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L'INDÉPENDANCE DE MONTAIGNE

Montaigne s’est montré toute sa vie très indépendant. C’est peut-être la première qualité de son caractère, et elle ne lui a jamais été contestée. Aussi en parlerons-nous brièvement, ne faisant presque qu’en énumérer les principaux traits.

Au chapitre xvir du livre I, il écrit : « Ny double, ny souple, ny accommodant ma foi à la volonté d’autruy et aux occasions; plutôt laisserais-je rompre le col aux affaires, que de tordre ma foi pour leur service... et, au prix de la vérité, ne fais cas de l'approbation ni réprobation d’autruy.

« Il peut être aussi que je me laisse aller après ma nature, à faute d'art. Présentant aux grands cette même licence de language et de contenance que j’apporte de ma maison, je sens combien elle décline vers l’indiscrétion et incivilité. Mais, outre que je suis ainsi fait, je n’ai pas l'esprit assez souple pour gauchir à une prompte demande et pour en échapper par quelque détour, ny pour feindre une vérité, ny assez de mémoire pour la retenir ainsi feinte.…... Par quoi je m’abandonne à la naïveté et à toujours dire ce que je pense, et par complexion et par discours, laissant à la fortune d’en conduire l’événement. »

Au chapitre vu du livre II : « Je suis dégousté de maîtrise, et active et passive, impatient de commander, comme d’être commandé. »

De même, au livre III, chapitre x : « Je ne suis pressé de passion ni amoureux des grands, ni n’ai ma volonté

garrottée d’offense, ni d'obligations particulières. »

Il refuse toute obéissance passive qui opprimerait sa conscience et gênerait son indépendance d’opinion# Quand on lit les deux magnifiques pages qu’il a écrites au chapitre xx du livre II, d’où nous les avons extraites et reproduites au chapitre v de cette Étude, à l'appui de notre thèse, et où il nous confie le rôle qu'il aurait volontiers rempli, de conseiller loyal, véridique et indépendant d’un roi, on est pénétré d’admiration pour un tel caractère; et on éprouve le même sentiment en lisant la belle page du chapitre x du même livre, où il exprime si fortement sa ferme indépendance vis-à-vis de tous les partis politiques et religieux, sans d’ailleurs craindre de se prononcer pour la cause juste, de quelque côté qu’elle se trouve.

On me dira peut-être que ce sont des paroles et des phrases; et j'ai connu en effet pour ma part des personnes qui exprimaient avec éloquence et d’un noble accent de sincérité une indépendance de caractère que leurs actes démentaient chaque jour. Mais, chez Montaigne, on ne risque pas de rencontrer une pareille opposition entre les paroles et la conduite, et tous les actes de sa vie sont conformes à ses déclarations verbales. A l'égard des rois, des princes et des grands, il s’est toujours montré fier, libre et impartial, et même souvent plus que rude. Vis-à-vis de Henri I, il a poussé sa liberté de parole jusqu’à la dernière limite, ét nous aurons à rappeler, à propos de son courage, un trait à son égard qui n’est pas seulement hardi, mais qui est vraiment téméraire. Quant à Henri de Navarre, le roi de son cœur, nous ferons voir au chapitre sur la politique de Montaigne qu’il a toujours pratiqué à son égard une indépendance d’allure et de parole qui fut à lhonneur des deux hommes. Enfin, il a souvent parlé très ouvertement des courtisans au milieu desquels il

vivait à la Cour du Louvre, avec un mépris courageux.

Arrivons enfin à un sujet plus intéressant encore, aux preuves de son courage, qui a été moins généralement reconnu, ou plutôt qui a été généralement méconnu, quoiqu'il soit en réalité tout aussi indiscutable,

Le courage de Montaigne est, en effet, un des traits de son caractère aussi certain que sa bonté et son indépendance. Non seulement Montaigne était courageux, mais encore nous croyons qu'il a été un des hommes les plus courageux du xvr° siècle. Nous avons d'autant plus le devoir d’insister sur ce sujet, que l’on a porté contre lui, au x1x° siècle, une accusation injuste qui a été réfutée, mais dont il reste beaucoup de traces dans les esprits.

