LIVRE 1, CHAP. Il
serons plus. [« Calamitosus est animus futuri anxius". »
Ce grand præcepte est souvant allegué en
1. L'esprit inquiet de l'avenir est malheureux. SÉNÈQUE, Leltre O8. ë
Le sens dans lequel Montaigne a pris cette sentence de Sénèque ne semblewpassavoir été compris par les éditeurs. — « Montaigne, écrit J.-V. Le Crerc (édit. des Essais, 1826, t. I, p. 10) Mäntort de blâmerlla prévoyance, son excès seul est répréhensible. » « Cette pensée de Montaigne, écrit un autre, a été justement blâämée. » (LouaANDRE, édition déssÆssais, 1854, t. I, p. 16.) Or Montaigne ne vise nullement ici la prévoyance de l’homme sage et prudent qui säit, en attendant mieux, se contenter du présent sans être trop exigeant, en jouit raisonnablement, et prévoit cependant les biens et les maux de l'avenir pour s'assurer les premiers et s’efforcer d'éviter les seconds. Rien, en effet, de plus contraire que l’imprévoyance et l'imprévision de l'avenir à sa philosophie de la vie, telle qu'il l'explique si clairement en tant de pages.#Rien non plus ne serait plus contraire au sens vrai deS”sentiments de Sénèque et d’Épicure, qu’il rappelle ici : Sénèque, dans l’Epître 98, d’où la citation est extraite, s’explique nettement : « Je me garde bien, écrit-il à Lucilius, de te prêcher l’insouciance; je t’avertis de prendre garde aux écueils; tout ce que la sagesse peut prévoir, prévois-le; observe, détourne avant qu'il n'arrive ce qui peut te porter dommage. » Épicure, préoccupé de libérer ses contemporains de la pensée d’une survie malheureuse et tourmentée, d’un enfer en un mot, n'écarte le souci de l’avenir qu’en ce qui concerne la vie supraterrestre. Pour l’existence actuelle, loin de préconiser, commeAristippe, la vie au jour le jour et l'indifférence pour l'avenir, Épicure professe que le sage qui saura suivre ses préceptes, saura jouir à la fois du présent, du passé, et, par une anticipation nécessaire, de l’avenir. La prévision de l'avenir ést un des traits principaux de la morale épicurienne, la prévoyance qui préside aux actions les
Platon : Faicts ton faict et te conois'. Chacun de ses deus membres envelope generalement tout nostre devoir, et semblablement envelope son compaignon. Qui aroit a faire son faict, verroit que sa premiere leson c'est conestre ce qu'il est et ce qui luy est propre. Et qui se conoit, ne prend.plus l’estrangier faict pour le sien : s’aime et se cultive avant toute autre chose : refuse les occupations superflues et les pensees et propositions inutiles. « Ur stultitia etsi adepta est quod concupivit nunquam se tamen satis consecutam putat : sic sapientia semper eo contenta est quod adest, neque eam unquam sui pœnitet®. »
Ligne 10) 1595 :Minutiles. Come la Jolie, quand on lui octroyera ce qu’elle désire, ne sera pas contente, aussinest la sagesse contente derce qui est présent, ne se déplaît jamais de) soi. Epicurus
soumet à une règle et les subordonne à une fin supérieure dont le bonheur de l'avenir est le point principal. La préoccupation dé l'avenir que Montaigne dénonce, avec Sénèque et Épicure, comme contraire à la tranquillité et à la santé de l'âme, c’est la préoccupation ambitieuse, anxieuse et avide de ces hommes (et ils sont légion) qui, quelques biens qu'ils possèdent, n’en sont jamais satisfaits, et dont les aspirations trop ardentes à de plus grands biens les empêchent de «se saisir des biens présents et de se rasseoïir en eux » (A: A.)