‹ Œuvres complètes de Michel de MontaigneChapitre 266 sur 297 · LIVRE 1, CHAP. XX · texte numérisé non relu

LIVRE 1, CHAP. XX

estre en vie.] Qui y tomberoïit tout à un coup, je ne crois pas que nous fussions capables de porter un tel changement. Mais conduicts par sa main, d’une douce pente, et comme insensible, peu à peu, de degré en degré, elle nous roule dans ce miserable estat, et nous y apprivoise : si que nous ne sentons aucune secousse, quand la jeunesse meurt {en nous], qui est en essence et en verité une mort plus [dure] que n’est la mort entiere d’une vie languissante, et que n’est la mort de la vieillesse. D’autant que le sault n’est pas si lourd du mal estre au non estre, comme il est d’un estre doux et fleurissant à un estre penible et douloureux.

Le corps, courbe et plié, a moins de force à soustenir un fais; aussi a nostre ame : il la faut dresser et eslever contre l'effort de cet adversaire’. Car comme il est impossible qu’elle se mette en repos, pendant qu’elle [le] craint : si elle s’en asseure aussi, elle se peut venter, qui est chose comme surpassant l’humaine condition, qu'il est impossible que

Ligne 7) b : sentons en ous aucune — 10) b : plus forte que — 16) a! : courbé — 20) a, a’, b : repos et à son aise pendant — 21) a’ : elle craint

1. À ce passage s'appliquent aussi les observations de la note 2 de la page 185.

l’inquietude, le tourment, la peur, non le

moindre desplaisir loge [en] elle.

Non vultus instantis tyranni

Mente quatit solida, neque Auster Dux inquieti turbidus Adriæ, Nec fulminantis magna Jovis manusi.

Elle est renduë maistresse de ses passions et concupiscences, maistresse de l’indigence, de la honte, de la pauvreté, et de toutes autres injures de fortune. Gaignons cet advantage qui pourra : c’est icy la vraye et souveraine liberté, qui nous donne dequoy faire la figue à la force et à l'injustice, et nous moquer des prisons et des fers :

in manicis, et Compedibus, sævo te sub custode tenebo.

Ipse Deus simul atque volam, me solvet : opinor, Hoc sentit, moriar. Mors ultima linea rerum est?.

Nostre religion n’a point eu de plus asseuré fondement humain, que le mespris de la vie.

Non seulement le discours de la raison nous

x le Ligne 1) a, a’, b : tourment ef la

— 2)a,4d',b : loge chez elle

1. Rien ne peut ébranler la fermeté de son âme, ni le regard menaçant d’un tyran, ni l’Auster, maître coléreux de l’Adriatique agitée, ni la main puissante de Jupiter tonnant. HORACE, Odes, I, 5, v. 3

2. Je te tiendrar, pieds et poings enchaînés, sous la garde d’un geôlier cruel. — Un dieu me délivrera dès que je le voudrai. — Je pense qu’il veut dire :«.Je mourrai. » La mort est le terme ultime de toutes choses. Horace, Épitres, I, 16, v. 76.

er"

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