En 1910, M. Maurice Barrès, dans la première édition de Gréco, avait porté sur Montaigne un jugement qui m'avait paru injuste. Quelques jours après avoir lu dans ce beau livre le passage en question, causant avec mes amis, les frères Tharaud, familiers de Mau: rice Barrès, je me montrai surpris de ce jugement qui était en partie fondé sur l’origine juive de Montaigne, dont la mère, comme nous l'avons dit plus haut, descendait de juifs Tolédans, expulsés d’Espagne au xv° siècle, et aussi sur l’accusation particulière portée au xix* siècle contre Montaigne. Je rappelai à mes amis l’acte de lâcheté qu’on lui reprochait et auquel M. Maurice Barrès faisait allusion. Je fus assez heureux pour les convaincre qu’il n’y avait là rien de fondé, et les priai de communiquer à M. Barrès ce que je venais de leur dire. C’est ce qu’ils ont fait, et ils Vont, à leur tour, convaincu, car deux mois après,

dans l'édition suivante de Gréco, le passage a été retranché, et M. Barrès n’a pas hésité à ajouter une rectification, dans une note ainsi conçue à la fin du volume : « Après réflexion, j'efface une note que javais mise trop à la légère à la page 110, dans une édition précédente. Je prétendais reconnaître dans Montaigne un étranger qui n'avait pas de préjugés. J'avais dit qu'avec une éducation plus solide et une formation catholique c'était, au fond, le tempérament d'Henri Heine. Toutes ces affirmations sont trop aventureuses. Il y a là un problème que je ne suis pas en droit de résoudre contre un grand écrivain français. »

Voici maintenant le prétendu oubli de ses devoirs dont on a accusé Montaigne, trois cents ans après sa mort. On a dit qu'il avait fui la peste pendant sa mairie, en juin 1585. Il n’en est rien. Comment, d’ailleurs, cela serait-il possible, alors que précisément, pendant cette même année 1585, Montaigne a montré une vaillance réelle et un dévouement absolu aux intérêts de la ville et de l’État, menacés par la Ligue, et qu'il a contribué par ses soins les plus courageux à rétablir l’ordre et à assurer la situation très compromise ? Nous conterons cela plus loin. Voyons d’abord les faits relatifs à la peste.

Montaigne était maire de Bordeaux, il avait, quitté la ville vers le commencement de juin 1585 ; la peste n'y sévissait pas encore; et, après avoir rempli auprès de Henri de Navarre une mission de confiance de la part de son ami, le maréchal de Matignon, lieutenant général du royaume en Guyenne, il rentre à son château, où, après que son domaine eut été pillé par les soldats, perdu et réduit à rien, la peste éclate violemment et fait de grands ravages autour de lui. Quoique un peu souffrant lui-même, il dut bientôt abandonner le château, non par amour de sa conser-

Rs

vation personnelle et dans la crainte de la contagion; mais pour remplir des devoirs de famille et éloigner du fléau sa mère, sa femme, sa fille et ses gens épargnés jusque-là, et aller, de maison en maison, chez des amis, suivi de ceux qu'il avait à préserver. Le 30 juillet, étant à Libourne, il reçut une lettret de ses collaborateurs, les jurats, non pour le prier de les aider à prendre des mesures contre la peste, mais pour le convier, s’il le jugeait à propos, de s’y rendre, afin d’assister à la prise de possession de son successeur, car sa mairie expirait le lendemain 31 juillet. Remarquez cette date, qui établit que Montaigne n'était plus maire quelques heures après. S'il s’était rendu à l'invitation qui lui était adressée et qui fut probablement de pure forme et de politesse, une déférence hiérarchique, il aurait séjourné à Bordeaux, comme maire, quelques heures de plus qu’il ne l'a fait. Devait-il, pour un devoir d’apparat et sans aucune utilité, puisque les jurats étaient spécialement chargés des mesures de salubrité et s’en étaient bien acquittés jusque-là, abandonner un devoir réel et sacré : le soin de préserver sa mère, sa femme, sa fille et ses serviteurs ?

