissa auprès d'elle que ceux qui étaient absolument nécessaires à son service ; Emilie ftit de ce nombre.

La comtesse s'était laissé conduire dans ce nouvel appartement avec Tinsensibilîté d'une personne qui a entièrement perdu l'usage des sens et de la raison. On la mit dans son lit ; elle y fut long-temps sans reprendre a^es esprits : enfin , revenant un peu de ce trouble affreux > elle regarda Emilie qui , à genoux devant son lit, fondait en larmes : Âh ^ Emilie, lui ditelle , quelle horrible aventure est la mifenne ! puis-je , sans mourir, y* penser? Je parais convaincue d'un commerce criminel , moi qui n'ai jamais eu le moindre dessein contraire à la vertu ! Pourquoi , continua - t - elle , le jeune Pancallier s'est-il trouvé dans ma cliariibre? Pourquoi son oncle en ^l^il informé , et Ta-t-il feit moufir avec tant de fureur? Enfin, quel est le motif qui les a feit agir l'un et l'autre? C'est un" mystèfe que je ne puis démêler; je comprends seulement que jamais destinée n'a été si malheureuse que la mienne. Qui pourra

prouver mon innocence au comte de Savme?

Tout ce que je dirai sera suspect. Le jetine Pancallier aurait pu me justifier ; sa mort , en m'ôtant cette espérance , me livre à la haine du régent, que je n'ai que trop irrité. Je paraîtrai coupable aux yeux d'un mari et de toute l'Europe ; et , ce qui ajoute encore à ma douleur , Mendoce pourra me soupçonner. Cette réflexion la toucha si vivement, qu'elle n'eut pas la force de parler davantage. Elle garda un morne silence , qui fit craindre cent fois à Emilie que cette princesse ne pût, sans expirer, soutenir l'excès de son affliction : cette fille em* ploya inutilement son esprit et toute son adresse pour l'empêcher de s'abandonner au désespoir. Toi(t ce qu'Emilie disait était à peine écouté de la comtesse ; elle passa plusieurs jours dans un accablement qui lui tint lieu de quelque repos. Enfin , le couri:ier que le comte de Pancallier avait envoyé en Angleterre, revint, et lui apporta une réponse telle qu'il la souhaitait. La douleur et la colère du roi d'Angleterre avaient été grandes en recevant sa lettte ; mats celles du comte de Savoie avaient passé les bornes de la raison. Sa jalousie naturelle , animée par un sentiment de gloire, lui fit penser qu'il ne pourrait trop promptement et avec trop de rigueur punir une personne par qui il croyait

avoir i^çu un affront si sensible. L'action du comte de PancalUer était une preuve contre elle f qui ne laissait auôun doute qu'elle ne fut coupable. Il allait mander qu'on la fît mourir^ si le roi d'Angleterre , qui avait conservé plus de sang-froid , ne lui avait représenté qu'il ne fallait pas suivre ce premier mouvement ; que^ \

puisque le déshonneur avait été public, la pu* nition devait l'être , et qu'il devait suffire à son honneur outragé d'abandcmner la comtesse À la rigueur de la loi établie en Lombardie et en Savoie ^ qui condamnait toutes les femtnes sur^ priëes comme lavait été cette princesse , à mou* rir y s'il ne se présentait pas un chevalier^ qui , en combattant son accusateur y la justifiât par le sort des armes, te comte de Savoie se rendit aux raisons du roi d'Angleterre , avec d'autant plus de facilité y qu'il savait que la valeur dû eomte de Pancallier était redoutable; qu'il étsaît bien persuadé que personne n'oserait entreprendre la défense de la comtesse , et qu'ainsi sa vengeance n'en était pas moins sûre pour être difiërée. Il n'accorda que trois mois à la justification de cette princesse y quoique la loi lui en* accordait davantage ; et il résolut de ne quitta* l'Apgleterre pour retourner à Turin , que lorsque ^es ordres seraient exécutés.

