‹ Œuvres complètes de Michel de MontaigneChapitre 260 sur 297 · LIVRE I, CHAP. XX · texte numérisé non relu

LIVRE I, CHAP. XX

À la verité, en toutes choses, si nature ne preste un peu, il est malaisé que l’art et l’industrie aïllent guiere avant. Je suis de moymesme non melancholique, mais songecreux.

Il n’est rien dequoy je me soye des tousjours plus entretenu que des imaginations de la mort : voire en la saison la plus licentieuse de mon aage,

Jucundum cum ætas florida ver agéret1,

parmy les dames et les jeux, tel me pensoit empesché à digerer à par moy quelque jalousie, ou l'incertitude de quelque esperance, cependant que je m’entretenois de je ne sçay qui, surpris les jours precedens d’une fievre chaude et de [sa fin], au partir d’une feste pareille, et la teste pleine d’oisiveté, d’amour et de bon temps, comme moy, et qu'autant m'en pendoit à l’oreille :

Jam fuerit, nec post unquam revocare licebit®,

Je ne ridois non plus le front de ce pensement là, que d’un autre. Il est impossible que d’arrivée nous ne sentions des piqueures de telles imaginations. Mais en les maniant

Ligne 15) a, a, b : de la mort, au

—. 23) a, a’, b : maniant et pratiquant au

1. Quand mon âge fleuri roulait son gai printemps. CaTuLLE, LXVIII, 16; trad. par Ml: de Gournay.

2. Bientôt le temps présent ne sera plus, et nous ne pourrons le rappeler. LucrècE, IIT, 028.

et [repassant], au long aller, on les aprivoise sans doubte. Autrement de mapart je fusse en continuelle frayeur et frenesie : car jamais homme ne se défia tant de sa vie, jamais homme ne feit moins d’estat de sa durée. Ny la santé, que j’ay jouy jusques à present tresvigoureuse et peu souvent interrompue, ne m'en alonge l’esperance, ny les maladies ne me l’acourcissent. À chaque minute il me semble que je m’eschape. [Et me rechante sans cesse : Tout ce qui peut estre faict une autre jour‘, le peut estre aujourd’hui} De vray les hazards et dangiers nous approchent peu ou rien de nostre fin; et si nous pensons combien il [en] reste, sans cet accident qui semble nous menasser le plus, de millions d’autres sur nos testes, nous trouverons que, gaïllars et fievreus, en la mer et en nos maisons, en la battaille et en repos, elle nous est égallement pres. « Nemo altero fragilior est: nemo in crastinum sui certior®. » Ce que j'ay affaire avant mourir, pour l’achever tout loisir me semble court, fut ce d’un’ heure.

Quelcun, feuilletant l’autre jour mestablettes,

Ligne 6) a, a" : à présent heureuse ne m'en — 19)a ; en bataille et en

1. Montaigne avait d'abord écrit : une autre fois; il oublia ensuite d'effacer le de une.

2. Aucun homme n’est! plus fragile que les autres, aucun homme n’est plus assuré que les autres du lendemain. SÉNÈQUE, Leltre 91.

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