‹ Œuvres complètes de Michel de MontaigneChapitre 38 sur 297 · Saint Pau, Épitre aux Romains, x · texte numérisé non relu

Saint Pau, Épitre aux Romains, x

2. Tout le chapitre De la Modération (1, xxx) traite ce sujet

es

et auxquelles il n’a été lui-même infidèle que dans peu de cas, mais assez cependant pour que nous puissions retrouver en lui plus d’un trait de la faiblesse humaine, et que nous aurons peut-être l’occasion de marquer.

Les maximes qui dépassent toutes proportions, les hyperboles, les « boutées » d’une âme qui, comme il le dit lui-même dans un autre sens, s’est élancée hors de son gîte, non seulement lui sont facilement pardonnées, mais font de lui un conseiller qui, précisément parce qu’il ne se vante pas d’être impeccable et parfait, a presque toujours plus de crédit auprès de nous que celui qui, comme les dogmatiques, se présente comme infaillible. Partout, en effet, il revient à la modération, sans jamais confondre la vertu avec la morgue et l’étroitesse d’esprit, ni avec la trop haute opinion que la plupart des hommes conservent d'eux-mêmes. Avec quelle ironie douce ne raille-t-il pas celui à qui il semble que « l’hémisphère entier est en tempête, parce qu’il grêle sur sa tête », et les souffrances que nous nous attirons par le sentiment exagéré que nous avons de notre valeur, de notre importance, et de ce qui nous est dû, parce que « nous ne savons pas assez être qu'un ». Nous étant habitués, en effet, à croire que tout nous est dû, et élevant de trop hautes prétentions au bonheur, il nous semble presque toujours, quelque comblés que nous puissions être, qu’il nous manque beaucoup de choses, que nous sommes des maltraités de la vie; nous nous croyons des victimes et nous souffrons, nous nous apitoyons trop sur nous-mêmes, alors que si, au lieu de nous comparer, comme nous le faisons presque toujours, à celui qui est au-dessus de nous, nous regardions le plus grand nombre, qui est au-dessous, nous verrions d’une vue claire que nous sommes encore des privilégiés. « Nous sommes presque tous dans cette erreur de

grande suite et préjudice... » Nous dépassons, de beaucoup, les proportions des choses.

A combien de règles de vie, souvent empruntées à la philosophie ancienne, notamment à Épicure, Montaigne n’a-t-il pas donné une forme nouvelle, plus saillante, et un tour plus pratique! >

Presque tous les penseurs de l'antiquité et aussi beaucoup de penseurs modernes ont fait cette remarque que l’homme est en général si préoccupé, si anxieusement absorbé par le souci de l'avenir, qu’il lui reste trop peu de temps pour jouir des biens du présent. La pensée des biens auxquels il aspire l'empêche trop souvent de jouir de ceux qu’il possède.

Montaigne, à l'inverse, nous apprend à jouir dans le présent, à la fois du passé, du présent et de l'avenir. Il a pris, en effet, dans Épicure, tout un art de ne souffrir qu’au minimum des choses pénibles et douloureuses, et de jouir au maximum des événements agréables et heureux. Le philosophe grec, mieux que tout autre observateur de la vie, enseignait à ses disciples qu’il était toujours possible, même facile, en s’y exerçant suffisamment, de faire revivre dans le présent les joies du passé et d’y jouir, par anticipation, de celles qui ne sont pas encore arrivées; que l’on peut même prévenir la souffrance, ou tout au moins la diminuer (la bémoliser, pour ainsi dire), en opposant à la douleur physique ou morale présente la joie de lesprit, puisée dans le souvenir des jouissances passées. Ce qui n’est nullement chimérique et impraticable, contrairement à ce qu’on entend souvent dire, car cette évocation bienfaisante, cette revivification n’est qu’une application aux joies et aux plaisirs passés d’une opération chaque jour spontanément et naturellement pratiquée par presque tous les hommes, mais qu’ils appliquent surtout aux souffrances, aux douleurs passées, aux événements

pénibles de la vie. Que de fois, en effet, ne nous arrivet-il pas d'évoquer des souffrances, des malheurs, des injustices passées, que nous ne redoutons plus de voir se reproduire et n’ont plus aucun effet, aucun retentissement sur notre vie actuelle, et d’en souffrir vraiment, en souvenir, d’en pleurer même bien abondamment ! Par cette fâcheuse disposition à déguster la souffrance, qui est l'inverse de celle que préconisa Épicure, nous excellons à nous rendre malheureux souvent, ettoujours à atténuer les joies du présent.

Montaigne, au contraire, a notablement perfectionné cet art de déguster le bonheur, de saisir, à mesure qu’elles se présentent, à tous les instants de la durée, toutes les sensations, ainsi que tous les sentiments agréables qu’elles amènent avec elles; ces sensations et ces sentiments que le temps apporte, comme l’exprime excellemment Guyau, le temps ne peut plus les remporter, car le sage, s’en emparant par le souvenir, les garde à jamais sous ses yeux.

J'invite le lecteur à lire en entier les pages de ce chapitre xux du livre IIT où Montaigne explique, en termes incomparablement beaux et énergiques, et saisit avec art les jouissances présentes d’une prise telle, qu’il les goûte au double des autres hommes. Mais je ne puis me priver du plaisir d’en citer quelques beaux passages :

« J'ai un dictionnaire tout à part moi : je passe le temps, quand il est mauvais et incommode; quand il est bon, je ne le veux pas passer, je le retaste, je m'y tiens; il faut courir le mauvais et se rasseoir au bon. Cette phrase ordinaire de « passe temps » et de « passer le temps » représente l’usage de ces prudentes gens qui ne pensent point avoir meilleur compte de leur vie que de la couler et eschapper, de la passer, de la gauchir, et autant qu'il esten eux, ignorer et fuir, comme chose

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