LIVRE I, CHAP. XIV
quisque fortunæ'. »] Etme semble plus miserable un riche malaisé, necessiteux, affaireux, que celuy qui est simplement pauvre. [« Jn divitiis inopes, quod genus egestatis gravissimum est?. »
Les plus grans princes et plus riches sont par povreté et disette pousses ordineremant a l’extreme necessite. Car en est il de plus extreme que d’en devenir tirans et injustes usurpaturs des biens de leurs subiects?]
Ma seconde forme, ç’a esté d’avoir de [Pargent. À quoi m'estant| prins, j'en fis bien tost des reserves notables selon ma condition : n’estimant que ce fut avoir, sinon autant qu'on possede outre sa despence ordinaire, ny qu'on {se} puisse [fier] du bien qui est encore en esperance de recepte, pour claire qu’elle soit. Car quoy, disoy-je, si j’estois surpris d’un tel, ou d’un tel accident? Et à la suite de ces vaines! et vitieuses imaginations, j'allois faisant l’ingenieux à prouvoir par cette superflue reserve à tous inconveniens : et sçavois encore respondre à celuy qui m'alleguoit que le
Ligne 10) b: d’avoir des biens, ausquels je me prins si chaudement, que ÿ'en fis — 13) 1595 : n’estimant fas que — 14) b: despence ei son usage ordinaire — 15) b : qu'on puisse prendre assurance du bien
1. Chacun est l’artisan de sa fortune. SALLUSTE, Deuxième lettre à César, x.
2. L’indigence au sein des richesses est la plus cruelle de toutes les détresses. SÉKÈQUE, Lettre 74.
nombre des inconveniens estoit trop infiny, que si ce n’estoit à tous, c’estoit à aucuns et plusieurs. Cela ne se passoit pas sans penible sollicitude. [J’en faisois un secret : et moi qui ose tant dire de moi, ne parlois de mon argent qu’en mensonge, come font les autres, qui s’apovrissent riches, s’enrichissent povres, et dispansent leur consciance de jamais tesmouigner sincerement de ce qu'ils ont Ridicule et honteuse prudance.] Allois-je en voyage, il ne me sembloit estre jamais suffsamment prouveu. Et plus je m’estois chargé [de monoie], plus aussi [je m’estois chargé de creinte| : tantost de la seurté des chemins, tantost de la fidelité de ceux qui conduisoient mon bagage : duquel comme d’autres que je cognoys, je ne m'asseurois jamais assez si je ne l’avois devant mes yeux. Laissoy-je ma boyte chez moy, combien de soubçons et pensements espineux, et, qui pis est, incommunicables. J'avois tousjours l’esprit de ce costé. [Tout conté, il y a plus de peine a garder l'argent qu’a P'acquerir. ] Si je n’en faisois du tout tant que j'en dis, au moins il me coustoit à m’empescher de le faire. De commodité, j'en tirois peu ou rien : [pour avoir plus de moien de despance, elle ne m'en poisoit pas moins.} Car, comme disoit Bion', autant se Ligne 13) b : aussi j'avois d'alarme : tantost 1. SÉNÈQUE, De Tranquillitate animi, c. 8: