‹ Œuvres complètes de Michel de MontaigneChapitre 23 sur 297 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

Il y a plusieurs manières de lire Montaigne, et l’on peut y chercher et y trouver des avantages bien différents.

La plus ordinaire, la plus à la portée des esprits tant soit peu cultivés, c’est d'ouvrir de temps à autre les Essais à une page quelconque et d’en parcourir seulement quelques-unes. Le livre paraissant écrit à bâtons rompus, et changeant souvent de sujet, chacun de ces sujets étant d’ailleurs traité avec originalité et écrit dans un style délicieux, on y trouve presque toujours un tel charme qu’on y revient très souvent, même lorsque lon nest pas tenté de suivre avec un peu d'attention lien d’abord inaperçu des pensées de l’auteur. Cette manière assez simple de lire Montaigne, et qui peut suffire à montrer la profondeur, le bon sens, l’amabilité de l’auteur, a pour résultat de meubler l'esprit du lecteur d'un certain nombre d'opinions ou de maximes qu'il aime ensuite à répéter et qu'il cite, bien souvent, à l'appui de ses propres idées. Aussi m’est-il pas, dans la littérature française, un seul auteur (peut-être pas même Pascal) aussi souvent cité que Montaigne, tant dans les entretiens des esprits cultivés que dans les écrits ou dans les discours.

Cette lecture fréquente, mais sans grande suite, des

Essais, ces souvenirs de la pensée de Montaigne peuvent suffire à orner, à agrémenter, à stimuler beaucoup d’esprits qui sont devenus ses amis!, sans jamais chercher à le connaître à fond, souvent même sans se douter qu’il ya, sous cet apparent dilettantisme et sous cette pensée au premier abord nonchalante, un mora: liste tout à fait sérieux, une sorte de directeur de conscience. à

D’autres lecteurs, par une fréquentation plus habituelle et une plus grande attention, entrevoient bien le spectateur de la vie, le peintre fidèle de la nature humaine, et savent y trouver, dans bien des pages, des conseils de sagesse, quelques-uns même des exemples de vertus; mais ils sont détournés de le prendre pour conseiller habituel dans la conduite de la vie par les nombreuses contradictions qui, se rencontrant souvent dans ces pages, leur enlèvent, à leurs yeux, toute autorité morale, tout en leur donnant la satisfaction de se dire à eux-mêmes qu’ils ont affaire à un moraliste accommodant et mobile. Ces contradictions

les ont empêchés de saisir le vrai dessein de Montaigne:

C’est que, pour pénétrer le sens réel et complet de ses 4

| écrits, il ne faut pas le lire en passant; il faut, avant de }

le lire par morceaux séparés, avoir parcouru attentive= {

ment le texte total des Essais, autant que possible tout | d’une suite, avoir noté au passage les principaux points | touchés ou développés par l’auteur, et tâché de dis: tinguer ceux sur lesquels, le plus souvent, il émet des opinions concordantes, de ceux où il se montre variable,

1. « Peut-on admirer Montaigne sans l’aimer ? écrit M. Guillaume Guizot. Cela semble, à première vue, le comble du paradoxe et de l'injustice. Montaigne est, en France, l'homme L à qui ses écrits ont fait le plus d'amis, non seulement d'amis ; illustres, et de qui chaque nom a du poids, mais aussi d'amis obscurs, dont le nombre effraie. » (Guillaume Guizor, Mon- | taigne, p. 253.) À

7 Li érrrirr etant. tuba ronbltai

et cela par une étude exactement comparative. Cette comparaison, si elle est poussée assez loin, finira, si je ne me trompe, par faire apercevoir qu'il y a toute autre chose dans le livre que ce que l’on y avait seulement trouvé à une lecture moins attentive. Il faut surtout, pour y arriver, étudier la vie de l’auteur et ses écrits dans leurs rapports avec les principaux événements et les personnages de son temps.

Entrons donc dans l’étude de Montaigne.

Paphorisme d'Émile Faguet, que « l’on devrait lire Montaigne Vers vingt anis pour apprendre comment il faut prendre la vie, alors qu’on le lit généralement à un âge avancé, pour apprendre comment on aurait düvivre », est contestable dans sa première partie et, pour ma part, je proposerai volontiers, dans le septième volume, un correctif qui concerne les jeunes gens.

Mais, appliqué au lecteur d’âge plus mûr qui, dans cette partition à deux voix qu'est si souvent l’œuvre de Montaigne, saura démêler, comme on l’a dit, la note sentie de la note convenue, et saura aussi apervoir et combler certaines lacunes parfois intentionnelles, l’aphorisme d'Émile Faguet est tout à fait vrai. On peut presque dire que les Essais sont le manuel dela sagesse humaine enseignée sous une forme en apparence négligée et détachée, dans une langue exquise, par l'esprit le plus prenant qui fût jamais, le plusvapte à ser faire écouter, et qui, en dépit de son scepticisme de surface et de son apparente indolence, a le plus fait pour séduire et entraîner le lecteur. Il retient l'attention sur notre vie intérieure par sa fine observation, pénètre tous les détours de notre cœur et les &profondeurs opaques de nos replis intérieurs » et ne laisse rien échapper. Il nous oblige à nous reconnaître; mais son air naturel etiaisé, l'absence de tout dogmatime dans les préceptes, sa tranquille indulgence,

gagnent notre confiance et nous rassurent; sa bonne humeur, sa douce ironie nous charment; ses boutades nous piquent et nous stimulent. Sa sensibilité discrète, souvent voilée, sa bonté, son indignation contre l’injustice nous émeuvent. Par sa modération, par la juste estimation de la valeur relative de chacun des objets de la vie, son mépris des fausses grandeurs, sa souple adaptation aux « naturelles conditions », son courage calme, son détachement enjoué et sa résignation devant l'inévitable, il nous rend l'équilibre, nous apaise, nous remet en possession de nous-même : c’est un régulateur de la vie morale.

Il a un tel crédit que chacun, trois cents ans après sa mort, veut l'avoir avec soi. Tout homme qui pense, tout homme qui veut former et raisonner sa vie, et qui a pris sérieusement contact avec la pensée de Mon: taigne, lui demande chaque jour des avertissements et des conseils. On l’appelle en témoignage, on éprouve le besoin de « frotter sa cervelle » contre la sienne. Il faut que la clarté des idées soit chez lui bien vive, la force de sa raison et la sûreté de son jugement bien éclatantes, pour qu’elles s'imposent à nous, sinon toujours comme un guide indiscuté, du moins comme un confident presque toujours consulté.

Montaigne en effet se peint lui-même soustune forme, il est vrai, si charmante, avec un pinceau si près du modèle et d’une plume si pénétrante et si suggestive, que cette peinture suffirait à elle seule pour faire des Essais un livre attrayant et instructif au premier chef.

Mais ce qui en fait un livre incomparable, c’est qu’il nese peint pas seulement lui-même, et qu'il ne dessine son portrait que pour représenter l’homme en général. Et toute cette peinture, qu’il trace de tous les hommes, dans leur vie, dans leurs sentiments, leurs passions, l'usage qu’ils font de leur raison, leurs erreurs et leurs

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