Personne n’oserait affirmer, croyons-nous, et nous n’hésiterons pas à voir, dans le blâme qui lui a été infligé, non certes du pharisaïsme, comme on l’a écrit plusieurs fois, mais de l'affectation et un jugement injuste, une sévérité mal placée et mal appliquée.

Ce serait donner à cet incident une trop grande importance que d’y insister ici. Nous nous bornerons donc à ajouter qu'alors même que Montaigne

‘ n'aurait pas eu pour excuse de ne pas se rendre à

l'invitation des jurats, la raison plus que suffisante que nous venons de donner, il n’y aurait pas lieu de le

1. Lettre aux jurats de Libourne, 3 juillet 1585. — Voir au tome VII de la présente édition, à l’appendice.

blâmér et de crier à la méconnaissance de ses devoirs de maïre, pour cette autre raison qu’on n’avait pas au xvi® siècle, à l'égard d’un maire, les mêmes exigences qu'aujourd'hui; la preuve, c’est que son successeur à la mairie de Bordeaux, le maréchal de Matignon, qui, d’autre part, ne peut être, et n’a jamais été accusé de lâcheté, ne resta même pas à Bordeaux, après son élection, pour ouvrir ses fonctions nouvelles et observer les résultats des mesures prises. S’en rapportant aux jurats compétents, il s’éloigna de la ville empestée, et personne ne songea à le lui reprocher. L'élection même aux fonctions de maire de Bordeaux du maréchal de Matignon, à chaque instant appelé loin de la ville, prouve d’ailleurs qu’à cette fonction n'étaient pas attachés la charge et le soin de l’administration réservés aux jurats. Aussi, personne, du temps de Montaigne, ne songea non plus à lui adresser le moindre reproche. Il agissait suivant les mœurs reçues, suivant le droit commun. Bien plus, c’est précisément après sa mairie que Montaigne a été le plus honoré par ses concitoyens, même les plus illustres : Jacques de Thou, Estienne Pasquier, Henri de Navarre, le maréchal de Matignon. Etc’est cet homme, déjà nommé « le Thalès français », «le Socrate français », qui a été remercié et honoré par ses compatriotes dans les années mêmes qui ont immédiatement suivi la prétendue défaillance à ses prétendus devoirs de maire, que nous nous aviserions, trois siècles et demi après, de blâmer! Ce serait vraiment presque ridicule.

Par aïlleurs, il n’est pas difficile de trouver dans la vie de Montaigne de nombreux actes qui marquent un vrai courage, et que nous allons faire connaître.

Nous avons déjà parlé de la lettre-dédicace que Montaigne a adressée publiquement à Michel de L'Hospital en 1571.

Ce qui ajoute au courage d’avoir dédié publiquement cet opuscule à un homme d’État disgracié comme l'était Michel de L’Hospital, c’est que Montaigne, dans cette dédicace, formule contre le pouvoir régnant des jugements sévères, des critiques sans ménagements et même méprisantes.

« On remarque souvent, écrit-il (à propos du choix des hommes appelés aux charges de la magistrature), en celles où l'ignorance et la malice, le fard, les faveurs, les brigues et la violence commandent, que si quelques élections (choix) se sont faites méritoirement et par ordre, nous le devons sans doute à la fortune, qui, par l'inconstance de son bransle divers, s’est, pour ce coup, accommodée au train de la raison. » Et, plus loin, dans la même lettre : « La vertu et l'ambition ne logent guère ensemble, et le tendre amour que La Boëtie

portait à sa misérable patrie, et sa haine capitale et

jurée contre tout vice, mais principalement contre celte vilaine trafique, qui se couvre sous l'honorable titre de justice, engendraient en tous les gens de bien une singulière affection envers lui. » (Lettre à Michel de L’Hospital 1.)

