‹ Œuvres complètes de Michel de MontaigneChapitre 34 sur 297 · Bulle nier cetera, de · texte numérisé non relu

Bulle nier cetera, de

de rappeler à nos lecteurs, aucun d’eux puisse conserver un doute sur le courage de Montaigne. Mais je crois donner à ce chapitre une belle fin en le terminant par le récit de deux épisodes très remarquables de la vie de Montaigne, sur le premier desquels l'attention ne nous paraît pas avoir été suffisamment appelée, et où se trouvent représentés, avec leur maximum de relief, deux des principaux traits de son caractère : la force morale et la maîtrise de soi-même, et dont l’un nous dévoile l’influence presque fascinatrice que sa physionomie et son attitude étaient capables d’exercer sur son entourage. Il nous fait connaître l’un dans le chapitre x11 du livre II et l’autre au chapitre xv du livreIL ainsi qu'aux chapitres 1x et xr11 du livre III: Ces traits méritent d’être toujours présents à la mémoire des lecteurs de Montaigne. :

Il nous raconte dans le premier de ces récits qu'ila « un port favorable et en forme et eminterprétation », et qu’il lui est souvent advenu que, sur le simple crédit de sa prestance et de son air, des personnes qui n'avaient aucune connaissance de lui s’yfsont grandement confées, soit pour leurs propres affaires, soit pour les siennes; et qu’il en a tiré dans les pays étrangers des faveurs singulières et rares. À lappui, il nous raconte qu'un quidam qu'il connaissait déjà de nom délibéra de surprendre sa maison et lui-même. Il se présenta d’abord seul à sa porte en en*pressant un peu l'entrée. Il lui dit qu’il avait été attaqué dans le voisinage, lui et sa troupe, par des ennemis plus forts en nombre, qui les avaient mis en déroute, et qu'il venait se réfugier chez lui. Montaigne essaya de lé conforter et rassurer. Mais bientôt, voilà quatre ou cinq de ses soldats qui se présentent, puis d’autres, encore à la suite, bien équipés et bien armés, jusqu'à vingt-cinq ou trente, feignant avoir leur ennemi aux talons. « Le

mystère, dit-il, commençait à me rendre soupçonneux, me souvenant de ce qui était arrivé à plusieurs de mes amis et voisins »; mais il continua à les accueillir comme des gens auxquels il avait confiance. « Ces trente hommes se tenaient à cheval dans la cour, le chef avec moi en ma salle, qui n'avait voulu qu’on establat son cheval, disant avoir à se retirer incontinent qu'il aurait eu des nouvelles de tous ses hommes. Il se voyait donc maître de son entreprise, et il ne restait sur ce point que l'exécution. Souvent, il a dit depuis, car il ne craignait pas de faire ce conte, que mon visage et ma franchise lui avaient arraché la trahison des poings Il remonta à cheval, ses gens ayant continuellement les yeux sur lui, pour voir quel signe il leur donneraït, bien étonnés de le voir sortir et abandonner on avantage. »

Il est évident qu’une telle influence exercée par la physionomie"et attitude de Montaigne autour de lui a dû se manifester en beaucoup d’actes de sa vie. Et il“ést assez naturel de penser qu’elle peut expliquer, du moins en partie, qu’il ait pu impunément se permettre certains actes de courage qui frisent la témérité et dont tout autre aurait eu à souffrir, tels par exemple que Ja flétrissure dont il a marqué le caractère du roi Henri III dans un livre dont il lui fit présent.

Le deuxième trait, n’est pas moins remarquable. Pendantles guerres civiles et religieuses, au moment où tous les autres châteaux, tout défendus et armés qu'ils étaient, étaient pillés et mis à sac par les voisins, ennemismeligieux et politiques, Montaigne laissait le sien ouvert à chacun. « Il ne s’y trouve, dit-il, pour toute provision, qu’un portier d’ancien usage et cérémonie, qui fe sert pas tant à garder la porte qu'à l'offrir plus décemment et plus gracieusement. » Bien plus, son château, comme la maison de l'avocat Ly-

curgue à Athènes, était offert à ses voisins de tous les partis, et servait de lieu de dépôt à leurs bourses, meubles précieux, titres et objets d’art et de valeur. Voilà un trait aussi exceptionnel que digne de Montaigne.

Pour terminer ce chapitre sur son caractère, nous rappelons qu’à la page 6 de la présente Étude, nous avons dit que certaines de ses paroles, dans les Essais, l'ont fait accuser de vanité par Scaliger. Il est fort possible qu’il s'agisse ici de vanité, et même d’une grande

vanité, qui, nous en avons encore souvent l’exemple sous les veux, est parfaitement compatible avec les hautes qualités que nous connaissons à Montaigne: Mais il est fort possible aussi qu’en réalité il n’a cherché à cacher son origine bourgeoise et n’a voulu présenter sa noblesse comme déjà ancienne, que pour une raison excusable : peut-être, sentant en lui des aptitudes au gouvernement des affaires”de l’État, n’att-il pensé, en agissant ainsi, qu’à faciliter son accès aux hautes fonctions. Il ne les aurait d’ ailleurs jamais & acceptées qu'à la condition qu'il ne lui fût rien demandé de contraire à l’honneur et à l'honnêteté.

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