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partout où ils étaient plus nombreux, usaient de représaïlles et faisaient subir à leurs adversaires le même traitement.
Aussi le roi envoya à Burie, lieutenant général du royaume en Guyenne, l’ordre de réprimer les excès des deux partis. Burie, qui depuis quelque temps déjà se préparait à agir, se hâta de se rendre à Agen, et il demanda au Parlement de Bordeaux de lui adjoindre La Boëtie. C'était une mission délicate et difficile, à laquelle le désignaient l’estime spéciale dont il jouissait et la mission qu'il avait déjà remplie à Paris. Ils partirent à la fin de septembre 1561, et ils furent très actifs; Burie, sur les instances de La Boëtie, réintégra les Jacobins dans leur couvent et remit tout en état pour qu'il leur fût permis de reprendre leur service, et ils usèrent d’ailleurs, à l'égard des deux partis, de mesures énerpiques qui malheureusement ne purent être maintenues.
C'est pendant que La Boëtie était occupé à cette mission que Montaigne, en septembre 1561, était parti pour Paris, et c’est peu de mois après qu’il y fut arrivé que fut publié l’édit du 17 janvier 1562 par L'Hospital pour assurer la pacification religieuse. Ce fut à l’occasion de cet édit, et pendant que Montaigne était à Paris, que La Boëtie, en juillet ou août 1562, rédigea son Mémoire sur lÉdit de janvier 1562. Le texte en était resté inconnu jusqu'à nos jours. Mais un événement tout récent va probablement nous permettre de donner dece serment de Montaigne une interprétation plus vraisemblable, et même une excuse. M. Paul Bonnefon a en effet trouvé à la bibliothèque d’Aïx-en-Provence, ilya seulement six ans, en 1917, et il a publié dans la Revue d'Histoire littéraire de la France le texte du Mémoire sur l'Édit de janvier 1562. Montaigne, nous l'avons vu, l'avait reçu en héritage parmi les papiers
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de La Boëtie, mais il n'avait pas jugé à propos de le publier, et depuis cette date (1571) personne ne l’avait vu, et il était resté complètement inconnu. Nous donnerons plus de détails au septième volume de cette édition, dans le complément de la biographie de Montaigne, sur cette explication nouvelle que nous ne rappelons ici que sommairement. À
Les conclusions du Mémoire de La Boëtie sont, en effet, tout autres que celles qu’on supposait. La Boëtie, sans blâmer les mesures prises par le Chancelier de L'Hospital, en propose d’autres qui sont tout à fait différentes. Il craint la coexistence de deux religions comme incompatible avec l’autorité royale et avec l'ordre public. Mais, remontant à l’origine des troubles religieux, qui étaient dus aux actes blâmables de l'Église catholique, il est d’avis qu’il est de toute nécessité de réformer les mœurs intolérables du clergé, le gouver- , nement de l’Église et les abus de tous genres auxquels . elle se livrait. Sans toucher à aucun dogme fondamental, il proposait de supprimer certaines pratiques du culte, l’adoration et la vénération des images et des statues dans les églises, d’obliger les évêques à la résidence, de redresser les mœurs du clergé, etc... Ces réformes accomplies, les Réformés reviendraient ipso facto à la religion catholique, et il n’y aurait plus qu’à sévir contre les auteurs de violences.
Ces vues, certes, n'avaient aucune chance de succès, et personne ne fit d'effort pour les réaliser. Mais, telles qu’elles étaient, elles se trouvaient en contradiction avec ce que proposait L’Hospital, qui maintenait les deux religions côte à côte. Dès lors, l'opposition d'opinion, à ce moment, entre La Boëtie et Montaigne n'existait probablement pas. Il est en effet très naturel d'admettre qu’en quittant Bordeaux, en septemhre 1561, au moment même où La Boëtie était activement occupé
à sa mission de l’Agenais, Montaigne était d'accord avec lui contre la coexistence des deux religions, et que par conséquent, en prêétant le serment, le 16 juin 1562, devant le Parlement de Paris, il ne fit rien qui ne fût conforme à leurs vues communes, ce qui semble confirmé encore par le serment identique prêté par La Boëtie deux mois après devant le Parlement de Bordeaux. Mais si nous sommes obligé de reconnaître que-le serment de Montaigne montre qu'il n’approuvait pas l'édit de janvier, tout semble indiquer qu'avec La Boëtie, Montaigne pensait que l’unité de religion n’avait quelque chance d’être maintenue que si l’Église, en se réformant elle-même, donnait légitime satisfaction aux Réformés, tout en conservant sa constitution. Les événements lui démontrèrent ensuite limpossibilité de cette réforme, et il se rallia bientôt à l’opinion de L’Hospital.
