Essais, 1. 1, chap. xxvur
Nous nous embrassions par nos noms, et, à notre première rencontre qui fut, par hasard, à une grande fête de ville, nous nous trouvâmes si près, si communs, si obligés entre nous, que rien dès lors ne nous fut si proche que l’un de l’autre. »
Remarquons cette déclaration, que Montaigne «tenait, comme Blosius à l’égard de Gracchus, la volonté de son ami en sa manche et par puissance et par connaïssance » ; à tel point que, « s'étant parfaitement réunis l’un à l’autre, ils tenaient parfaitement les rênes de l’inclination l’un de l’autre »; que Montaigne « n’était pas plus en doute de la volonté d’un tel ami que de la sienne »...; qu’enfin ils étaient amis en tout.
Ayant survécu 29 ans à La Boëtie, il a toujours parlé de lui avec la même émotion et la même éloquence; jamais, pendant ces 29 ans, son souvenir ne s’est affaibli un instant. Pendant toute la durée de sa vie, il remplit « le pieux office de faire à tout jamais les obsèques » de celui qui n’était plus, et il lui a toujours gardé ce qu’il y avait en lui de meilleur.
Né à Sarlat, petite ville du Périgord, où son père était lieutenant particulier du gouvernement de la province, La Boëtie y fit toutes ses études classiques et y resta jusqu’au moment de son départ pour l’Université des Lois d'Orléans, où il fit son droit.
Il y eut pour maître et ami Anne Dubourg qui, devenu quelques années plus tard conseiller au Parlement de Paris, fut brûlé comme hérétique sur l’ordre de Henri II, en 1550.
Il mourut de la dysenterie contagieuse, plus probablement de la peste, en 1563, à l’âge de trente-trois ans. Montaigne, qui a écrit, dans une admirable lettre à son père, Pierre Eyquem, le récit de sa maladie et de sa fin, ne le quitta pas un instant jusqu’à sa mort ef brava la contagion avec un grand courage, ce qui infirme à
l'avance l'accusation absurde qu’on a portée contre lui au siècle dernier et que nous relaterons plus loin.
Pendant les dix années de son exercice comme magistrat, La Boëtie s'était élevé au premier rang par sa science, son caractère, sa maturité précoce, sa sagesse et son amour du travail, et reçut du Parlement plusieurs missions de confiance, qu’il remplit remarquablement. Aussi semble-t-il certain que, s’il eût vécu, il fût devenu un des plus hauts magistrats de France.
Montaigne qui, dans cette union intime de deux cœurs et de deux esprits, semble plutôt, suivant l’expression de Sainte-Beuve, être le juge de l'esprit, alors que La Boëtie serait le juge des mœurs, comme en témoignent particulièrement les pièces de vers latins qu'il lui à adressées et dont je parlerai plus loin, me semble, de même qu’au grand critique, pousser le respect et l'affection pour son ami jusqu’à l'apparence de Villusion. Lorsqu'il parle de lui, dans ses lettres à L'Hospital et à Paul de Foix, il le proclame, en effet, le plus « grand homme » de son siècle. Il a certainement voulu dire que, dans sa pensée, il le serait devenu Or, les œuvres qu'a laissées La Boëtie n'arrivent pas’pour d’autres que pour Montaigne, à faire pressentir que, s'il eût vécu plus longtemps, il eût nécessairement mérité d’être élevé si haut, et il semble bien que Montaigne, qui cependant le connaissait mieux et pouvait mieux le juger que personne, nait pu, en dehors de l'illusion touchante venant de la suggestion d'une amitié sans égale, voir clairement dans le personnage la justification d’un pareil pronostic.
Ea Boëtie lui légua, par testament!, ses livres et ses papiers. Ces derniers comprenaient plusieurs ouvrages inédits, qui furent à peu près tous publiés par Mon-
1 Le testament de La Boëtie se trouve aux archives départementales de la Gironde.
taigne en 1571, à l'exception du Mémoire touchant l'Édit de janvier 1562 et du Discours de la servitude volontaire, qui n’a vu le jour qu’en 1574 partiellement, et en 1577 intégralement. Quant au Mémoire touchant l'Edit de janvier 1562, il n’a été publié que tout récemment, en 1917, par M. Paul Bonnefon, dans les conditions que nous allons indiquer plus loin.
Le 7 septembre 1561, Montaigne était parti pour Paris, où il allait faire un séjour de dix-sept mois, chargé d’une mission du Parlement pour le roi, ayant trait aux troubles religieux de la Guyenne; mais il y allait aussi pour d’autres affaires, que nous ignorons d’ailleurs. I ne revint à Bordeaux qu’en 1563, sept mois seulement avant la mort de La Boëtie. Pendant son séjour à Paris eut lieu, le 3 janvier 1562, l’assemblée de Saint-Germain, où Catherine et L’Hospitat avaient réuni les présidents et quelques conseillers des Parlements du royaume. C’est ce colloque qui aboutit à lédit de pacification du 17 janvier 1562, qui accordait aux protestants l'exercice de leur culte, au moins dans les campagnes.