Le comté de Pancallier , que son crime avait

33o HISTOIRE

rendu eacore plus farouche ^ se fit un barbare plaisir d'aller luK-méme annoncer à la comtesse un si terrible arrêt : il n'attendit pas sa réponse ; il sortit pour le rendre public. Quelcpie préparée que fut la comtesse au plus funeste événement » une condamnation si prompte la surprit. La ten« dresse que le comte de Savoie avait paru avoir pour elle , lui avait iait croire qu'il n'en vien* drait point à cette extrémité j sans lui avoir parlé, et sans avoir examiné par lui-même si elle était téritablement coupable. L'horreur de son supplice^ et la honte qui y était attachée ^ la firent frémir. Emilie fit un effort sur sa propre donleur^ pour adoucir celle de la comtesse, et pour lui donner des espérances Qu'elle n'avait peutêtre pas elle-même. Rassurez -vous , madame , lui disait-elle , et croyez que , malgré ceux qui veulent ternir votre réputation , voti*e innocence trouvera des défenseurs. Ce discours fit pen d'impression sur l'esprit de cette princesse; die se croyait trop malheureuse pour espérer que quelqu'un voulût s'exposer pour elle. U y avait cependant des momens où il ne lui paraissait pas impossible que Mendoce vint à son secours ; mais elle s'arrêtait peu sur cette pensée ; mille raisons la détruisaient. Je ne dois point juger des sentimens de Mendoee par les miens ; tout ce qui m'est revenu de lui a contribué à rendre inuliles

DE LA C09TESSS DE SATOIE. SSl

les efforts que ma raison faisait pour surmonter ma passion ; et ce qo'Q entendra dire de moi me fera paraître à ses yeox^ non-s^ilement indigne de son attachement, mais même de son sooTenir. liadame, Ini répondit Emilie, dans la situation malheureuse où tous êtes, tous ne derez songer qu'à saurer Totre Tie et à confimdre tos «memis y cpii osent tous accuser d'une façon si injurieuse; il ne TOUS est pas permis de n'en pas chercher les moyens ; je n'en Tois point de |Ju$ sûr que celui d'aToir recours à Mendoce ; c'est le seul homme que tous connaissiez , qui ait une Tertu assez noble pour une pareille entreprise ; TOUS ne dcTez tous (aire aucun scrupule de lui écrire , puisqu'il s'agit de Totre gloire ; je me chai^ de lui faire tenir Totre lettre. La comtesse aTait bien de la peine à se résoudre de suiTre le conseil d'Emilie; elle craignait de faire une démarche inutile , et que Mendoce , déjà trop préTcnu contre elle sur les bruits publics , n'ajoutât pas foi à ce qu'elle lui manderait pour les détruire. EnGn , l'image aflreuse d'une mort qui la déshonorerait , et les persécutions d'Emilie qui augmentaient tous les jours, la déterminèrent , quoique aTcc pe4i d'espérauce de succès, à écrire à Mendoce.

Ce prince éprouTait de son côté d'autres revers de la fortune. 11 était parti de Sicile , sur

55a. HISTOIRE

la nouvelle qu*il avait reçue que les Tolède , profitant de son absence , s'étaient emparés d'une partie de ses états ^ etquils avaient mis le siège devant Carthagéne. Mendoce, accompagné du comté d'Eu ^ qui n'avait point voulu l'abandonner y était entré dans la place : ainsi il ignorait les dei*niers malheurs de la comtesse de Savoie. Le discours qu'on lui avait tenu contre elle en Sicile était demeuré profondément gravé dans son âme y et y avait jeté tout le trouble imaginable ; mais le penchant naturel qui nous porte presque toujours à nous ilatter dans nos malheurs , lui faisait quelquefois soupçonner ce bruit de fausseté. Le dé$espoir de n'être point en liberté d'aller s'en éclaircir lui faisait négliger le soin de sa vie , et avait encore augmenté sa valeur; on le regardait comme un homme extraordinaire. Le comte d'Eu loi faisait souvent des reproches de ce qu'il s'exposait trop légèrement » sans le persuader de prendre à l'avenir plus de précaution. Un jour que Mendoce rentrait dans la ville » au retour d'une sortie où il avait fait des actions surprenantes y on lui dit qu'un prisonnier demandait à lui parler : il ordonna qu'on le fit entrer. Son étonnement ne se put exprimer lorsqu'il reconnut ce prisonnier pour unéeuyer de b comtesse , qui était frère d'Emilie. Ce jeune homme.

zélé pour sa princesse , n'ayant point trouvé Mendoc^ en Sicile, où sa sœur l'avait envoyé , était venu le chercher dans ses états; et, ayant appris que ce prince était dans Carthagène , il avait eu l'adresse de se mêler avec les ennemis , et de se faire prendre prisonnier à la sortie qu'avait faite Mendoce. Il fit à ce prince le récit de la cruelle aventure de la comtesse ; et il lui dit tout ce qu'il crut devoir le persuader de l'horrible injustice de l'accusation qu'on lui faisait. Il lui donna ensuite la lettre de cette princesse, et il n'oublia rien pour l'engager à la secourir.