Au mois de février 1563, Montaigne, quoi qu'il en soit, rentra à Bordeaux. Pendant son absence, en dehors des faits relatifs à l’édit de janvier 1562, avaient eu lieu, en France, plusieurs événements de première importance : les massacres de Vassy par le duc François de Guise, la prise du roi par les catholiques, le commencement de la première guerre de religion, le siège d'Orléans, l'assassinat du même duc de Guise, qui coïncida, à quelques jours près, avec le départ de Montaigne pour Bordeaux, et qui précéda de peu … de jours la paix d'Amboise (19 mars 1563). Il avait, pendant son séjour à Paris, accompagné la Cour de —. Charles IX à Rouen, qui fut pris le 26 octobre 1562, n et où il mentionne la rencontre qu’il a faite d’indi- | gènes du Brésil, avec lesquels il est entré en conversation par le moyen d’un interprète, et dont il rapporte certaines paroles qui ne manquent pas de sens et de logique, et que nous analyserons plus loin.
Malheureusement, Montaigne, après son retour, ne vécut pas longtemps avec son ami, car La Boëtie mourut le 18 août 1563, laissant Montaigne dans le deuil le plus profond, mais qui fut rendu un peu moins pénible, momentanément, par un grand amour auquel il s’abandonna pour faire diversion.
On s’est demandé pour quelles raisons Montaigne avait prolongé si longtemps à Paris son séjour de 1561-1563, la mission dont le Parlement l’avait chargé ayant été assez vite accomplie. Dix-sept mois absent de sa charge, pour un jeune conseiller, c'était beaucoup. Il est très probable que Montaigne, ayant conscience de sa valeur et désirant se trouver placé sur un théâtre plus vaste et plus animé que n’était Bordeaux, était venu à Paris pour observer les événements de plus près, se faire connaître et préparer ses voies. Dans quelledirection et par quels moyens, nous n’en savons rien.. Je croirais volontiers, vu le caractère que nous lui connaissons (et la conduite qu'il tiendra dix ans plus tard à la Cour dans des circonstances analogues confirme cette opinion), que, probablement déjà très observateur, il comprit, au contact des hommes politiques du moment, qu'il n’y avait rien à faire pour un homme honnête et scrupuleux dans un milieu si trouble, si agité et en somme si corrompu. Il se borna donc, et ce fut déjà quelque chose, à observer la Cour et le monde, surtout politique, et à beaucoup apprendre; et il rentrait à Bordeaux avec une expérience accrue et des idées plus mûres sur les hommes et sur les choses.
Deux ans après la mort de son ami, nous trouvons entre les mains de Montaigne un livre, qui, après le manuscrit des nombreuses et précieuses additions qu'il a inscrites sur son exemplaire des Essais de 1588, qui existe à la bibliothèque de Bordeaux, et après ses
Ephémérides de Beuther, est le plus précieux de ceux qui restent de lui: c’est le gros volume in-folio des Annales de Nicole Gilles, publié en 1562, qui raconte l’histoire de France depuis Pharamond jusqu’à Charles IX, et qui porte la signature de Montaigne. Il a été trouvé à Bordeaux par R. Dezeimeris, correspondant de l’Institut, et il est actuellement en ma possession. L'intérêt de cet ouvrage sur lequel R. Dezeimeris a publié de nombreuses notes dans la Revue d'Histoire littéraire de la France, de 1909 à 1912, est qu’il nous montre Montaigne étudiant et annotant, la plume à la main, avec une grande attention et très méthodiquement, l’histoire de France, depuis son origine jusqu’à l’époque où il avait commencé à lire cet ouvrage (1564). Il est
probable que, si nous avions entre les mains les principaux livres latins ou grecs dont Montaigne s’inspira et qui l’aidèrent à penser, nous le verrions aussi étudier ces auteurs avec suite, et non pas à bâtons rompus et au pré d’une humeur fantaisiste, comme il semble au premier abord.
Bornons-nous à dire qu'on peut trouver dans ces annotations la naissance de plusieurs idées qu'il a développées plus tard dans les Essais. Nous en avons signalé quelques-unes dans les notes de cette édition; et nous prévoyons que ceux qui s’attacheront avec soin à le lire en découvriront de nouvelles, et de plus importantes.
