‹ Œuvres complètes de Michel de MontaigneChapitre 29 sur 297 · Livre III, ch. v · texte numérisé non relu

Livre III, ch. v

et avec tout ce qu’il dit aïlleurs dans les Essais avec Paccent de la plus évidente sincérité, qu’il est impossible de les prendre pour vraies, et qu'il faudrait alors les comprendre dans le rôle qu’il s’est tracé dans tout le cours de son livre, et qu’il avoue dans les moments où il s'ouvre complètement à son lecteur, où il se présente comme insensible et détaché, alors qu'ilest très sensible et s’est efforcé, au contraire, de s’insensibiliser, parce qu’il était « trop tendre par nature », et qu’il a beaucoup souffert dans ses affections, ainsi qu’il le déclare à plusieurs reprises. L’effort de ce rôle lui pèse, il n’est pas arrivé et il n’arrivera jamais à l’indifférence morale dont il se flatte par dépit. Il fait penser, comme l’a dit M. Champion, à un acteur qui, immobilisé dans un coin de la scène, chante à pleine voix : « Marchons en silence. »

Puisqu’il s’agit ici non de ses actes mais de ses paroles, citons celles-ci, qui ne sont connues que depuis peu; nous avons été le premier à les faire connaîtret, comme le plus beau trait de son caractère et l’une des plus belles marques de sa bonté?. Montaigne, après avoir dit que son père l’envoya, dès le berceau, dans un pauvre village, afin de le dresser à la plus basse et commune façon de vivre, de l’associer à la culture et dresser à la frugalité et austérité, et que l’honneur de son père visait à cette fin « de le rallier au peuple, à cette condition d'homme qui a besoin de notre aïde, et estimant qu'il fût tenu de regarder plutôt vers celui qui lui tend les bras que vers celui qui lui tourne le dos», ajoute que le dessein de son père a assez bien

1. Dans notre mémoire sur Montaigne pamphletaire. L'Énigme du Contr'un, p. 57 (Paris, Hachette, 1909). Cette phrase fournit un exemple de l'utilité qu'il y a à placer au bas des pages les variantes de toutes les éditions des Essais

publiées par Montaigne, car c'est une variante de 1588. 2. Essais, 1. III, ch. xrnr.

réussi : « Je m'adresse volontiers aux petits, soit parce qu'il y a plus de gloire, soit par naturelle compassion, qui peut infiniment en moi. » Mais voici surtout les paroles remarquables qui suivent les précédentes, et auxquelles nous faisons particulièrement allusion :

«Je condamne en nos troubles la cause de l’un des partis, mais plus quand elle fleurit et qu’elle prospère. Elle mia parfois concilié à soi, pour la voir misérable et accadblée!. Combien volontiers je considère la belle humeur de Chélonis, fille et femme de rois de Sparte! Pendant que Cléombrotus son mari, aux désordres de sa ville, eut avantage sur Léonidas son père, elle fit la bonne fille, se rallia avec son père, en son exil, en sa misère, s’opposant au victorieux. La chance vient-elle à tourner, la voilà changée de vouloir avec la fortune, se rangeant courageusement à son mari, lequel elle suivit partout où sa ruine le porta, n'ayant, ce semble, autre choix que se jeter au parti où elle faisait le plus de besoin et où elle se montrait le plus pitoyable. Je me laisse aussi plus naturellement aller à l’exemple de Flaminius qui se portait à ceux qui avaient besoin de lui, plus qu’à ceux qui pouvaient lui bien faire, que je ne fais à celui de Pyrrhus propre à s’abaisser sous les grands et à s’enorgueillir sur les petits. »

De pareilles paroles, mises en présence des boutades égoistes que nous avons citées plus haut, les démentent et les détruisent complètement. Elles sont l’expression évidente, sincère, des vrais sentiments de Montaigne et se réalisent dans tous les actes de sa vie. Voici encore d’autres paroles de bonté : « Pour revenir à mon propos, je me compassionne fort tendrement des affictions d'autruy et pleurerais aisément si, pour occasion que

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