Cet édit du 17 janvier 1562, donné par L’Hospital, avait en effet pour cause et comme signification un double fait : les efforts du gouvernement pour terrasser l’hérésie n’ayant pas réussi, L’Hospital prit le parti de faire sa part à cette dernière, et de permettre aux protestants l’exercice de leur culte. Les Français modérés et pacifiques accueillirent cette mesure; mais les Parlements l'avaient acceptée d’assez mauvaise grâce et s’efforçaient de mettre obstacle à son application. Et d’abord ils décidèrent que tous les magistrats et tous les gens de justice seraient tenus de faire profession de la religion catholique, afin d'éliminer ipso facto de leur sein les Réformés. Le Parlement de Paris prit les devants sur les Parlements de province, et le
… le dns Éd
mercredi 16 juin 1562, tous les magistrats de Paris prêtèrent le serment catholique, acceptant les articles déjà promulgués par la Sorbonne en mars 1543. Or, se trouvant à Paris à ce moment, qu'aurait dû faire Montaigne? attendre, semble-t-il, que le Parlement de Bordeaux eût décidé de prendre la même mesure, et ce cas survenant, s’il était encore à Paris à cette date, demander à prêter le serment et à signer le formulaire devant le Parlement de Paris. Mais il ne garda pas cette réserve et il demanda, — le registre du Parlement de Paris en fait foi, — pour avoir voix délibérative à Paudience du 16 juin 1562, à être admis à faire profession de foi catholique, ce qu’il a fait et signé au rang des Conseillers de ladite Cour. On a conclu de cette démarche que Montaigne approuvait particulièrement l'attitude du Parlement de Paris. « Il ne serait pas le seul, comme l’a écrit M. P. Bonnefon, dont la jeunesse se montra moins tolérante que l’âge mür. » M. Edme Champion, dans sa très intéressante Jntroduction aux Essais de Montaigne, a même pensé que Montaigne avait voulu s'associer à une manifestation d’hostilité du Parlement de Paris contre le Chancelier qui, pensait-il, allait mettre la France en danger.
Quant à nous, ce qui nous avait incliné vers la conclusion de M. Bonnefon, c’est que nous avions supposé jusque-là que le Mémoire de La Boëtie sur l’Édit de janvier 1562, dont Montaigne, en 1570, avait annoncé l'existence, mais qui n'avait pas été publié jusque-là et que personne ne connaissait, contenait une approbation entière des idées de L’Hospital, une sorte de rapport sur les mesures à prendre dans l'application des principes de tolérance et de conciliation que L’Hospital recommandait dans son édit en faveur des protestants. Et nous pensions, dès lors, qu’il fallait que Montaigne fût bien fanatique pour se montrer, dans un acte public
solennel, en dissidence formelle avec son ami La Boëtie, lui qui avait écrit, dans son chapitre De l’Amitié, que leurs sentiments se correspondaient sur tous les points sans exception ; que « l’un tenait la volonté de l’autre », et que Montaigne n’était pas plus indécis de sa volonté que son ami de la sienne.
Mais voici peut-être une explication plus vraisemblable : La Boëtie avait été chargé par le Parlement de Bordeaux, au commencement de 1561, d’aller solliciter le roi pour assurer le paiement régulier des gages de ses membres. Il séjourna trois mois à Paris et vit Michel de L’Hospital, qui venait d’ouvrir sa politique de tolérance et qui le chargea, en mars 1561, de ses recommandations pour la Cour de Bordeaux, et profita de l'intermédiaire du Conseiller pour faire savoir à cette Cour comment il fallait se tenir au milieu des troubles des deux partis religieux, et en particulier dans l'exécution du récent édit de pacification d'Orléans. « Cette exécution en demeure toute entière en la direction et sagesse de la Cour, disait L’Hospital, laquelle doit bien aviser de ne point irriter le mal par la rigueur, ni aussi l’augmenter par la licence. »
La Boëtie, dès son retour à Bordeaux en mai 1561, rendit compte de sa mission et transmit à la Cour les instructions du Chancelier de L’Hospital relatives à la conduite des pouvoirs vis-à-vis des Réformés. Mais, depuis la date où il avait quitté Bordeaux, ceux-ci, qui étaient très nombreux en Guyenne, étaient devenus de plus en plus violents, notamment dans l’Agenais où ils s'emparaient bientôt du couvent des Jacobins, tant pour y prêcher que pour y loger les ministres, et où l’autel et les statues furent brisés. A Condom, à Villeneuved'Agen, ils avaient chassé les moines, brisé les meubles sacrés et jeté au feu les reliques des saints catholiques. De leur côté d’ailleurs, les catholiques de la région,