Par la mort de son intime frère et ami, la vie de Montaigne avait été, nous l’avons déjà dit, profondément attristée; son appui principal lui manquait. Comme il ne faisait que traîner languissant, et que les plaisirs qui s’offraient à lui, au lieu de le consoler, lui redoublaient le regret de sa perte, l’existence était devenue si sombre pour lui qu’il se laissa marier par sa famille. Bien qu’il s’y sentit « mal préparé » et « à rebours » de la vie de
ménage, en 1565, il épousa Françoise de La Chassaigne, fille de Joseph de La Chassaigne, son collègue au Parlement de Bordeaux, et d’une famille riche, avec laquelle les Eyquem avaient déjà contracté des alliances. Il y avait, selon toute apparence, convenance réciproque des personnes. Elle semble avoir été une femme de sens qui sut très bien diriger le ménage, et une compagne discrète et dévouée. Néanmoins, si l’on en juge par certains passages des Essais où il est fait allusion à elle, il semble qu’elle eut, à un moment donné, quelque chose à se reprocher. |
Montaigne eut six filles qui moururent en nourrice, à l’exception d’une seule, la seconde, Léonore, quifit souche, et qui paraît avoir été une très bonne mère de famille, sachant diriger une maison.
Son père, Pierre Eyquem, seigneur de Montaigne, mourut le 18 janvier 1568, à l’âge de soixante-douze ans. Il fut enterré dans son château, laissant cinq L enfants mâles, dont le dernier avait six ans, et trois filles plus âgées. Son testament fut bien réglé. Il éta= blissait Michel Eyquem de Montaigne héritier universel de ses biens paternels, sous la réserve de payer les legs particuliers qui revenaient à ses frères et sœurs. Il héritait du château de Montaigne et en portait le nom. Chef de la famille et maître d’une grande fortune, les conventions qu'il établit avec ses frères amenèrent l’entente complète. La mère de Montaigne, Antoinette-de Louppe, restait logée et nourrie au château.
Sa première préoccupation fut de satisfaire au vœu de son père. Celui-ci, qui accueillait de nombreux savants dans sa maison, avait reçu de l'écrivain Pierre: Bunel un ouvrage d’un médecin théologien de Toulouse, originaire d’Espagne, Raymond Sebon, intitulé : Théologie naturelle. C'était un essai de démonstration rationnelle de l’existence de Dieu et des
vérités de la foi à la manière de saint Thomas. Il était écrit en latin mêlé d’espagnol, et le père de Montaigne lui avait demandé de le traduire en français. Cette traduction ne fut achevée qu'après la mort du père et publiée l’année suivante, en 1560.
La version est exacte et assez élégante, et on peut y voir déjà naître les qualités de souplesse et de finesse qui caractériseront plus tard le style du traducteur.
Montaigne était peu attaché à ses fonctions de magis-
“trat, qui ne correspondaient pas à ses goûts et ne furent
agréables pour lui que pendant la vie et par le contact déson ami La Boëtie. Aussi, dès que son père, qui seul, Nraisembablement, avait pu le décider à les conserver
“jusque-là, eut disparu, il songea à vendre sa charge et, dés qu'il put le faire sans hâte apparente, il abandonna “enfin le Parlement de Bordeaux dont il avait été membre pendant quatorze ans, deux ans après la mort
déson père, le 18 juillet 1570, en faveur de son ami Florimond de Raymond.
Une pièce que nous venons de publier justifie, comme nous l'avons dit plus haut, l'opinion de Sainte- Beuve, que La Boëtie, dans cette union intime des deux amis, devait être le juge des mœurs. C’est une satire latine de 373 vers qu'il a adressée à Montaigne. Cette pièce, qu’un excellent latiniste, M. Louis Cestre, a bien voulu traduire sur notre demande, a paru en français en 1021 dans le Bulletin de la Société des Amis de Montaigne. Dans le chapitre De l Amitié, Montaigne déclare qu’elle est « excellente »; il semble reconnaître par là que son ami, qui a écrit à son adresse cette remontrance à propos de sa conduite et du penchant
1. Bulletin de la Société des Amis de Montaigne (L. Conard, éditeur), quatrième fascicule (1921). Cette nièce sera publiée dans le septième volume de la présente édition.
pour la volupté dont il avait à se garer, n’a pas trop exagéré.