Au chapitre xx1 du livre IL, intitulé De la Fainéantise, Montaigne écrit, en 1580, un passage qui flétrit le roi.

Au moment même où Henri III refuse de monter à cheval pour défendre sa personne et son pouvoir contre les rebelles protestants et contre les ligueurs, laissant ce soin à ses lieutenants, au grand scandale de ses sujets, et se renferme dans son palais pour y vivre mollement et voluptueusement avec ses mignons pendant que ses sujets se font tuer pour lui, Montaigne écrit les lignes suivantes : « L'Empereur Vespasien a dit qu'il faut qu’un empereur meure debout. Voilà

1. Cette lettre-dédicace sera reproduite dans le septième volume, avec les lettres de Montaigne.

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mali un :

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un beau mot, à mon gré, et digne d’un grand prince, et le devrait-on souvent ramentevoir (rappeler) aux princes et aux rois pour leur faire sentir que cette grande charge que leur donne le commandement de tant d'hommes n'esh pas une charge oisive, et qu’il n’est rien qui puisse si justement dégoûter un sujet de se mette en peine et en hasard pour le service de son prince, que de le voir appoltrony cependant lui-même à des occupations lâches et vaines et d’avoir soin de sa conservation, le voyant si nonchalant de la nôtre. »

Au chapitre vi du livre IT, il le vise encore à propos du gaspillage indigne auquel il livre les finances de son royaume, en faveur de ses mignons et de tous ses favoris.

Après avoir rigoureusement blâmé les rois de travailler à se faire valoir par des dépenses excessives et d’user à des jeux, fêtes et amusements publics et même pour le faste de leur train personnel, les fonds publics quivseraient beaucoup plus utilement employés à la bonne marche de l’État et à la défense du pays, il ajoute :

«Il serait trop aisé d'imprimer la libéralité en celui qui a de quoi y fournir autant qu'il veut aux dépens d'autrui. Une pareille largeur se comporte bien avec la tyrannie, et il semble au sujet spectateur de ces triomphes qu'on ne lui fait montre que de sa propre richesse, et qu'on le fête à ses dépens.

« L'exemple de Cyrus ne duira pas mal en ce lieu pour servir aux rois de ce temps... et leur faire voir combien il les assénait plus heureusement qu’ils ne font. »

ILest d'autant plus impossible de se refuser à reconnaître que Montaigne fait ici allusion à Henri IT, que de Thou cite les mêmes faits, et blâme vivement, en termes analogues, ses prodigalités et ses profusions

au profit de ses indignes favoris; et d’ailleurs les mots: « pour servir aux rois de ce temps » donnent la certitude.

On ne peut nier qu’il a fallu à Montaigne un grand courage pour parler ainsi du roi régnant,et même de la témérité, si l’on veut bien se souvenir qu'il était gentilhomme de la Chambre du Roi et qu'il était, sinon familier avec lui, du moins en très bonnes relations.

Il me semble qu’il a fallu, pour que le courage ainsi montré par Montaigne n’ait pas été remarqué jusqu'ici par aucun des commentateurs des Essais, que l’on fût bien prévenu contre lui par le prétendu abandon en pleine peste de ses devoirs municipaux.

On trouve dans les archives départementales de la Gironde un Jugement rendu par Montaigne et les Jurats de Bordeaux, avec un règlement pour les enfants exposés: C'est un fait qui est à peine connu” jusqu’à ce jour, et qui contient un trait de courage et d’indépendance de Montaigne, survenu pendant sa mairie, en 1585: Les Jésuites, alors très puissants à Bordeaux où ils avaient été installés après 1574, avec la pleine jouissance des bénéfices du prieuré de Saint-James, afin de faire tomber le collège de Guyenne, dont la moitié des professeurs étaient hérétiques, et d’où sortaient, chaque année, quelques élèves qui embrassaient la Réforme, les Jésuites avaient été chargés de prélever chaque année, sur les revenus du prieuré, une somme assez minime par rapport à l'importance de ces revenus, pour recueillir les enfants abandonnés trouvés dans la rue ou dans les monuments publics, et les élever. On s’était plaint au maire qu’ils ne remplissaient pas consciencieusement ce service et que les enfants mouraient en grand nombre.