Mendoce se trouvait agité dans ce moment de mouvemens si violens , causés par l'amour et la jalousie , qu'il n'écoutait qu'à peine ce qu'on lui disait, et qu'il ne daigna pas lire la lettre. Il se fit dans son esprit une confusion , qui ne lui laissa rien voir que les apparences du crime de la comtesse , et qui lui ferma les yeux sur tout ce qui le pouvait porter à la pitié. Saisi de dépit et tle colère : Allez , dit-il au frère d'Emilie , rendez compte de la situation où vous me trouvez ; elle me force à refuser ce qu'on souhkite de moi , et à vous dire qu'il faut chercher un autre défenseur. Partez, continua-t-il, ne perdez pas un moment. En finissant ce discours, sans vouloir l'écouter davantage, it le remit entre les mains d'un officier, à qui il

ordonna de le conduire en sûreté hors de la ville. Mendoce était si transporté qu'il ne se reconnaissait plus lui-même ; son trouble était si grand , que le comte d'Eu était entré dans sa chambre, et lui en avait déjà demandé plusieurs fois la cause , sans qu'il y eût fait aucune attention ; il aperçut enfin ce prince j et il fit un efibrt sur la violence de ses passions , pour lui conter ce qu'il venait d'apprendre de la comtesse de Savoie. En refusant de combattre pour elle , continua Mendoce , sans donner le temps au comte d'Eu de lui répondre, j'ai montré que l'amour n'a plus de pouvoir sur moi, lorsqu'il n'est plus soutenu par l'estime; la comtesse s'est rendue indigne de celle que j'avais pour elle : les soupçons qu'on m'avait donnés sur sa conduite sont trop cruellement confirmés ; je ne saurais plus douter que l'ingrate n'ait oublié , pour un autre , ces raisons d'honneur et de bienséance dont elle s'est défendue contre moi. Hélas ! lorsque ses rigueurs faisaient toutes mes Craintes , je ne pensais pas que j'en serais le seul objet ; et , désespérant de l'obliger jamais à prendre un engagement avec moi , je ne m'étais point imaginé qu'elle en pût prendre avec un autre.

Le comte d'Eu trouvait que la douleur de Mendoce était si juste , qu'il crut en devoir lais-

ser passer les premiers mouvemens avant que d'entreprendre de le persuader de la modérer; il laissait un libre cours à ses plaintes , et se contentait de s'affliger avec lui. Dans le temps que Mendoce était le plus animé contre la comtesse y Tenvie de savoir comment elle pourrait s'excuser auprès de lui , et peut-être l'espérance de trouver de nouveaux sujets de la haïr, lui firent ouvrir la lettre qu'elle lui écrivait , et il y lut ces mots :

w Le peu d'attachement que j'ai pour la vie » m'a fait jusqu'ici négliger le soin de la con- » server ; mais , quand je fais réflexion que , » si je la perds, je paraîtrai coupable d'un » crime dont le simple soupçon me fait horreur, » je me reproche à moi-même cette indifl^é- >} rence , et je me détermine enfin à vous faire » savoir mes malheurs : le frère d'Emilie vous » en instruira ; je m'en épargne le récit trop » cruel. Malgré les apparences qui me condam- » nent aux yeux de tout le monde , j'ose me » flatter que je ne le serai point par vous ; vous » savez mes sentimens les plus secrets; l'aveu M que vous m'en avez arraché, et dont je me n suis punie si sévèrement, me justifie auprès » de vous. Il m'est permis de le rappeler dans » l'état où je suis ; il doit vous engager à prendre » ma défense; mais d'afireuses idées me persua-

» dent que, peut-être, il ne sera plus temps , » et qu'une mort indigne de ma vie préviendra » votre secours. Qui aurait pu croire qu^une fin » si funeste terminerait des jours qui étaient si n tranquilles, avant que je vous eusse vu? Ne ^ refusez pas des larmes "à une destinée si pea » méritée et si malheureuse, et n'oubliez jamais *i que je vous donne aujourd'hui la plus forte I) preuve de confiance et d'estime que, pendant » sa vie et en mourant , pouvait vous donner la w comtesse de Savoie. »

Cette lettre fit sur Mendoce un eflfet bien différent de celui qu'il en avait attendu ; il en fut si attendri , quil ne put s'empêcher de répandre des larmes. A peine eut-il la force d'achever de ia lire; elle lui tomba des mains. Si elle ne lui ^a pas entièrement sa jalousie, elle lui fit da moins regarder, avec étonnement, que cette jalousie l'eût aveuglé au point de lui faire envisager, sans frémir, la mort d'une personne qu'il avait aimée si passionnément , et qu'il n'aimait encore que trop pour son repos. Il se reprochait sa dureté; Taction qu'il venait de faire lui parut blesser les lois de l'honneur. Plus il réfléchissait sur ce que lui mandait la comtesse, et plus il trouvait que , quelque chose qui lui en pût coûter, il devait la tirer du péril où elle était. Je serais indigne de vivre , disait-il au comte d'Eu,