L'un des premiers soins de Montaigne, délivré de sa charge, fut de s’occuper de la mémoire de son ami, en publiant ses œuvres, que celui-ci lui avait laissées par testament, comme nous l’avons dit plus haut. Quand il les eut réunies, il partit pour Paris afin d’en assurer l'impression. Elles comprenaient : la traduction de lÉconomique de Xénophon (sous le nom de Ménagerie) avec une lettre à M. de Lansac auquel Montaigne l’a dédiée ; la traduction de la Règle du mariage de Plutarque, précédée d’une lettre de dédicace à M. Henri de Mesme; la traduction de la Consolation de Plutarque à sa femme, dédiée par Montaigne à sa femme; le texte latin des Stephani Boëtiani Poëmata, précédé d’une lettre de dédicace originale à Michel de L’Hospital. Le tout fut publié en 1571 avec un Avertissement de Montaigne, où il annonçait que La Boëtie avait aussi composé «un Discours » De la servitude volontaire et le Mémoire sur l’Édit de janvier 1562, dont nous avons parlé plus haut, mais qu'il ne les publierait pas, dans la crainte qu’ils ne puissent contribuer à augmenter les troubles du moment!.
1. La Boëtie est encore l'auteur de 29 sonnets quine furent publiés par Montaigne qu’en 1580, dans les Essais, où ils ont été maintenus jusqu'à l'édition de 1595 exclusivement, dédiés par lui à Mme de Guissen (la belle Corisande) et qui formèrent avec une dédicace d'une page le chapitre xxvur du livre I. Montaigne les a biffés sur son exemplaire de 1588, en ajoutant cette note manuscrite : « Ces vers se voient ailleurs. »
Or, bien que Mile de Gournay ait elle-même complété cette note par la phrase suivante : « Ces 20 sonnets d'Etienne La Boëtie, qui étaient mis en ces lieux, ont été imprimés », nous constatons que ces vers n'ont jamais été réimprimés à part ni du vivant de Montaigne, ni du vivant de Mlle de Gournay, ce qui est resté inaperçu jusqu'à ce jour. Ils n'ont êté réimprimés qu’au xix° siècle, dans les œuvres complètes
En 1572, ilajoute à la publication de 1571 un opuscule contenant les vers français de La Boëtie, qu’il dédiaït par une lettre à Paul de Foix. Nous aurons Poccasion de revenir sur ces ouvrages.
La coïncidence de son voyage à Paris, si rapproché de la vente de sa charge, avec la signature du traité de Saint-Germain (8 août 1570), qui paraissait tout d’abord'être une paix de tolérance, a fait supposer avec vraisemblance que Montaigne était venu à Paris dans la pensée de recevoir une charge publique importante, et il est probable, len effet, qu’il eût accepté une fonction digne de lui, à condition qu'il pût la remplir honnétement et avec chance de succès pour seconder les idées
. de justice et de tolérance. Il comptait de nombreux amis à la Cour et parmi les hauts personnages qui entouraient ; la reine régente : quelques-uns sont ses voisins en Périgord; certains, d’ailleurs, ont été ses camarades au collège de Guyenne et sont restés ses amis. Grâce à son caractère aimable, au charme de son commerce, aux qualités de son esprit, il se fait certainement | apprécier, et il est assez favorablement jugé pour R recevoir, quelques mois après, avec une lettre de | Charles IX, le cordon de l’ordre royal de Saint-Michel comme « marque de ses vertus et mérites ». Il fut aussi nommé, quelque temps plus tard, gentilhomme ordinaire de la Chambre du Roi. La politique libérale ; de Charles IX, qu’elle fût sincère ou non, explique que Montaigne ait accepté, peut-être même recherché, les | honneurs qu’on lui conférait. Ils pouvaient lui ouvrir, le cas échéant, l’accès des grands emplois.
de La Boëtie. Ceci nous fait supposer que Montaigne, au moment où il écrivait qu'ils se voyaient ailleurs, avait l'intention de publier, à une date plus ou moins rapprochée, ces 20 sonnets, avec l'édition complète des œuvres de La
Boëtie, mais que sa mort est survenue avant qu'il ait pu réaliser son projet.
Mais voici venir un coup de théâtre. Au moment même où ces honneurs, témoignage de son attitude loyaliste vont probablement être offerts à Montaigne, celui-ci renonce à la situation enviable qu’il semble s'être acquise, et à ses légitimes espérances. Sans éclat, sans le moindre bruit, il quitte la Cour, se retire dans son château du Périgord, dans « le coin où il avait de quoi planter son pied », et il inscrit, en arrivant, sur la paroi de son cabinet de travail, une déclaration, à la veille des calendes de mars 1571, dans laquelle il dénonce la cause avouée de sa retraite.