Malgré les nombreuses difficultés, l’on peut dire les

1. Archives départementales de la Gironde. Jésuites. Série 11, Collège de la Madeleine. Pièces détachées.

LA de.

périls qu’il y avait à se faire juge des Jésuites en un pareil milieu et dans un pareil moment, à poursuivre une enquête, et à les condamner s'il y avait lieu, Montaigne n'hésita pas et chargea d’un laborieux examen la commission municipale, composée de Montaigne, maire, et des jurats de la ville, laquelle condamna les Jésuites. Reconnaissant que le service n’était pas assuré consciencieusement, elle déclarait que la plupart des enfants mouraient faute de soins, et en attribuait la cause aux Jésuites qui avaient assumé la charge de les élever et en possédaient les moyens. Elle les condamna à reverser à la ville de Bordeaux, sur les revenus de leur prieuré, les sommes nécessaires à l'entretien réel de ces enfants. En outre, le jugement leur enlevait cette charge, dont ils ne paraissaient pas dignes, établissait un service municipal devant lequel, chaque mois, les enfants apportés par leurs nourrices étaient tous soumis à une inspection.

A cet acte de courage, il faut ajouter, on le voit, à Pactif de Montaigne l’organisation d’un service d'assistance et de surveillance municipales des enfants trouvés, ce en quoi il apparaît comme un novateur.

Cet acte de Montaigne à l'égard des Jésuites a été particulièrement courageux, vu les circonstances au milieu desquelles il a été accompli. La grande majorité des Bordelais influents et des notables étaient fanatiquement favorables aux Jésuites, qui reconnaissaient, àce moment, avoir Bordeaux pour leur principal centre d'action, ou du moins leur principal asile, et dont le collèce était très soutenu par les zélés catholiques. Indépendamment de leur influence locale, ils étaient hautement protégés par le pouvoir royal, Henri Il, par ses lettres patentes datées du 5 septembre 1574, ayant expressément défendu au maire et aux jurats de s’immiscer en quoi que ce fût dans les affaires du

collège des Jésuites, déclarant que la Compagnie de Jésus n’était pas soumise à la juridiction et à l’autorité municipales.

Mais voici, de la part de Montaigne, un acte de courage encore plus méritoire.

On sait combien grande, en son temps, était la crédulité aux maléfices du diable, aux assemblées nocturnes des démons, aux enchantements de la sorcellerie. Après la bulle d’Innocent VIIT contre les sorciers, les procès de sorcellerie, relativement rares au x1v° siècle, augmentèrent au xv° siècle pour devenir très nombreux au xvi° siècle. L'Église ordonne de brûler les prétendus sorciers; les zélés catholiques, surtout sous Henri IT, supplient les magistrats de ne pas ménager les associés du démon.

Aussi les Parlements s’empressent-ils à qui mieux mieux de les soumettre à la torture et de les condamner aux bûchers, même après leur avoir arraché leur aveu. D'ailleurs, le livre du grand publiciste Jean Bodin, sur La Démonomanie et les Sorciers, encourageait ces atrocités. Le grand médecin Ambroise Paré luimême ne doutait pas de la réalité de la sorcellerie. Chaque année, tant en France qu’en Espagne et dans tous les pays catholiques, étaient sacrifiés de nombreux milliers de prétendus sorciers, croyant et avouant leur possession par le diable et leurs rapports avec lui.