. DE LA COMTESSE DE SAVOIE. 3ùJ

si j'abandonnais une princesse qui a recours à moi. La crainte de hasarder, par mon absence, de perdre mes états, ne doit point me faire balancer un moment. Le comte d'Eu , non^seulement ne s'opposa point à la résolution de Mendoce, mais il en facilita même l'exécution , en lui disant qu'il pouvait lui confier la défense de Carthagéne, et qu'il devait être assuré que, s'il n'était pas assez heureux pour la lui conserver, il pouvait compter du moins qu'il s'ensevelirait sous ses ruines avant que de la laisser passer à ses ennemis.

Mendoce, pénétré de reconnaissance, embrassa le comte d'Eu; et, après lui avoir demandé pardon de ce qu'il allait abuser de son amitié, il prit avec lui les mesures nécessaires pour son départ. Elles furent, de faire répandre le bruit qu'il allait s'absenter pendant quelques jours pour une négociation secrète qui pouvait terminer la guerre, et de laisser au comte d'Eu un ordre pour commander en son absence. Il ne voulut mener dans son voyage qu'un seul homme avec lui ; ce ne put être dom Ramir; il avait été blessé quelques jours auparavant.

Les assiégés firent une sortie : comme elle n'était que pour favoriser celle de Meodoce^ elle ne fut ni diflicile ni dangereuse. Ce prince fit, TOME III. aa

pour se rendre en Savoie ^ toute la diligence que peut faire un amant qui court assurer les jours de ce qu'il aime. Il laissa l'Espagnol qu'il avait avec lui , à cinq ou six lieues de Turin : il jugeait à propos d'y entrer seul. Son impatience lui permit à peine , lorsqu'il y fut arrivé , de descendre de cheval pour se rendre au palais ; il espérait trouver le moyen de parler à Emilie ou à son frère , avant que de combattre le comte de Pancallier. Comme il marchait dans le palais avec quelque sorte d'inquiétude d'être reconnii de quelque autre que de ceux qu'il cherchait , en traversant une galerie , il vit paraître une foule de monde qui lui sembla venir à lui; il songeait à l'éviter^ lorsqu'il aperçut une porte à demi ouverte ; il s'y jeta, et, par un effet du hasard , c'était précisément le lieu où l'on amenait la comtesse; le teime fixé pour sa justifica^ tion expirait , et elle venait satisfaire aux devoirs que sa vertu et la religion exigeaient d'elle. Mendoce était placé derrière un rideau dans l'embrasure d'une fenêtre. Le spectacle qui s'ofirit à lui mit sa constance à la dernière épreuve : il vit la comtesse entrer avec un air modeste et une douleur courageuse, qui semblaient faire voir l'innocence de son âme, et le mépris qu'elle avait pour la vie. Elle demeura seule avec celui qu'elle avait choiai pour la préparer

DE LA COMTESSE DE SAVOIE. SSq

à la morl ; la certitude qu'elle croyait avoir de n'être entendue que de lui j la faisait parler assez haut; ainsi, Mendoce, sans le vouloir, fut fiMTcé d'apprendre les secrets les plus cachés de cette princesse, et il fut convaincu, par ce qu'il entendit, qu'elle ne se reprochait rien que la tendresse qu'elle avait eue pour lui, et dont, malgré les sujets qu'elle croyait avoir de s'en [daindre , elle s'accusait encore dans ces tristes momens. Je pardonne au comte de Savoie, ajouta-t-elle enfin à ce qu'elle venait de dire. Tinjustice de ma mort; je ne me crois pas entièrement innocente à son égard, puisque j'ai eu pour un autre des sentimens que je ne devais avoir que pour lui ; et c'est à cette faute involontaire et qu'il ignore, que je sacrifie ma vie à celui de qui je la tiens.

Pendant que la comtesse parlait, Mendoce pensa vingt fois ouvrir le rideau et s'aller jeter, transpwté d'amour, d'admiration et de joie, aux genoux de cette princesse : le respect pour ce qui se passait, et la crainte de se rendre inutile à la défense des jours de la comtesse, furent seuls capables de l'arrêter. U profita du trouble et de la confusion, lorsqu'on la ramena dans son appartement , pour sortir sans être remarqué.

