‹ Œuvres complètes de Michel de MontaigneChapitre 198 sur 297 · LIVRE I, CHAP. XIV · texte numérisé non relu

LIVRE I, CHAP. XIV

du mal, nous les disons sans dangier : celuy des dans ou de la goutte, pour grief qu’il soit, d’autant qu’il n’est pas homicide, qui le met en conte de maladie? Or bien præsupposons le, qu'en la mort nous regardons principalemant la dolur. Come aussi] la pauvreté n’a rien à craindre que cela, qu’elle nous jette entre [ses] bras, par la soif, la faim, le froid, le chaud, les veilles, qu’elle nous fait souffrir.

Ainsi n’ayons affaire qu’à la douleur. Je leur donne que ce soit le pire accident de nostre estre, et volontiers : car je suis l’homme du monde qui luy veux autant de mal, et qui la [fuis] autant, pour jusques à present n'avoir pas eu, Dieu mercy, grand commerce avec elle. Mais lil est] en nous, si non de l’aneantir, au moins de l’amoindrir par la patience, fet| quand bien le corps s’en esmouveroit, de maintenir ce neantmoins l'ame et la raison en bonne trampe.

Et s’il ne l’estoit, qui auroit mis en credit parmy nous la vertu, la vaillance, la force, la magnanimité et la resolution? Où jouéroyent elles leur rolle, s’il n’y a plus de douleur à

Ligne 6) a, a’, b : Comme — 8)a, a’, b: entre Les bras de la douleur par — 14) a, a’, b : qui la craints autant — 10) a, a’, b : mais qu'il ne soit pourtant en nous — 17) a, a',b: patience : qu'il ne soit en nous, quand bien — 20) à, a', b: trampe, je ne le croy pas. Et s’il

deffier : « avida est periculi virtus'. » S'ilne faut coucher sur la dure, soustenir armé dé toutes pieces la chaleur du midy, se paistre d’un cheval, et d’un asne, se voir detailler en pieces, et arracher une balle d’entre les os, se souffrir recoudre, cauterizer et sonder, par où s’acquerra l’advantage que nous voulons avoir sur le vulgaire? C’est bien loing de fuir le mal et la douleur, ce que disent les Sages, que des actions égallement bonnes, celle-là est plus souhaitable à faire, où il y a plus de peine. « Non enim hilaritate, nec lascivia, nec risu, aut joco comite levitatis, sed sæpe etiam tristes firmitate et constantia sunt beati*. » Et à cette cause il a esté impossible de persuader à nos peres que les conquestes faites par vive force, au hazard de la guerre, ne fussent plus advantageuses, que celles qu’on faict en toute seureté par pratiques et menées :

Lætius est, quoties magno sibi constat honestums.

D’avantage, cela doit nous consoler : que naturellement, si la douleur est violente, elle

1. La vertu est avide de péril. SÉNÈQUE, De Providentia, c. 4.

2. Ce n’est pas en effet dans la gaieté, le badinage, les ris et les jeux, compagnons de la frivoiité, mais dans la fermeté et la constance que les sages, même affigés, trouvent le bonheur. CICÉRON, De Finibus, IL, 20.

3. La vertu est plus douce quand elle nous coûte beaucouv. Lucain, IX, 404.

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