Essais, 1. III, ch. xt
Montaigne, on le voit, ne se borne pas à évoquer un grand nombre de malheurs qui surviennent chaque jour à des hommes qui les ont mérités et qui pouvaient les éviter. Il complète utilement ses leçons en nous faisant connaître comment il a su lui-même, pour son compte, en plusieurs circonstances, éviter, par
une conduite réfléchie, prudente, courageuse et honnête, |
des malheurs qui l'ont menacé.
L'exemple personnel étant le plus saisissant des arguments qu'un moraliste puisse présenter en faveur de ses maximes, Montaigne en apporte de toutes sortes sous les yeux de ses lecteurs; nous en ferons connaître plusieurs, à leur place, dans le cours de cette Étude.
Les maximes, qui deviennent elles-mêmes des conseils précis, sont innombrables dans son livre : « Ne soyez pas, dit-il, plus sage qu’il ne faut, mais soyez modérément sage. » C’est d’ailleurs un verset de lépitre de saint Paul aux Romains!. Mais il s’agit pour Montaigne de définir ou de sentir où commence l’excès et où finit la modération dans la vertu. C'est ce qu’il nous apprend avec un charme égal à sa logique*, lorsqu'il nous dit que l'extrémité de la philosophie est dommageable; que, prise avec mesure, elle est plaisante et aimable, mais qu’enfin elle rend un homme sauvage et vicieux. Elle esclave notre naturelle franchise et nous dévoie, par une importune subtilité, du beau et plein chemin que la nature nous a tracé. Mais, par contre, il nous fait voir, avec plus de mesure et de vérité qu’on ne l’avait fait avant lui, que la tempérance habituelle et la modération ne sont pas seulement la règle de la vertu, mais la condition du plaisir durable. Cette tempérance, cette mesure sont les premières de toutes les règles qu’il impose à la vie du sage