On avait dressé , dans le milieu de la place

54o lilSTOIRÉ

qui était devant le palais, une colonne de mai*-* bi*e blanc , où était attaché une espèce de bouclier, sur lequel celui qui demandait le combat devait écrire son nom.Mendoce, ne voulant point y faire mettre le sien , fit seulement écrire qu'un chevalier se déclarait défenseur de la comtesse de Savoie ; et aussitôt il alla dans un endroit écarté de la Ville, où il avait laissé ses armes. Pendant qu'il les reprend avec beaucoup de diligence , la joie publique avait déjà annoncé au comte de Pancallier le secours imprévu qui arrivait à la comtesse. Sa fierté ne se démentit point en cette occasion; son esprit, peu susceptible des préventions de ce temps-là , ne lui fit point appréhender une preuve remise au sort des armes. Persuadé que la valeur et non la justice décidait , il se prépara à soutenir son crime sans crainte et sans remords; il méprisa même un ennemi qui ne voulait pas se nommer, et, sans faire sur cela les difficultés qu'il aurait pu faire, il ordonna que, selon l'usage, on demandât à la comtesse si elle remettait ses intérêts au chevalier inconnu qui offrait de les soutenir. Cette princesse, bien loin de ressentir de la joie de ce qu'il se trouvait enfin un homme assez généreux pour prendre son parti , ne put 8*empécher d'en soupirer et d'hésiter sur sa réponse ; mais aussitôt , se fiiiisant un crime des raisons

DE LA COMTESSE DtE SAVOIE. 54 1

qui la portaient à eette incertitude et à souhaiter la mort^ elle accepta un secours qu'elle eût peut-^tre refusé, si elle avait osé s'abandonner aux mouvemens de la douleur et du désespoir secret que toute sa vertu avait peine à vaincre. Voulant même, par un témoignage publie, ré^ parer le peu de satisfaction qu'elle avait laissé voir, elle tira de son doigt une bague , et , en la remettant à celui qui était chargé de savoir sa volonté, elle lui ordonna de la porter à son protecteur, et de le prier de sa part de la recevoir, non-seulement comme un aveu qu'elle faisait de lui , mais aussi comme le présage assuré de la victoire dont son innocence lui répondait.

Peu de momens après le consentement de la comtesse, on vint la prendre pour la conduire au lieu où, selon ce qui était porté par la loi, elle devait être témoin de la décision de son sort. La honte de paraître en public d'une façon si indigne d'elle répandait sur son visage une rougeur qui ne servait qu'à augmenter sa beauté , sans diminuer cet air de noblesse qui lui était naturel. lî s'éleva un, murmure d'admiration en la voyant paraître , qui ne cessa que lorsque hs juges du camp eurent fait donner le signal d'un coinbat où la valeur et le courage firent voir ce qu'ils ont de grand et d'admirable. La victoire demeura long-temps incertaine ; enfin Mencjoce ,

irrité de trouver tant de résistance ^ pressa si vivement le comte de Pancallier, qu'il le fit tomber à ses pieds mortellement blessé. Tout le monde applaudit par de grands cris à la victoire de Mendoce , et aussitôt les principaux seigneurs de Savoie s'approchèrent pour entendre le comté de Pancallier, qui avait fait signe qu'il voulait pailler : il déclara publiquement sa trahison. A peine avait-il justifié la comtesse par le récit de tous ses crimes, que le peuple furieux se jeta sur lui , et , par toutes sortes de cruautés et d'indignités, rendit sa mort aussi terrible que devait l'être celle d'un aussi méchant homme.

Pendant que le peuple marquait à la comtesse, par l'ardeur de la venger,, son zèle et son attachement, et que toute la cour, dont elle était adorée, la reconduisait en triomphe au palais, Mendoce disparut; et, malgré tous les soins que l'on prit, par les ordres de la comtesse, pour en apprendre des nouvelles, on ne put y réussir. Elle fut véritablement fâchée de ne point connaître celui à qui elle avait de si grandes obligations, et de ne pouvoir lui en témoigner sa reconnaissance. On fit partir un homme considérable pour porter au comte de Savoie , en Angleterre , une nouvelle qui le devait combler de joie. La comtesse s'était trouvée, dans ïv cours de cetti3 journée, dans des

