LIVRE 1, CHAP. XX
crime qui ne [se] perde, quand on en vient là. Laissez les dire : le premediter donne sans doubte grand avantage. Et puis n’est-ce rien, d'aller au moins jusques là sans alteration et sans fiévre? Il y a plus : Nature mesme nous preste la main, et nous donne courage’. Si c’est une mort courte et violente, nous n’avons pas loisir de la craindre; si elle est autre, je m'apperçois qu'à mesure que je m'engage dans la maladie, j’entre naturellement en quelque desdein de la vie. Je trouve que j’ay bien plus affaire à digerer cette resolution de mourir, quand je suis en santé, que quand je suis [en fievre|. D’autant que je ne tiens plus si fort aux commoditez de la vie, à raison que je commance à en perdre l’usage et le plaisir, j'en voy la mort d’une veuë beaucoup moins effrayée. Cela me fait esperer que, plus je m'eslongneray de celle-là, et approcheray de cette-cy, plus aisément j'entreray en composition de leur eschange. Tout ainsi que j’ay
Ligne 1), d, b : qui ne s’y perde — 5)a,a', b : plus. Je reconnay par experiance que nature — 10) 4, a’, b : dans ses avenues et dans la maladie j'entre naturellement ef de moy-mesme en — 14) a, a’, b : suis en vigueur et en pleine santé que je n’ay quand je suis malade ; d’autant
1. Une longue maladie semble être placée entre la vie et la mort, afin que la mort même devienne un soulagement et à ceux qui meurent, et à ceux qui restent. LA BRUYÈRE, Caractères, XI, 44.
essayé en plusieurs autres occurrences ce que dit Cesar', que les choses nous paroïssent souvent plus grandes de loing que de pres, j'ay trouvé que sain j’avois eu les maladies beaucoup plus en horreur, que lors que je les ay senties : l’alegresse où je suis, le plaisiret la force me font paroistre l’autre estat si disproportionné à celuy-là, que par imagination je grossis ces incommoditez de moitié, et les conçoy plus poisantes, que je ne les trouve, quand je les ay sur les espaules. J’espere qu’il m'en adviendra ainsi de la mort.
Voyons à ces mutations et declinaisons ordinaires que nous souffrons, comme nature nous desrobbe le goust de nostre perte et empirement. Que reste-il à un vieillard de la vigueur de sa jeunesse, et de sa vie passée,
Heu senibus vitæ portio quanta manet?,
[Cesar a un soldat de sa garde, recreu et casse, qui vint en la rue luy demander conge de se faire mourir, regardant son maintien decrepite, respondit plesammant*: Tu penses donq
Ligne 9) a, a’ : grossis ses incommodités a, a’, b : de la moitié — 10) a : les en trouve — 15) 1995 : desrobe Ja veuë de