C’est au milieu de ces affreux crimes, inspirés et commandés par le pape, que Montaigne, lui seul, a le grand courage d'élever d’éloquentes protestations, auxquelles il consacre une grande partie du chapitre xI du livre III, demandant la suppression des procès et condamnations de sorciers, protestations qui ne furent écoutées que deux siècles plus tard. Car il fut seul, au xvi® siècle, non pas à réclamer contre ces meurtres d’innocents, mais à comprendre dans sa réclamation

toutes les catégories de sorciers. Un certain nombre de médecins et de publicistes, et notamment Jean de Wier, ontécrit, un peu avant lui, des libelles où ils exposaient que la plupart des condamnés étaient vraiment des possédés et qu’on devait continuer à les brûler, mais que, parmi eux, il y en avait un certain nombre qui, se croyant et se disant possédés, n'étaient en réalité que depauvres fous, des délirants, qu’il fallait traiter comme malades. Montaigne, lui, plus éclairé que les plus savants, déclarait que tous les faits de sorcellerie sont inexistants et résultent d’une fausse observation, de procédés vicieux d'examen ; que les prétendus sorciers, même ceux qui avouent leurs rapports avec le démon, sont des hallucinés, qu'aucun ne devrait être poursuivi, mais que tous devraient être soignés avec d'autant plus de ménagements et d'humanité qu’ils sont plus malheureux. Montaigne a beau s’excuser des opinions qu’il vient d'émettre, en proposant qu’on les prenne pour des rêveries et en ajoutant qu’il n’est pas homme d'assez de poids pour qu’elles fassent pencher la balance d’un côté plutôt que de l’autre : ce chapitre où il traite dela méthode expérimentale avec une grande force et où il fait plus que de dire qu’il ne croit pas aux miracles, mais où il explique qu’on ne doit pas y croire, pas plus qu'aux interventions quelconques des anges ou des démons dans les affaires humaines, et qu’il n’en avait jamais constaté la moindre trace; où il s’élève avec verve contre les agissements quotidiens de l’Église toute-puissante, témoigne d’un courage d’esprit dont il semble que nous n’avons aucun exemple à cette époque, et qui est mis en relief par les paroles menaçantes de Jean Bodin, qui déclare « qu’il ny a guère moins d'impiété à ne pas croire aux sorciers qu'à révoquer en doute qu'il y a un Dieu ». Aussi Jean Bodin réclame les mêmes supplices contre ceux qui ne croient

pas aux sorciers que contre les sorciers eux-mêmes.

Dans la question analogue de la torture judiciaire, Montaigne montre le même courage, et il ne céde pas davantage aux menaces dans ses multiples protestations. Ici il est encore plus catégorique et affirmatif et ne simule aucune excuse pour sa hardiesse. C’est peut-être qu'il ne possédait plus de prétexte pour s’excuser d’avoir été le premier à émettre les idées nouvelles, car Louis Vivès, l’écrivain espagnol, professeur à l'Université d'Oxford, les avait soutenues avant lui; mais il a été le premier à les défendre en France, dans plusieurs chapitres des Æssaisi, et cela 200 ans avant qu’elles fussent réalisées. Il n’a pas hésité, en effet, à faire la critique décisive des tortures appliquées, soit à la question préalable par autorité ecclésiastique, pour arracher des aveux presque forcément illusoires, soit par la justice civile elle-même. Il ne craint pas de blâmer avec force cette horrible application des supplices judiciaires, cela malgré l'ordonnance de Villers-Cotterets, rendue par François [* en 1530; et l’on Voit, dans le cours des Essais, ses opinions devenir, d'édition en édition, de plus en plus vives et positives, maintenant et développant avec précision sa pensée de 1580, qui avait pourtant été censurée à Rome en 1581.

Nous avons déjà rappelé, et nous raconterons avec plus de détail, au chapitre sur la politique de Montaigne, comment il a encore mérité une grande reconnaissance pendant sa mairie de Bordeaux, en 1585, pour les actes de courage qu'il a accomplis en collaborant avec activité et dévouement, en compagnie du maréchal de Matignon, à la lutte contre les mouvements et les révoltes de la Ligue à Bordeaux.

Enfin, il a eu le vrai courage de s’exposer chaque

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