situations si violentes , qu'il était bien juste qu'on la laissât enfin à elle-même : elle s'enferma avec Emilie dans son cabinet. Dès qu'elle se vit seule avec elle , et qu'elle fit réflexion sur le peu de joie que lui donnait un changement si avantageux 9 quels reproches ne se fit-elle point ! Je suis justifiée^ Emilie ^ disaitelle , et je ne suis pas contente; je dois la vie et rhonneur à un autre qu'à Mendoce; il no m'a pas même jugée digne de sa pitié ; il ne s^est fait un fantôme d'obligation et de devoir que pour m'abandonner. Je vois combien je me suis trompée, quand j'ai cru lui avoir inspiré les mêmes sentimens que j'avais pour lui; et cependant je suis dans un état où je ne puis m'en consoler ni le haïr. Ces tristes réflexions étaient suivies d'un torrent de larmes. Madame , lui dit Emilie y le ciel a permis que Mendoce^ par un procédé si cruel , vous donnât lieu de vous guérir d'une passion qui vous rendait malheureuse. Ouiy Emilie I interrompit la comtesse» je surmonterai ces égaremens de mon cœur; les mépris de Mendoce et ma vertu m'en assurent; je vais du moins prendre toutes les apparences de la raison » et ne plus parler d'une faiblesse dont je sens toute la honte.

Mendoce n'était pas dans un état plus tranquille : après l'aveu du comte de Pancallicr, il

s'était d'abord livré à la joie d'avoir assurd les jours d'une personne qu'il adorait, et rendu à sa vertu tout son éclat; mais cette joie fut bientôt troublée par la dure nécessité de partir sans lui parler. Il ne pouvait, après sa victoire, en chercher les moyens sans être reconnu ; ei il ne pouvait l'être sans exposer la comtesse à de nouveaux soupçons , qui auraient pu être très-dangereux pour elle. Ces réflexions le déterminèreqt à se faire la cruelle violence de partir sans la voir, et à saisir ces premiers mon^ens de confusion, où on ne faisait pas en^ core attention à lui , pour sortir de Turin. Lors^ qu'il eut rejoint l'Espagnol au lieu où il hii avait ordonné de l'attendre, il ne put résister à l'envie d'écrire par lui à la comtesse. Il trouvait une sorte de conscrfation à ne pas laisser ignorer à cette princesse qu'elle ne devait son triomphe qu'à ce mé^ie amour qui l'obligeait à s'éloigner d'elle. Il instruisit l'Espagnol des précautions qu'il foUait qu'il prit, non-seulement pour rendre sa lettre en secret à Emilie, mais aussi pour éviter qu'on pût penser qu'elle vint de sa part. Pour plus de sûreté , il lui ordonna de laisser passer deux ou trois j^Hrs, et de prendre un long détour pour aller à Turin, L'espérance qu'avait Mendoce d'y i-evenir ui\ jour lui-n^éine, çt c^lle qqe sa lettre, qvj ^

prendrait à la comtesse ce qu'il venait de faire pour elle , effacerait de son esprit l'impression désavantageuse que son refus y aurait pu faire, adoucirent un peu sa douleur, et lui donnèrent la force d'aller à Carthagéne où son honneur l'appelait.

Cependant le comte d'Eu avait défendu cette place avec autant de gloire que de bonheur.

Les ennemis, informés de l'absence de Mendoce, voulurent en profiter ; ils donnèrent iin assaut. Dans le fort de la mêlée , le comte de Tolède fut fait prisonnier, et les ennemis obligés de se retirer avec une perte considérable. Privés de leur chef, ils ne pressèrent plus le siège avec la même ardeur. Le comte d'Eu crut ne pas manquer à l'amitié qu'il avait pour Mendoce , en cherchant à adoucir la prison du comte de Tolède, et à la lui rendre supportable; touché même des grandes qualités qu'il remarqua en lui, et de sa valeur dont il avait été témoin, il forma le dessein de finir, par son mariage avec dona Isabelle , une guerre qui n'était fondée que sur une haine héréditaire qui n'avait que trop duré. Il en parla au comte de Tolède, et lui dit qu'il emploierait tout le crédit que son amitié lui devait donner sur l'esprit de Mendoce , pour le porter par cette alliance à la réupion de leurs maisons. L'état où se trouvait le

