L'ART DE VIVRE HEUREUX ET LONGTEMPS OU LA SAGESSE DANS MONTAIGNE
Pour Montaigne, pour Épicure et pour tous les hommes, le bonheur est le souverain bien, le but de la vie. Pour Pascal lui-même, «tous les hommes cherchent d’être heureux, jusqu’à ceux qui vont se pendre ». Mais s'il est vrai que nous pouvons naître avec quelques dispositions naturelles au bonheur, il est bien certain que ces dispositions sont, chez ceux qui les possèdent, souvent contrariées par l’éducation et par l'exemple, la plupart des parents ne pouvant enseigner et donner lPexemple d'un art qu'ils n’ont jamais appris euxmêmes. Cependant, nous pouvons beaucoup pour notre bonheur, car l’art d’être heureux pourrait presque généralement être appris, grâce à l’expérience accumulée de génération en génération, et il s’apprend réellement quelquefois. Pour Montaigne, et aussi pour Épicure, le bonheur ne peut exister que si les pensées et les actions ne sont pas en opposition avec la conscience, le devoir, la vertu. Montaigne traite, à plusieurs reprises, avec sa clarté et sa précision habituelles, de la conscience et de la vertu, mais il s'étend d’abord sur l’art de vivre heureux par la simple sagesse. La première condition de la sagesse, comme de la vie morale en général, est de se connaître, et par conséquent d'observer la vie humaine et de s’étudier soi-même, de se regarder vivre. Quand
on est ainsi arrivé à se connaître, ce qu’on apprend tout d’abord, c’est qu’une bonne partie des désagréments, des ennuis, des échecs et des maux que nous éprouvons, ne sont pas dus, comme nous le croyons presque toujours, à la mauvaise fortune ou simplement aux mauvaises volontés d'autrui, mais sont causés par des fautes que nous aurions pu éviter. C’est nous qui les créons, en effet, ces maux, d’abord et avant tout par défaut de réflexion, et pour trop obéir sans résistance à nos appétits, à nos impulsions premières, à nos inclinations et à nos sentiments spontanés, sans le jugement toujours nécessaire de la raison : d’où l’absence de mesure et de simplicité, d’où la fausse estimation de la valeur relative des possessions de la vie, et l'attrait presque inévitable pour nous des vaines apparences et des puissances trompeuses. APOnSr MATE
[Instruits, par notre examen intérieur, de beaucoup de causes de nos fautes, de nos maux et de nos souffrances, le remède, si nous avons la force de lappliquer, est très simple, sans être facile : c’est de vaincre, par un effort de la raison et de la volonté, les inclinations et les appétits trop exigeants dont la satisfaction les fait naître. Montaigne nous montre bien souvent, en de nombreuses pages, la voie à suivre pour atteindre ce but, et c’est parce que ses conseils sont bienfaisants et réussissent à nous rendre plus heureux, qu'Auguste Collignon le remercie dans son épitaphef. C'est aussi parce que ses conseils nous apprennent à mieux mourir, et avec un courage détaché, que Mme Rolland, Michaud, le général Hoche et tant d’autres, dans leur prison où ils attendaient la mort, demandaient à lire les Essais; c’est aussi parce qu’ils sont secourables pour la vie, que Flaubert, un des premiers de nos