Essais, 1. 1, ch. xxvi, vers la fin
Il fut en effet toute sa vie en grandes relations avec eux et avec leur proche parent, Henri de Navarre, pour lequel son affection alla croissant, et dont il était devenu peu à peu comme l’un des conseillers écoutés.
Ces relations vont jouer un grand rôle dans la vie de Montaigne.
En janvier 1554, il fut nommé membre de la Cour des Aides de Périgueux, qui fut supprimée en 1557, et dont le personnel fut incorporé à celui du Parlement de Bordeaux, le 3 décembre 1557. Il resta attaché à cette dernière Cour jusqu’en 1570.
Notons ici que c’est en 1555, à l’âge de vingt-deux ans, pendant qu'il était conseiller à la Cour des Aïdes de Périgueux, qu’il fit son premier voyage à Paris. Il accompagnait son père, récemment nommé maire de Bordeaux et venant solliciter du roi le rétablissement des ,privilèges de la ville, qui continuaient d’être supprimés depuis les troubles de 1548, et qui ne furent restitués qu’en 1561. Le fait de la visite de Montaigne en 1555, à Paris, résulte de ces paroles de l'essai xLvI du livre I : « J'ai vu le roi Henri second ne pouvoir jamais nommer à droit un gentilhomme de ce quartier de Gascogne, et à une fille de la Reine, il fut lui-même d’avis de donner le nom général de la race, parce que celui de la maison paternelle lui sembla trop revers. »
En 1559 il y vint encore, au moins après la mort de Henri IL, et porta à la Cour le drap noir que cette mort rendait obligatoire : « À peine pûmes-nous, un an, pour le deuil du feu roi Henri, porter le drap à la Cour. » Il suivit la Cour au mois de septembre 1550, et accompagna le roi François IT, qui reconduisait sa sœur Claude, mariée à Charles III, duc de Lorraine.
À l’époque où nous sommes de sa vie, un fait se produisit qui exerça sur son existence la plus grande et la plus salutaire influence. Il trouva, en revenant à la
Cour de Bordeaux, un jeune conseiller, âgé de trois ans de plus que lui, Étienne de La Boëtie, dont la haute valeur avait déjà eu l’occasion d’être appréciée parses collègues. À peine se furent-ils rencontrés, qu’ils furent portés l’un vers l’autre par un attrait irrésistible.
Cette amitié des deux jeunes gens qui n’a duré que six ans, de 1557 à 1563, année où mourut La Boëtie, est restée dans la mémoire des hommes et les a rendus inséparables dans l’histoire. Montaigne lui a consacré dans les Essais un de ses plus beaux chapitres, celui De V'Amitié, où il trouve, pour exprimer ses sentiments, des accents admirables, et qui font de ces pages un véritable monument élevé à la gloire de son ami.
Même dix-huit ans après la mort de La Boëtie, pendant son voyage en Italie, le souvenir tout à coup éveillé de son ami perdu lui causait une vive souffrance : «Ce matin, dit-il dans ses notes de voyage, écrivant à M: d'Ossat, je tombai en un pensement si pénible de M:.de La Boëtie et y fus si longtemps sans me raviver, que cela me fit grand mal. »
C’est ce chapitre De l’Amitié que l’on doit d’abord lire, le lecteur pourra pénétrer les replis les plus intimes et les plus profonds du cœur de Montaigne, et sentir l'immense force de cette affection qu’il ne pouvait lui-même expliquer, sinon par ces mots admirables : « Parce que c'était lui, parce que c'était moi, il y a au delà de mon discours et de ce que je ne puis dire particulièrement, je ne sais quelle force inexplicable et fatale, médiatrice de cette union. Nous nous cherchions avant de nous être vus, et par des rapports que nous avions l’un de l’autre qui faisaient en nos affections plus d'efforts que ne porte la raison des rapports; — je crois par quelque ordonnance du ciel.