comte de Tolède, et ce qu'il avait entendu dire du mérite dedona Isabelle, rendaient cette proposition trop avantageuse pour n'être pas écoutée avec plaisir. On convint d'une suspension d'armes jusqu'au retour de Mendoce : il (ut plus prompt que le comte d'Eu ne l'avait espéré. Mendoce , pénétré des obligations qu'il avait à ce prince, lui en témoigna , en arrivant , toute sa reconnaissance dans les termes les plus tendres. Il lui rendit compte de l'heureux succès de son vopge, et de la façon singulière et touchante dont il avait appris qu'il était toujours aimé de la comtesse de Savoie. Le comte d'Eu oublia dans ce moment ses chagrins, pour prendre part à la satisfaction de son ami. il lui parla ensuite du comte de Tolède , et de l'^ivie qu'il avait de voir finir leurs inimitiés par une paix solide. Mendoce devait trop au comte d'Eu , pour n'être pas charmé de trouver une occasion de lui faire connaître le pouvoir qu'il avait sur lui : il le rendit maître absolu de ses intérêts. Dona Isabelle, de son côté, sacrifia à la tendresse qu'elle avait pour son frère , la répugnance qu'elle se sentait pour un nouvel engagement. Le comte de Tolède et Mendoce oublièrent qu'ils avaient été ennemis; ramifié prit facilement la place de la haine dans \e cœur de deux hommes déjà si prévenus d'es-

lime l'un pour l'autre. Le mariage de dona Isabelle^ qui assurait la paix, causa une joie générale : elle partit aussitôt après , pour suivre son mari dans ses états. Les soins importans dont Méndoce avait dû être occupé n'avaient pu le distraire ixa moment du souvenir de la comtesse de Savoie. Plus tourmenté que jamais de l'envie de la voir et des obstacles qui s'y opposaient, il s'abandonnait au chagrin le plus vif. A ces agitations se joignait l'impatience de savoir comment elle aurait reçu sa lettre : celui qu'il en avait chargé ne revenait point , et ce retardement lui donnait des inquiétudes mortelles. Mille craintes s'emparaient de son esprit : celle qui le frappait le plus, était que cet homme n'eût fait quelque imprudence ; il lui paraissait qu'il en avait fait une lui-même d'écrire à la comtesse ; tout le désespérait ; il ne savait à quoi se résoudre. Le comte d'Eu, pour terminer l'incertitude où il le voyait , lui proposa de venir avec lui à la cour de Henri P^ , où il se croyait obligé de retourner : Vous y trouverez peut-être, lui dit-il , une occasion d'aller à celle de Savoie , sans que ce voyage puisse être suspect; du moins vous serez plus à portée en France d'apprendre des nouvelles de la comtesse. Mendoce se laissa d'autant plus aisément per^ suader par les discours de ce prince, qu'il trou-

vait que ce serait toujours un gi'and adoucissement à ses peines de ne point quitter un ami qu'il aimait tendrement , et avec qui il en pouvait parler. La veille de son départ^ lorsqu'il ne Tespérait plus, l'Espagnol qu'il avait envoyé à Turin arriva , et lui donna un nouveau sujet de s'affliger, en lui rapportant sa lettre qu'on n'avait pas voulu recevoir. Cet homme dit à Mendoce qu'un malheur imprévu Tavait empêché d'exécuter ses ordres aussi promptement qu'il l'aurait souhaité ; que, pour y satisfaire, trois jours après qu'il Teut laissé , sans Ksiire attention au mauvais temps, il s'était mis dans une barque dans le dessein de repasser le Pô-; que cette barque avait eu le sort de plusieurs autres qui avaient péri; qu'on l' avait retiré de Teau presque mort , et porté dans une maimn près du rivage, où une maladie violente, causée sans doute par cet accident, lavait retenu pendant près d'un mois; que, aussitôt que ses forces le lui avaient pu permettre , il s'était rendu à Turin; qu'il avait trouvé l'occasion de donner à Emilie la lettre dont il était chargé ; que , peu de momens aprè&, elle la lui avait rapportée avec un ordre exprès de la comtesse de repartir sur-le-champ : il ajouta que , lorsqu'il sortait de la ville , le comte de Savoie y arrivait. Mendoce écoutait impatiemment ce récit , et.

sans faire réflexion que le refus qu'avait fait la comtesse de recevoir sa lettre pouvait n'avoir point d'autre cause que l'opinion où elle était qu'il lui avait refusé son secours, il se livrait aux plus cruelles pensées que puisse avoir un amant qui croit que la personne qu'il aime ne veut plus entendre parler de lui. Dans cette douloureuse situation, il partit avec le comte d'Eu , sans avoir aucun dessein bien formé. 11 arrivait en même temps des événemens si favorables pour lui, que, quand il en eût été le maître, il n'eût pas pu les disposer autrement. Henri I"., toujours jaloux de la puissance du duc Guillaume , et ne se trouvant pas en état de l'abaisser, songea du moins à lui ôter l'espérance de la couronne d'Angleterre, en appuyant auprès dlÉdouard les intérêts d'un jeune prince de son sang, que l'empereur avait élevé et renvoyé depuis peu auprès de lui. Le comte d'Eu, avec Mendoce qui ne se faisait pas connaître, arriva dans cette conjoncture à la cour de Henri I". ; il parut au roi que personne n'était plus propre que le comte d'Eu à conduire avec succès l'importante négociation qu'il voulait commencer en Angleterre. Le même jour que ce prince reçut les ordres du roi , et qu'il accepta l'emploi dont il le chargeait, on apprit en France la nouvelle que le comte de