Il est difficile de croire que ce fut là sa pensée définitive, sans aucune idée de retour à la vie active. C’est une de ces fausses sorties que Sénèque, l’auteur déjà préféré de Montaigne, conseille au sage dans des circonstances qui ressemblent beaucoup à celles où se trouvait l’ami de La Boëtie. Ce n’est pas à trente-huit ans qu'un homme du caractère de Montaigne, qui aime tant « la société, la communication » et « la confé-
1. Voici le texte de cette inscription, qui est encore en grande partie visible au château de Montaigne, dans le petit cabinet de sa tour, qui touche la Salle où étaient ses livres :
An. Christi 1571, æt. 38, pridie cal. Mart., die suo natali,
Mich. Montanus, servitii aulici el munerum publicorum iamdudum perlæsus, dum Se integer in doclarum Virginum recessit sinus, ubi quietus el omnium securus quanlillum id landem superabit decursi mulla jam plus parle spalii; si modo fala duint exigat islas sedes et dulces latebras
Avilasq. libertali suæ, tranquillilatique, et otio consecravit.
« L'an du Christ 1571, à l’âge de 38 ans, la veille des calendes de Mars, anniversaire de sa naissance, Michel de Montaigne, las depuis longtemps déjà de l'esclavage de la Cour et des charges publiques, se sentant encore dispos, vint à part se reposer sur le sein des doctes Vierges, dans le calme et la sécurité; il y franchira les jours qui lui restent à vivre. Espérant que le destin lui permettra de parfaire cette habitation, ces douces retraites paternelles, il les a consacrées à sa liberté, à sa tranquillité et à ses loisirs. »
rence », qui n'a aucun goût pour la vie de château, pour les plaisirs de la campagne, pour les occupations agricoles, ni même pour la vie domestique, qui n’a abandonné sa charge de magistrat que pour agrandir sa vie et ne pas laisser inoccupées les grandes qualités et aptitudes qu’il sent en lui, ce n’est pas au moment où il est appelé à Paris par tant d’attractions, qu’il se décide réellement à vivre à l'écart et à rester pour toujours spectateur éloigné et difficilement renseigné des événements. Montaigne avait d’autres raisons que celles qu’il veut laisser entendre dans sa déclaration de 1571. Il ya des retraites diplomatiques comme il y a des maladies: diplomatiques: Ici encore il suit un précepte de Sénèque : « Quand la République est trop corrompue, si elle est la proie des méchants, le sage ne se consumera pas en efforts superflus, il n'ira pas se sacrifier quand il n'aura nul espoir d’être utile1. » — « Et surtout, cher Lucilius, que personne ne puisse soupçonner le vrai motif de votre retraite; qu'on ne puisse y voir une protestation. Déguisez-la sous quelques prétextes de maladie, de faiblesse, d’indolence » — et que «les plus clairvoyants ne vous soupçonnent tout au plus que d’avoir embrassé la retraite, pour y cultiver l'art de vivre?. »
Tout ce que nous savons du caractère et des actes de Montaigne nous autorise à penser que la vraie raison de cet éloignement de la Cour, alors qu’il Sémblait avoir pris tout d’abord ses dispositions pour y demeurer longtemps, est en effet qu'il n'avait pas pu, avec sa finesse et sa profondeur d’observation, y Vivre plusieurs mois sans pénétrer les véritables intentions de Catherine, sans comprendre le peu de chances
1: SÉNÈQUE, Le Loisir ou la retraite du sage, ch. 30. 2. Lettres 68 et 14 de Sénèque.
de succès de la politique honnête et raisonnable à laquelle Charles IX avait semblé se rallier, et que Montaigne était dès lors décidé à attendre que les événements lui permissent d'accepter honnêtement une charge utile aux intérêts du payst.
Dans les entretiens qu’il eut avec Montaigne, L’Hospital, découragé, vaincu dans sa politique généreuse et clairvoyante, désespérant de la paix et de l’ordre public, lui avait sans doute fait part de ses tristes pronostics. Ainsi renseigné par le grand politique et aussi par ses observations personnelles, moins confiant que Coligny, qui se laissa bientôt prendre aux avances de la Cour, Montaigne n'avait pas tardé à voir que la paix de Saint-Germain cachait peut-être un piège et que la politique du Louvre, déjà dessinée par plusieurs actes de Catherine, préparait de nouvelles tragédies auxquelles il était moralement incapable de participer. Notons, en effet, que, parmi les collaborateurs de Catherine et de Charles IX, il n’y avait peut-être pas, à cette date, un seul honnête homme®.
