‹ Œuvres complètes de Michel de MontaigneChapitre 39 sur 297 · ATEN · texte numérisé non relu

ATEN

de qualité ennuyeuse et dédaignable ; mais je la connais autre, moi, et la trouve prisable, commode, voire en son dernier décours, où je la tiens; et nous l’a nature mise en mains, garnie de belles circonstances et si favorables, que nous n'avons à nous plaindre qu’à nous, si elle nous presse et nous échappe inutilement... Je la jouis au double des autres, car la mesure en la jouissance dépend du plus ou moins d'application que nous y prêtons. Principalement à cette heure que j'aperçois la mienne si briève en temps, je la veux étendre en poids, je veux arrêter la promptitude de sa fuite par la promptitude de ma saisie et par la vigueur de l’usage, compenser la hativité de son écoulement : à mesure que la possession du vivre est plus courte, il me la faut rendre plus profonde et plus pleine. »

Aussi voyons-nous Montaigne, nous donnant souvent dans sa vie l'exemple de limitation d’Épicure, pratiquer la «déclinaison » et la substitution, et faire revivre, d’une manière précise par le souvenir, les belles heures de sa jeunesse : « De peur que mon âme ne soit occupée à ses propres maux, je gauchis tout doucement et dérobe ma vue de ce ciel orageux et nébuleux que jai devant moi... et me vais amusant en la récordation des jeunesses passées?. » Ces lignes ne semblent-elles pas copiées sur la lettre d’Épicure à Idoménée et celle adressée à Hermachus 5 ?

Il nous enseigne enfin, avec un art saïsissant, dans lPessai rv du livre IIT, comment cette application de la diversion, de la déclinaison aux circonstances les plus variées de la vie, non seulement peut calmer les plus fortes douleurs, peut consoler d’un grand nombre de

Page 1