‹ Œuvres complètes de Michel de MontaigneChapitre 289 sur 297 · LIVRE 1, CHAP. XXI · texte numérisé non relu

LIVRE 1, CHAP. XXI

tion. L’apotiquaire retiré après cette ceremonie, le patient accommodé, comme sil avoit veritablement pris le clystere, il en sentoit pareil effect à ceux qui les prennent. Et si le medecin n’en trouvoit l’operation suffisante, il luy en redonnoit deux ou trois autres, de mesme forme. Mon tesmoin jure que, pour espargner la despence (car il les payoit, comme s’il les eut receus), la femme de ce malade ayant quelquefois essayé d’y faire seulement mettre de l’eau tiede, l’effect en descouvrit la fourbe, et pour avoir trouvé ceux là inutiles, qu’il fausit revenir à la premiere façon.

Une femme, pensant avoir avalé un’ esplingue avec son pain, crioit et se tourmentoit comme ayant une douleur insupportable au gosier, où elle pensoit la sentir arrestée; mais, par ce qu’il n’y avoit ny enfleure ny alteration par le dehors, un habil’ homme, ayant jugé que ce n’estoit que fantasie et opinion, prise de quelque morceau de pain qui l’avoit piquée en passant, la fit vomir et jetta à la desrobée dans ce qu’elle rendit, une esplingue tortue. Cette femme, cuidant lavoir rendue, se sentit soudain deschargée de sa douleur. Je sçay qu’un gentilhomme, ayant

Ligne 14) a, a’, b: façon. Ces jours passés une femme {en a et a’ : fame) — 15) a : esplingue quant et quant son pain

traicté chez luy une bonne compagnie, se vanta trois ou quatre jours apres par maniere de jeu (car il n’en estoit rien) de leur avoir faict menger un chat en paste : dequoy une damoyselle de la troupe print telle horreur, qu’en estant tombée en un grand dévoyement d'estomac et fievre, il fut impossible de la sauver. Les bestes mesmes se voyent comme nous subjectes à la force de l'imagination.

Tesmoing les chiens, qui se laissent mourir de dueil de la perte de leurs maistres. Nous les voyons aussi japper et tremousser en songe, hannir les chevaux et se debatre.

Mais tout cecy se peut raporter à l’estroite cousture de l'esprit et du corps s’entrecommuniquants leurs fortunes. C’est autre chose que l’imagination agisse quelque fois, non contre son corps seulement, mais contre le corps d’autruy. Et tout ainsi qu’un corps rejette son mal à son voisin, comme il se voit en la peste, en la verolle, et au mal des yeux, qui se chargent de l’un à l’autre :

Dum spectant oculi læsos, læduntur et ipsi :

Multaque corporibus transitione nocent!,

pareillement l’imagination esbranlée avecques

Ligne 16) a, a b : fortunes. Maïs c’est bien autre

1. En regardant des yeux malades, les yeux le deviennent eux-mêmes; la contagion apporte aux corps de nombreux maux. OvipE, De Remedio atnoris, v. 615.

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