1. Montaigne a toujours donné à ceux qui l'ont connu la plus haute opinion de sa finesse, de sa pénétration et de sa connaissance des hommes. De Thou nous dit dans ses Mémoires quelles précieuses indications il a tirées de lui, à Bordeaux, en 1582, et, plus tard, aux seconds États de Blois. Ce sont ses entretiens avec Montaigne qui lui firent prévoir l'assassinat du duc de Guise par Henri III, et le décidèrent à quitter l’Assemblée pour rentrer à Paris et ne pas être témoin du drame qu'il pressentait. (DE THou, Mémoires, p. 196 de l'édition Petitot.)
2. 11 y avait bien près d'elle Paul de Foix, mais cet honnête homme ne participa jamais à sa politique intérieure ; il collabora à la politique extérieure, où, certainement, il a dû agir dans le sens le plus favorable aux solutions libérales et tolérantes. Montaigne, qui était son ami, n’a probablement jamais pensé qu'il pût lui être permis, à lui-même, d'influencer la politique étrangère de Catherine, comme pouvait le faire ce grand seigneur qui gardait toujours son franc-parler. Quant à Michel de L Hospital: il était, comme on sait, disgracié depuis deux ans.
Une fois rentré dans son château, la vie de Montaigne est dominée par deux préoccupations principales : la composition des Essais et la politique, dont il sera question plus loin. La suite de sa biographie se confondra désormais avec les événements. Quant à son voyages en Suisse, en Allemagne et en Italie, il fera l'objet du huitième volume de cette édition.
Montaigne a, dans les Essais, écrit dans une page admirable un éloge très éloquent et enthousiaste de Paris, qu’il aima jusques à ses verrues et ses taches, et sur Jlequel nous: ferons quelques remarques au septième volume.
Nous aurons plusieurs fois à parler de ses différents séjours dans la capitale. Huit de ces séjours sont connus, dont la moitié pendant qu'il exerçait ses fonctions au Parlement. C'est déjà quelque chose qu’un voyage à Paris, tous les trois ans, pour un jeune magistrat retenu par sa charge, surtout quand on songe au temps que durait alors le trajet de Bordeaux à Paris et aux fatigues qu’il entraînait. Mais Montaigne avait l'esprit trop actif et trop curieux pour se contenter de vivre sans interruption de la vie de province, beaucoup moins Variée et moins mouvementée que celle de Paris. Il est fort possible, pensons-nous, qu’il ne nous ait pas mentionné tous ses voyages. Je crois, en effet, qu'il n’a jamais parlé de son séjour de 1574, ou 1575, que de Thou nous a fait connaître, et il a bien pu en passer d'autres sous silence. À priori, on serait disposé à penser que pendant la vie de La Boëtie il ne devait pas réchercher les occasions de voyager; on constate pendant qu'il a fait trois absences pendant les six années de leur liaison. Il explique, d’ailleurs, au chapitre rx du livre III, qu’il trouvait une compensation àl'ennui de la séparation dans cette séparation elle- Même : « Nous remplissions mieux et estandions la
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possession de la vie en nous séparant. Il vivait, il jouissait, il voyait pour moi, et moi pour lui, autant et aussi pleinement que s’il y eust été. L’une partie demeurait oisive quand nous étions ensemble : nous nous confondions. La séparation du lieu lui rendaït la conjonction de nos volontés plus riche. Cette faim insatiable de la présence corporelle accuse un peu la faiblesse de la jouissance des âmes. »
En outre de ses quatre séjours à Paris en 1555, en 1559, en 1562, et en 1570, dont nous avons déjà parlé, il en fit quatre autres, en 1574 (de 5 mois), en 1580 (assez court), en 1583 (13 mois) et en 1588 (plusieurs mois).
C’est à la fin de l’année 1571 que Montaigne commença sa composition des Essais. Ils furent continués pendant les années 1572-1570 et publiés au commencement de 1580. Il est très probable, d’ailleurs, que deux ou trois ans auparavant il avait déjà commencé, après ou pendant sa traduction du livre de Raymond Sebon, la rédaction du chapitre de l’Apolopie, qui en est en grande partie la réfutation.