35o HISTOIRE

Savoie était mort^ et que la comtesse, qui n'avait point d'enfans, avait voulu, en retournant auprès du roi, son frère, quitter une cour où elle avait essuyé de si sensibles déplaisirs. A cette nouvelle , tous les sentimens de Mendoce changèrent; et, sans savoir si ce qu'il souhaitait lui serait heureux ou funeste , il eut une impatience extrême de suivre le comte d'Eu en Angleterre, et il ne cessa point de le presser et de le prier de partir , jusqu'au moment qu'ils s'embarquèrent ensemble à Calais ; mais plus Men^ doce approchait deLondres, plus ses craintes et ses agitations renaissaient. Dés le soir même qu'il y fut arrivé, il se déroba des gens du comte d'Eu; et, habillé le plus simplement qu'il lui fut possible, il se rendit à l'appartement de la comtesse de Savoie. Il lui fit dire qu'un homme de la suite de l'ambassadeur de France prenait la liberté de lui demander une audience particulière. La comtesse, qui ne pouvait comprendre ce que cet homme pouvait avoir à lui dire, envoya Emilie pour le savoir; mais Emilie n'eut pas sitôt jeté les yeux sur lui, ^e, sans lui parler, elle rentra brusquement dans la chambre : il la suivit avec un trouble qui ne peut être comparé qu'à celui de la comtesse, lorsqu'elle le reconnut. Quoi ! dit-^lle avec on ton animé de colère, et voulant titrer dans son

DE LA COMTESSE DE SAVOIE, 55l

cabinet pour le fuir, Mendoce ose se présenter devant moi? Oui, madame, lui dit-il^ en se jetant à ses genoux et en l'arrêtant malgré elle; mais il ne vous importunera pas long-temps; je ne veux que remettre entre vos mains ce témoignage de votre confiance. En disant cela, il lui présenta la bague qu'il avait reçue d'elle. La vue de cette bague fit démêler en un moment à la comtesse toute la vérité, et la tira d*erreur. Un nouveau trouble s'éleva dans son âme ; elle demeura quelque temps interdite , sans songer à faire relever Mendoce , qui était toujours à ses genoux , et sans avoir la force de lui rien dire. Rompant enfin un silence qui ne causait pas moins d'étonnement que de crainte à ce prince : Ah! Mendoce^ lui dit-elle, en le regardant avec des yeux pleins de douceur et de charmes, c'est donc à vous que je dois et ma vie et ma gloire? Non, madame, lui dit-il, vous ne devez rien qu'à vous-même; je n'ai d'autre avantage que d'avoir puni votre ennemi. A ce court éclaircissement succéda , entre ces deux personnes qui s'aimaient , une de ces conversations douces et animées qu'on imagine facilement, et qu'il n'est pas aisé de rapporter. Us parlèrent de tous les événemens extraordinaires de leur vie depuis qu'ils s'étaient connus : les soupirs et les larmes interrompirent souvent leurs dis-

552 HlëTOiRE DE LA COMTESSE DE SAVOIE.

cours. Enfin , la comtesse , qui n'avait pins de devoir qui combattit son inclination , et qui ne se reprochait plus la passion qu'elle avait pour Mendoce^ la lui avoua sans scrupule. Charmés du plaisir de se voir et d'être en liberté de se rendre compte de leurs moindres pensées^ ils passèrent plusieurs jours dans l'état du monde le plus heureux. La comtesse apprit au roi» son frère, les obligations qu'elle avait à Mendoce; il entra dans sa reconnaissance en approuvant le dessein où elle était de l'épouser aussitôt que la bienséance le pût permettre. Ce mariage se fit avec toute la magnificence possible.

La négociation que le comte d*Eu traitait ea Angleterre fut aussi funeste à ce prince qu'elle avait été favorable à Mendoce. Le duc Guillaume se servit de ce prétexte^ lorsque, après la mort d'Edouard, il monta sur le trône d'Angleterre , pour satisfaire sa haine en terminant les jours du comte d'Eu par une mort tragi* que , comme toutes les histoires le rapportent.

Page 1